Soyons francs. Qui, en voyant les prix des services et des biens de consommation prendre régulièrement l’ascenseur, n’a pas pensé que Monsieur Prix ne servait pas à grandchose? Posée frontalement, la question ne démonte pas Stefan Meierhans, ce Saint-Gallois de 42 ans qui a succédé à Rudolf Strahm courant 2008. Souriant, le triomphe modeste, ce parfait bilingue doté d’une redoutable capacité de séduction brandit ses réussites majeures en guise de réponse: 200 millions d’économie pour les consommateurs en renvoyant à des jours meilleurs les augmentations demandées par la Poste l’an dernier, 300 millions après avoir convaincu le Conseil fédéral de s’attaquer au prix des médicaments plus le blocage de la redevance radio-télévision à 462 francs par année jusqu’en 2014. Si l’efficacité de son action ne saute pas toujours aux yeux, c’est avant tout parce que son mandat est limité par le législateur, explique-t-il. Mais, promis juré, il fait tout ce qu’il peut pour préserver nos intérêts avec sa petite équipe de dix-sept personnes logée dans un bâtiment sans chichi de la ville fédérale.
Grâce à votre intervention, la hausse du prix des billets ordinaires et des abonnements de parcours des CFF, programmée pour décembre, a été ramenée de 3,4% à 2,4%. Le consommateur vous dit bravo, mais note cependant qu’il vous a fallu six mois d’intenses négociations pour grignoter ce petit pour-cent, preuve que votre pouvoir reste limité...
On a quand même pu épargner 10 millions par année aux consommateurs et faire tomber la restriction de validité pour la carte journalière, ce qui n’est pas rien pour les régions périphériques en particulier. Ce résultat ne doit toutefois pas faire oublier que mon mandat, inscrit dans la loi, se limite à traquer les prix abusifs. Je sais, par le courrier que je reçois (ndlr: 2560 plaintes en 2009 et déjà 1200 à mi-2010), que les gens attendent beaucoup de moi. Hélas, je ne suis pas un magicien capable de faire disparaître d’un coup de baguette magique des coûts de production objectifs ou des décisions politiques se rapportant aux transports publics.
Par exemple?
Selon les CFF, au prix actuel, l’abonnement général rapporterait 10 centimes par kilomètre alors que son coût de production serait de 16 centimes. Autre exemple, l’Office fédéral des transports a annoncé une probable augmentation de 80 millions de francs pour l’utilisation du réseau ferroviaire. Si celle-ci se confirme, la régie n’aura pas d’autre choix que la répercuter sur les usagers. En revanche, si elle est abandonnée, ces 80 millions devront être restitués aux consommateurs, nous avons mis une telle clause dans le contrat avec l’Union des transports publics (UTP). De toute façon, ce dossier n’est pas clos.
C’est-à-dire?
Une deuxième étape concernant les suppléments de distance est encore en chantier. L’UTP a jusqu’au 30 avril pour nous fournir des critères objectifs pour les défendre. Deux exemples illustrent parfaitement cette question. Le prix du billet, identique – 92 francs – pour aller de Berne à Genève ou de Berne à Zurich, alors que ce dernier trajet est sensiblement plus court, ainsi que celui de Brigue à Spiez par le tunnel du Lötschberg, que l’usager paie pour 120 kilomètres alors que les deux villes sont distantes de 62 kilomètres. Les infrastructures jalonnant les 3011 kilomètres du réseau ferroviaire étant mises à disposition par l’Etat au même titre que celles jalonnant les 50 000 kilomètres de routes, demander plus pour franchir le tunnel équivaut à faire payer abusivement le consommateur, qui a déjà participé à son coût de construction comme contribuable. A titre de comparaison, une course en taxi entre Airolo et Göschenen par le tunnel du Gothard coûte nettement moins cher qu’à l’époque où elle se faisait par le col. Cela devrait être pareil pour le train.
Un autre dossier, plus explosif encore, doit vous préoccuper: l’électricité. On évoque des hausses de tarifs jusqu’à 15% l’an prochain...
Une bonne partie des plaintes qui me parviennent concernent effectivement ce secteur. Et celles-ci n’émanent pas seulement de privés mais également de PME telles que les boulangeries, grosses consommatrices de courant pour la transformation de leurs produits. Je comprends tout à fait leur inquiétude face à l’emballement des tarifs (entre 2,84% et 12,51% d’augmentation), qui coïncide, selon notre enquête réalisée ce printemps, avec la libéralisation, en 2008-2009, alors qu’avant celle-ci, les prix avaient en moyenne baissé de 2,56% à 4,88% par année. C’est l’ElCom, rattachée au DETEC, le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, qui joue le rôle de régulatrice dans ce domaine mais en réalité, la balle est surtout dans le camp des collectivités publiques puisque 80% des sociétés produisant de l’électricité sont en mains des cantons et des communes.
