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Affaire Légeret
«Ils m’ont passée dans la lessiveuse!»
Condamné à la prison à vie en 2008 pour un triple homicide commis à Vevey, François L. sortira-t-il acquitté du nouveau procès qui vient de soulever les passions à Lausanne? La boulangère dont le témoignage a obligé la justice à revoir sa copie figurait parmi les 50 personnes entendues. Entre un détective fouinant dans sa vie privée et un procureur pugnace, elle n’a pas été ménagée.

Par Yves Lassueur - Mis en ligne le 09.03.2010
Mardi matin 2 mars, alors qu’elle se préparait à aller témoigner devant le Tribunal criminel de Lausanne, Jacqueline Albanesi a fait une drôle de découverte dans sa boîte aux lettres. Une enveloppe blanche, sans timbre ni adresse, dans laquelle était glissé un long rapport dactylographié décrivant ce qui pourrait être considéré comme les aspects les plus déplaisants de sa vie et de sa personnalité.

Jacqueline Albanesi, 66 ans, concierge et vendeuse en boulangerie retraitée à Vevey n’est pas de ces gens qui se laissent facilement impressionner. C’est ce qu’on appelle un sacré caquet, tendance volcanique, mais, là, reconnaîtelle, «ça me l’a coupée». La journée commençait mal – par une manœuvre de déstabilisation – et ce n’était pas un hasard. Ce 2 mars, Jacqueline Albanesi allait tenir son rôle de témoin numéro un, de témoin clé, dans le procès criminel de Suisse romande le plus retentissant de ces dernières années, celui de l’affaire Légeret.

Une affaire qui remonte au 4 janvier 2006. Ce jour-là, deux octogénaires, Ruth Légeret et son amie Marina Studer, sont retrouvées mortes dans la villa veveysanne appartenant à la première. Les corps sont en état de décomposition avancée, mais le double meurtre ne fait pas de doute: toutes deux ont subi de sévères violences. Quant à la fille de Ruth, Marie-José Légeret, 56 ans, médecin préretraité qui vivait là avec sa mère, elle a disparu pour ne plus jamais donner signe de vie.

«Quand j’ai découvert cette enveloppe dans ma boîte aux lettres, ça me l’a coupée!»
Jacqueline Albanesi

Très vite, les soupçons se portent sur François L., fils adoptif de Ruth, né en Inde quarante et un ans plus tôt. Il nie tout, puis dit être venu dans la villa le 24 décembre 2005, avoir trouvé sa sœur Marie-José vivante et hébétée près du corps des deux octogénaires, l’avoir aidée à les déplacer avant de rentrer chez lui sans prévenir qui que ce soit. Ensuite et définitivement, il se rétracte pour clamer son innocence.

Le 27 juin 2008, le Tribunal criminel de Vevey le condamne à la perpétuité pour l’assassinat des deux octogénaires et celui de sa sœur Marie-José, dont il aurait fait disparaître le corps. La cour se fonde sur son «intime conviction». Pour elle, les mobiles du crime s’inscrivent dans le climat de brouille et de haine qui mine de longue date la famille Légeret sur fond de gros sous, de patrimoine immobilier et d’héritage. La fortune laissée par le père de famille, décédé quelques années plus tôt, s’élève à plusieurs dizaines de millions de francs.

Dans le scénario retenu par la cour en juin 2008, François a commis son forfait le 24 décembre 2005, entre 10 et 14 heures.

C’est là qu’intervient le grain de sable nommé Jacqueline Albanesi. Un grain de sable qui va gripper la machine au point d’obliger la justice, chose rare, à tout reprendre à zéro.

Ce que soutient la boulangère? «Impossible que Ruth et Marie-José Légeret aient été tuées le 24 décembre vers midi. Je les ai servies à la boulangerie, ce jour-là, entre 16 h 30 et 17 heures.»

