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FOI
«ALLER VERS LES AUTRES M’A SAUVÉE»
Elle est théologienne, écrivaine, accompagnatrice. Ses livres s’arrachent et ses conférences affichent complet. Elle y parle d’une force divine qui lie l’humanité: le souffle d’amour.

Par Marc David - Mis en ligne le 21.12.2010

Une large baie vitrée, la lumière du Léman, le fauteuil du grandpère neuchâtelois posé dans un coin du salon. La neige vient de fondre devant la maison de Lytta Basset et elle le regrette un peu, elle qui aime les Noëls blancs. Elle est vive et enjouée, rien de la théologienne compassée. C’est une femme de paroles, de rencontres et de combats. Pasteure pendant dix-sept ans à Genève puis professeure de théologie aux universités de Lausanne et de Neuchâtel, accompagnatrice spirituelle depuis des années, elle donne conférence sur conférence dans des salles qui débordent. Son dernier livre* bat des records de vente. Il est le dernier-né d’une série de titres comme Culpabilité, paralysie du cœur, Sainte colère, Le pouvoir de pardonner et, surtout, Ce lien qui ne meurt jamais, vendu à 40 000 exemplaires et désormais disponible en livre de poche. Dans ce monde chaotique, il y a la voix de Lytta Basset.

Noël vous inspire-t-il?

(Elle rit.) Oh, pour moi, Noël ne représente pas grand-chose. La vraie fête chrétienne, c’est Pâques. Noël a été inventé après coup. Noël, c’est surtout l’heure où les deuils, les séparations, les différences entre générations prennent une ampleur décuplée. Qu’est-ce que les personnes se sentent seules, à Noël! Mais il y a tout de même de la convivialité ici et là: les gens en ont besoin. Se sentir un peu moins seul, se sentir aimé.

Vos livres ne cessent de cerner des émotions qui nous touchent tous, telle la colère. Où trouvez-vous vos thématiques?

Elles sont ce que je vis, simplement. Tout ce que j’écris provient de questions personnelles auxquelles je me suis confrontée. Je ne peux pas écrire sur ce que je n’ai pas expérimenté.

Vous avez traversé des drames dans votre vie, tel le suicide de votre fils Samuel, en 2001. Que peut-on construire sur cette souffrance?

La souffrance nous met devant un choix: vais-je me replier définitivement sur moi et décider qu’il n’y a rien à attendre? Beaucoup de personnes mettent effectivement leur fierté à dire qu’elles n’ont jamais besoin de personne. Il existe l’autre option: j’ai l’impression de me trouver dans un bourbier mais je reste ouverte.

Qu’avez-vous fait quand votre fils est mort?

Aller vers les autres m’a sauvée. Je ne sais s’ils pouvaient comprendre ce que je vivais, en particulier ceux qui n’avaient jamais perdu un enfant ou n’en avaient pas. Mais j’y allais quand même.

Et alors?

Cela faisait si mal que je devais absolument parler à des êtres humains, même si j’ignorais comment ils allaient réagir. Si on calcule tout et qu’on exige une réponse adéquate, il ne se passe rien. Dans mon passé plus lointain aussi, ce que j’ai vécu a été si insupportable que je me demande encore comment j’ai survécu. Il a pourtant dû y avoir une petite ouverture par où ce souffle d’amour est passé…

Vous dites que la blessure de la séparation ne saigne plus…

Oui, elle est tout à fait fermée, même si je sais où est la cicatrice. En mai, cela fera dix ans que Samuel n’est plus là. Peu à peu, je l’ai laissé partir. C’est toujours l’apprentissage de l’amour: laisser l’autre être lui-même. Lui laisser le droit de vivre son chemin comme il l’entend. L’aimer dans cette distance qui est un respect de son territoire à lui. Pour moi, Samuel est juste de l’autre côté du voile. Il nous laisse vivre ce que nous avons à vivre sur cette terre. Sa proximité est aujourd’hui plus grande du fait que j’ai consenti profondément à le laisser partir. Je ne fais pas dépendre mon bonheur de sa présence physique. Aimer sans dévorer, comme le titre de mon dernier livre.

L’amour, la force du lien. C’est ce qui parcourt ce livre. Vous appelez cela «le souffle». Quel est-il?

Le fil rouge de ce livre, c’est lui, cet échange d’amour auquel on aspire mais qu’on ne peut créer de toutes pièces. Ce souffle d’amour ne peut être emprisonné. Sans cesse, il bouge et nous fait bouger. Même si l’on vit une relation forte, par exemple des décennies d’amour en couple, ce n’est pas dans la poche une fois pour toutes. On ne peut jamais dire: j’ai réussi mon couple. Je préfère dire: je m’expose chaque jour à ce souffle d’amour, qui n’est pas juste un courant d’air.

Comment s’exposer à ce souffle?