«Vouloir assainir les finances publiques en créant des impôts déguisés ne profite à personne»
Vous voulez dire que c’est à ces dernières que les augmentations profitent avant tout?
Absolument. Prenez le canton de Berne, par exemple. Les Forces motrices bernoises, BKW, ont versé 100 millions de francs dans la caisse cantonale l’an dernier. Sous forme d’impôts, mais aussi de dividendes. On comprend donc mieux pourquoi les collectivités ne font pas grand-chose pour freiner la hausse des tarifs. A mon avis, elles font fausse route. Vouloir assainir les finances publiques en créant de nouveaux impôts déguisés ne profite à personne à terme.
Et vous êtes impuissant face à ce système?
Pas du tout. Je vous rappelle que c’est aussi sur la base de nos recommandations que le Conseil fédéral a pris des mesures urgentes pour amortir le choc des dernières hausses. Actuellement, nous en élaborons de nouvelles pour l’ElCom qui, au cas où elle ne les suivrait pas, est contrainte d’en donner publiquement les raisons. Nous participons également aux travaux préparatoires en vue de la révision de la loi sur l’approvisionnement électrique. Mais, en fin de compte, c’est le Parlement qui aura le dernier mot. Ce genre de dossier est plus politique qu’économique.
Autre chose. Les gens s’étonnent de ne pas voir baisser le prix des produits importés de l’Union européenne (UE) malgré la chute de l’euro face au franc?
Moi aussi, je m’étonne. C’est la preuve que notre marché intérieur ne fonctionne pas comme il devrait. Malheureusement, je ne peux pas intervenir sur ce problème, mais je préviens les détaillants qu’ils risquent de se faire prendre à leur propre jeu. Car le consommateur n’est pas dupe. Il compare et réalise qu’il a intérêt à acheter pas mal de choses à l’étranger. Une voiture par exemple, maintenant que, de surcroît, la législation lui garantit de pouvoir la faire entretenir et réparer en Suisse. J’encourage cette pratique. Faire ses achats à l’étranger n’est pas un crime, surtout si les différences de prix sont indécentes. C’est le meilleur moyen de pression dont dispose le consommateur pour faire fonctionner le marché.
C’est en revanche impossible lorsqu’on est captif d’un système tel que l’assurance maladie ou la téléphonie mobile...
Dans ces deux domaines, des changements fondamentaux sont nécessaires. Le secteur de la santé est l’une de mes priorités. Grâce à des recommandations de mon office, la facture liée aux coûts des médicaments et à différents autres tarifs a pu être allégée de plusieurs centaines de millions de francs. J’ai transmis d’autres recommandations allant dans ce sens pour l’avenir. Mais c’est le système dans son ensemble qui est à revoir. Le monde politique en a heureusement pris conscience et a empoigné le problème. Je pense néanmoins que chacun doit contribuer à faire baisser les coûts par une consommation raisonnable.
Une responsabilité que le consommateur n’a en revanche pas pour la téléphonie, mobile en particulier, qui reste l’îlot de cherté helvétique par excellence, notamment au niveau des factures de roaming qui frisent l’indécence...
Je ne peux pas vous donner tort, mais je ne peux que répéter qu’une véritable résolution du problème passe par des décisions politiques. L’UE a mis en place des règles pour garantir les prix les plus bas en matière de téléphonie mobile et de roaming qui ne sont pas applicables aux opérateurs exerçant sur notre territoire puisque la Suisse n’appartient pas à l’Union. Mon prédécesseur, puis moi-même, avons régulièrement attiré l’attention du Conseil fédéral afin de l’inciter à négocier un accord avec l’UE pour rendre ces critères applicables. Sans résultat jusqu’ici.
Toujours actionnaire majoritaire de Swisscom, la Confédération n’y a pas vraiment intérêt...
On peut effectivement se poser la question puisque, en tant qu’actionnaire majoritaire de Swisscom, l’Etat est le premier à profiter de ce bon business.
La fusion Orange-Sunrise aurait sans doute fait bouger les choses dans le bon sens. Hélas, la COMCO l’a refusée, pour protéger la position dominante de Swisscom affirment certains...
Non. A mes yeux, cette décision est justifiée. Une fusion aurait cimenté le duopole Swisscom-Orange et aurait fait disparaître Sunrise, l’opérateur qui exerce le plus de pression sur les prix. On le constate aujourd’hui encore avec le développement de l’iPhone.
Le marché du livre est un autre îlot de cherté qui fait hurler les Romands. Un bouquin estampillé 10 euros vendu 22 fr. 10 à Lausanne, c’est scandaleux, non?
Ces différences énormes démontrent clairement que la concurrence ne fonctionne pas à cause de la position très forte des diffuseurs. La COMCO mène actuellement une enquête à ce sujet en Suisse romande. Par ailleurs, un projet de loi pour un prix réglementé du livre en Suisse est en discussion au Parlement. Si ce projet est accepté lors de la session d’automne, le rôle de contrôle et de fixation du prix sera du ressort de la surveillance des prix.