Le témoignage est tardif mais si précis, si bien étayé par une série de repères temporels, que la Chambre des révisions va l’estimer crédible et exiger la reprise complète du procès.

Une deuxième manche qui aura occupé le Tribunal criminel de Lausanne pendant toute la semaine dernière, offrant le spectacle d’une justice déployée dans ce qu’elle a de plus impressionnant: trois juges, six jurés, une demi-douzaine d’avocats, une cinquantaine de témoins, les bancs du public et de la presse bondés jusqu’à la dernière place. Pour François L. et ses défenseurs, c’est l’occasion de plaider une nouvelle fois son innocence.

«Mais je m’en fous!»

Voilà donc, le 2 mars, Jacqueline Albanesi faisant son entrée comme témoin dans le décorum de cette salle qui fut naguère celle du Tribunal fédéral. Et, très vite, ça chauffe pour elle. Le procureur, Eric Cottier, fait son métier de procureur. Il tente de démonter ce témoignage comme on démonte un vieux pneu, histoire de prouver que la mémoire du témoin ne vaut pas tripette. Feu roulant de questions portant non pas sur la date même du 24 décembre, mais sur des faits connexes survenus après coup. A qui a-t-elle parlé pour la première fois du souvenir de cette journée? Quand a eu lieu telle rencontre avec tel média? Dans quel ordre les journalistes ont-ils pris contact au fil des ans? A quel moment ceci, à quel moment cela?

La boulangère perd pied, s’énerve, finit par lâcher: «Mais je m’en fous, des heures!» Le président la remet en place. «Pas de ce langage ici! Et la question des heures, on ne s’en moque pas, c’est le centre de l’affaire!» Le procureur, lui, demande qu’on protocole les bourdes de Jacqueline Albanesi: par exemple quand elle date le tournage de telle émission de TV en juin ou juillet 2008, alors que c’était en octobre.

«Ils m’ont lessivée! dit-elle chez elle deux jours plus tard. Quand on est comme ça harcelée, on finit par ne plus savoir si on est en été, en automne, en hiver ou au printemps. Alors, oui, sur certaines questions, je me suis mélangé les pinceaux. Mais j’étais à peine sortie de la salle que les bonnes réponses me sont revenues. Je me suis dit: «Quelle conne!» J’aurais voulu retourner devant le tribunal pour corriger mes erreurs et m’excuser d’avoir dit: «Je m’en fous.» Hélas, c’était trop tard.»

Mais, sur la question du 24 décembre entre 16 h 30 et 17 heures, moment de sa rencontre avec Marie-José et Ruth Légeret, Jacqueline Albanesi a fait un sans-faute devant la cour. Inébranlable. Sûre d’elle. Personne, ni ce 2 mars ni avant, n’a pu remettre en question sa bonne foi et les repères temporels qui lui permettent d’être aussi affirmative. Comme il nous arrive à tous de garder le souvenir ultraprécis de telle journée de notre vie, alors que d’autres événements, d’autres périodes s’estompent dans les brumes et les méandres de notre mémoire.

Travail de fouine

Le témoignage de Jacqueline Albanesi n’exclut pas la culpabilité de François L. Il démontre simplement, s’il est retenu par la cour, que le scénario du crime établi par les juges du premier procès ne tient pas la route. C’est une brèche ouverte dans les certitudes. Une brèche qui empoisonne tous ceux, encore nombreux, qui craignent de voir François mis au bénéfice du doute et libéré. Mais, pour tenter de colmater cette fissure en jetant le discrédit sur Jacqueline Albanesi et son témoignage, tout le monde n’aura pas utilisé les mêmes armes.

On en vient là au rapport dactylographié que la boulangère a trouvé le matin dans sa boîte aux lettres. Il émane d’un détective privé qui a enquêté sur elle pour établir son profil psychologique et, de toute évidence, mettre en avant des faits et des commérages de nature à ruiner sa crédibilité. Or, le commanditaire de ce travail de fouine n’est autre que le frère aîné de l’accusé, Robert L. (prénom d’emprunt).

