Sur une radio internet, l’autre jour, Georges Moustaki rappelait à quelques centaines d’auditeurs disséminés sur la planète qu’«il y avait un jardin qui s’appelait la Terre». Une chanson manifeste d’une ineffable douceur, dédiée aux «enfants qui naissent et qui vivent entre l’acier et le bitume, entre le béton et l’asphalte, et qui ne sauront peut-être jamais que la Terre était un jardin». Une chanson presque quadragénaire, mais qui aurait pourtant pu être écrite en… 2010.
Comment expliquer que la chanson, art populaire par excellence, ait thématisé depuis si longtemps la protection de l’environnement? Souvenons-nous d’abord que la jeunesse occidentale des années 60-70 prétendait se démarquer du modèle dominant d’accès au bonheur par la consommation. C’était aussi les années sans chômage de masse, mais avec une industrie rejetant massivement ses déchets toxiques dans les sols, dans les eaux et dans l’air. Les pollutions étaient encore spectaculaires, les poissons crevés la norme, le smog un rituel saisonnier. Des scandales tragiques de type Seveso ou Minamata faisaient la une des journaux. On ne recyclait pas les déchets, on les jetait sans vergogne dans des décharges municipales à ciel ouvert. Un demi-siècle avant la Chine, l’Occident payait le prix écologique de sa croissance économique triomphante. L’écologisme balbutiant était donc encore plus une riposte instinctive qu’un discours politique. Et c’est ainsi que les voix les plus inattendues relayaient les indignations d’un Cousteau ou d’un Bombard sans risque de se faire taxer d’ayatollah de l’écologie.
«Une nature bousillée, un monde de CO2. Est-ce vraiment le futur que l’on voulait construire pour eux?»
Stress «On n’a qu’une Terre»
«Les usines ne s’arrêtent pas de fumer
/ Les fumées ne s’arrêtent pas de polluer, hé, hé / Et les hommes
continuent à fabriquer, hé, hé, hé, hé»
Johnny Hallyday «La pollution»
«Un million d’ordures et hop / Tonnes de cyanure / Et un peu d’air pur et hop»
Véronique Sanson «Un peu d’air pur et hop»
En 1970, Johnny Hallyday, en plein dans sa période hippie, y était donc allé de ses écocouplets dans l’album Vie, qui fustigeait en deux chansons les crimes des hommes contre la nature. Et il y avait bien sûr tous les chanteurs engagés, avec ou sans barbe fleurie, chantres d’un retour à la nature. On était encore très loin de l’écologisme scientifique mesurant les parties par million de CO2 dans l’atmosphère. Maxime Le Forestier chantait la complainte d’un «arbre dans la ville» et le Big Bazar de Michel Fugain stigmatisait ces «putains de camions».
Toutes les nations occidentales avaient alors leurs bardes écolos. L’Italie, par exemple, adulait le regretté Lucio Battisti qui, sous la plume du grand auteur Mogol, défendit en chansons mais aussi par son mode de vie la nature agressée et les joies d’une existence sobre et retirée. L’autre Transalpin très engagé contre les dérives industrielles du miracle italien, c’était le grand Adriano Celentano.
Quant à la musique dominant alors (et dominant toujours) le monde, le rock anglo-saxon, il s’est trouvé une fibre verte dès les années 60. De Bob Dylan à Creedance Clearwater Revival, la liste des morceaux green est infinie. Et, contrairement à la chanson européenne, le soufflé écolo du rock n’est jamais vraiment retombé. C’est ainsi qu’un Michael Jackson plaçait en 1995 au sommet des hit-parades Earth Song, son chant de la Terre, ou que les Australiens de Midnight Oil entonnaient leur hymne prémonitoire Beds Are Burning bien avant qu’Al Gore ne banalise le réchauffement climatique. Puis les années 2000 ont redonné à l’écologie ses vertus musicales: de Tryo à Zazie, de Bénabar à Sanseverino ou aux Québécois Cowboys fringants, les nouvelles voix francophones rivalisent d’ardeur pour sauver le monde.
«Qu’en est-il de la Terre saignante? / Ne pouvons nous pas sentir ses blessures? / Qu’en est-il de la valeur de la nature?»
Michael Jackson «Earth Song»
«C’est moi, le maître du feu / Le
maître du jeu, le maître du monde / Et vois ce que j’en ai fait / Une
Terre glacée, une Terre brûlée»
Zazie «Je suis un homme»
Les Romands aussi
Et chez nous? La chanson romande fut et reste très écolo, comme en témoigne un tout récent coup d’éclat signé Onésia Rithner. Avec son adorable Sous les déchets la plage, la chanteuse valaisanne de 23 ans a remporté en novembre 2009 le premier Anti-Littering Song Contest de l’IGSU (Communauté d’intérêt pour un monde propre) sur Mx3.ch. La verve supérieurement insolente de Sarcloret s’est aussi attaquée à l’atome dans La saga des machins et des zinzins: «J’ai mis le nez à ma fenêtre ce matin / Y avait une centrale nucléaire dans mon jardin / J’ai dit holà holà qu’est-ce que c’est que ce machin / Vous auriez pu essayer de le mettre un peu plus loin.» Henri Dès s’y est aussi essayé, tout comme Michel Bühler ou encore Sens Unik. Enfin, avènement du développement durable oblige, c’est pour Coop que la plus grande star musicale suisse actuelle, Stress, a composé et tourné en 2007 au bord de la mer d’Aral son immortel clip On n’a qu’une Terre. Et on peut parier que le répertoire vert n’est pas près de se tarir.