Je fais beaucoup d’accompagnements, depuis des années. Ce qui me frappe dans tant de problèmes relationnels, c’est à quel point les gens se ferment et disent que cela ne changera jamais, que l’autre ne changera pas. C’est vraiment le déni du souffle, croire que rien ne peut bouger. Quand vous fermez vos portes et vos fenêtres, difficile que l’air passe. Si vous vous exposez, il peut arriver des choses surprenantes.

Vous l’expliquez comment?

Quand on a été écorché dans une relation affective, on décide souvent de ne plus s’investir: on ne m’y reprendra plus.

Votre souffle, est-ce le Saint-Esprit des chrétiens ?

Oui, mais si je dis «Saint-Esprit», personne ne comprend. Même les chrétiens ne savent plus trop ce que c’est.

Où avez-vous trouvé ce souffle?

Je ne l’ai pas inventé. Il était là avant même la naissance du christianisme. Un texte juif de l’époque de Jésus dit: «Le souffle d’amour planait au-dessus de l’abîme des eaux», en parlant de la Genèse, le récit de la création du monde.

D’où vient-il?

Il vient d’ailleurs. Je suis de spiritualité chrétienne, mais d’autres pourraient parler du même souffle en appartenant à une autre religion, ou à aucune. Beaucoup de personnes athées ou agnostiques m’assurent qu’elles font des expériences similaires. Ce souffle n’est pas réservé aux chrétiens. Jésus lui-même dit qu’un jour viendra où les vrais adorateurs n’iront pas au temple à Jérusalem mais adoreront «dans un souffle et dans la vérité». N’importe quel être humain peut être traversé: c’est un souffle universel. Personne ne le crée et il peut te prendre à tout moment.

Pourquoi écrivez-vous?

Au début, je n’avais pas imaginé que j’allais publier. J’ai écrit ma thèse de doctorat dans un style aussi accessible que possible. J’ai été très étonnée de l’écho. Il y avait une telle demande, une telle reconnaissance. Je reçois énormément de lettres: des personnes me disent que tel ou tel livre les a sauvées. C’est le souffle d’amour qui fait cela: à travers mon expérience intime, la vie se transmet. Je sens aujourd’hui que je n’ai pas le droit de garder cela pour moi.

Que s’est-il passé un jour de 1980, à Djibouti?

Cela rejoint ce souffle d’amour, encore une fois. J’étais alors en plein épisode dépressif, je sortais d’une semaine noire. Nous étions allés de l’autre côté d’une baie et nous revenions à Djibouti sur un ferry. Comme il y avait une forte odeur de gasoil et que j’ai facilement mal au cœur, j’ai quitté ma famille et je suis allée prendre l’air sur le pont. Je ne priais pas, j’étais loin de ressentir des élans mystiques. Alors il y a eu cette perception du Christ. Une évidence, suivie d’un sentiment de paix d’une profondeur que je n’avais jamais connue. Associé au sentiment d’être aimée comme jamais. Cela venait vraiment d’ailleurs.

Qu’avez-vous vu?

C’était Lui, tout de blanc vêtu, mais je serais incapable de dire que j’ai vu ses traits. J’avais les yeux grands ouverts. Dans un moment pareil, on ne raisonne pas, c’est une fulgurance. J’avais 30 ans, j’ai mis vingt-cinq ans pour en parler, même à mon mari. Cela ne ressemblait à rien, c’était tellement hors toute catégorie.

Qu’est-ce que cela a changé pour vous?

Rétrospectivement, j’y ai vu un avant-goût de la paix et de l’amour qui m’étaient destinés. En effet, peu après, j’ai commencé ma démarche thérapeutique, à 33 ans. Ce fut long et j’ai vécu l’enfer. Au départ, j’avais une amnésie totale de mon histoire. Tout a volé en éclats et ce fut la descente dans les circonstances réelles de mon enfance. Mais je gardais en moi la promesse d’un apaisement et d’une plénitude d’amour: l’événement de Djibouti m’a certainement aidée à aller jusqu’au bout.

Croyez-vous à la vie après la mort?

C’est devenu très concret, plus du tout une abstraction. Par-delà la mort, je sens nos proches de l’autre côté du voile. J’ai un lien vivant avec eux. Avec des signes dans la vie de tous les jours, un rêve, un souvenir, une parole...

Donnez-nous un exemple…

J’ai récemment été interviewée à la Radio romande, par Madeleine Caboche. Pendant cette heure, il y a eu une musique, nostalgique. J’ai tout à coup senti fortement la présence de Samuel, à mes côtés. En rentrant de cette émission, je trouve une carte au courrier. Une connaissance m’écrit: «Je me sens poussée irrésistiblement au réveil et je vous écris cette phrase telle que je la reçois: Samuel prie pour vous.» Il y a trop de signes de ce genre pour qu’il s’agisse de coïncidences. _

A lire: «Aimer sans dévorer», de Lytta Basset, Ed. Albin Michel 2010.



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Tags: interview, Lytta Basset, Noël, vie, mort, «Aimer sans dévorer» Aller en haut de page Haut de page

 

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