Dans le climat de haine et de suspicion qui pourrit depuis longtemps les relations entre membres de cette famille, les raisons qu’a Robert d’agir ainsi n’appartiennent qu’à lui. Mais ce rapport, le tribunal a refusé de le prendre en compte, même s’il lui était destiné en priorité. Les juges se sont bornés à entendre le détective privé comme témoin.

On a alors entendu parler d’une histoire qui n’a rien à voir avec le cas Légeret: en plus de ses deux enfants, Jacqueline Albanesi a recueilli puis élevé, naguère, le bébé d’une autre femme. Et c’est cette autre femme, se confiant au détective privé, qui a répandu son fiel sur Jacqueline Albanesi, allant jusqu’à soutenir qu’elle lui a volé son enfant.

L’enfant en question est aujourd’hui âgé de 27 ans. Et c’est peu dire que les attaques de sa mère biologique l’ont indigné. Pour bien montrer celle qu’il considère comme sa vraie mère, celle qui a pris soin de lui, celle qu’il aime, il a tenu par réaction à paraître dans ces pages, bien en évidence au côté de Jacqueline Albanesi. L’amour des uns contre la haine des autres. Le témoignage de la boulangère et l’enchaînement de procédures, d’audiences, de plaidoiries et de réquisitoires qu’il a entraîné changera-t-il le sort de François L.? Le procureur estime que Jacqueline Albanesi est de bonne foi, mais confond le 24 décembre 2005 avec le 23. Il demande donc la confirmation de la peine de réclusion à vie prononcée lors du premier procès. La défense, elle, soutient la version de la boulangère et demande l’acquittement de François. Pile ou face, le verdict tombera le 18 mars prochain à 17 heures.




 

Témoignage de son ex-assistante

«J’ai vu peu à peu Marie-José lâcher prise»

Pendant près de dix ans, jusqu’en 2001, Caroline Matthey a été l’assistante médicale de la doctoresse Marie-José Légeret, portée disparue depuis la tuerie de Noël 2005 dans la villa familiale. Appelée à témoigner devant le tribunal, la jeune femme a brossé de son ex-employeuse le portrait d’une femme «très à l’écoute de ses patients», «généreuse de son temps jusqu’à les recevoir et les écouter tard le soir», mais «lâchant de plus en plus prise» au fil du temps.

«Elle avait de moins en moins d’énergie, la situation devenait pesante. Elle promettait aux patients de leur envoyer leur rapport AI et, un mois plus tard, rien n’avait été fait. Je n’arrivais plus à la motiver. Ça m’a beaucoup stressée.»

Rencontrée au lendemain de son témoignage, Caroline complète: «Marie-José donnait des signes d’épuisement et ça ne m’étonnerait pas que ce soit à cause de ses problèmes familiaux. Elle en parlait peu, mais disait que les avocats se renvoyaient la balle dans des conflits d’ordre financier.»

Marie-José a fini par fermer son cabinet en 2003 pour vivre avec sa mère. «Elle donnait l’impression de ne rien avoir comme hobbys ou comme sorties, en dehors de son métier et de son chez-soi.

Une femme seule. A part les vacances qu’elle passait avec sa mère à l’île Maurice ou en Asie. Je ne sais pas bien comment dire ça, mais elle laissait entendre qu’elle aurait préféré faire son métier dans la brousse, en Afrique, où elle avait travaillé autrefois. Elle racontait que le sorcier d’un village où elle exerçait, probablement jaloux de la médecine moderne qu’elle pratiquait, lui avait lancé: «Toi, tu finiras seule au monde.» Autrement, je ne l’ai jamais entendue parler de sorcellerie.»

«Ce qu’elle est devenue, à votre avis?» «Mon sentiment, c’est qu’elle n’est plus de ce monde.»



Tags: Affaire Légeret, Jacqueline Albanesi, boulangère, justice, procès, témoin


 

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