Elle nous donne rendez-vous à la Maison de Solenn, au centre de Paris, cet hôpital pour adolescents souffrant de troubles psychiatriques qui porte le prénom de la fille de Patrick Poivre d’Arvor, décédée à l’âge de 19 ans. Bernadette Chirac est ici chez elle. Elle salue tout le monde, bavarde chaleureusement avec des adolescentes malades venues lui offrir des fleurs, s’enquiert de la santé des uns, du travail des autres, comme si elle gérait elle-même l’établissement financé par les pièces jaunes. L’ex-première dame de France, qui vient de fêter ses 77 ans, a gardé un sacré tempérament. Elle se réjouit de retrouver la Suisse, le 28 juin prochain, à l’invitation des Amis de Farinet. Son ami David Douillet l’a précédée sur la plus petite vigne du monde, où elle sera accueillie en grande pompe au douzième coup de midi. Les Valaisans ont récolté 272 399 pièces jaunes pour sa fondation, autant qu’il y a d’habitants dans le canton. On se permet de lui en offrir une avant de poser la première question.
Madame Chirac, pourquoi avoir accepté l’invitation des Amis de Farinet?
J’ai appris qu’un groupe de vignerons suisses désiraient soutenir mon opération pièces jaunes. Ce qui me motive toujours.
Farinet était un faussaire de légende. Vous n’êtes pas gênée de venir honorer la mémoire d’un hors-la-loi, homme de cœur mais bandit?
Ce qui compte pour moi, c’est de trouver des fonds pour poursuivre le travail que nous faisons dans nos hôpitaux, comme dans cette Maison de Solenn, à Paris, où nous nous trouvons, entièrement financée par les pièces jaunes. C’est peut-être la réalisation la plus spectaculaire pour les adolescents en difficulté. Et je me réjouis de revoir une route que j’ai eu l’occasion de prendre autrefois assez souvent: ces paysages de coteaux avec ces magnifiques vignobles et villages perchés que l’on découvre lorsqu’on passe le long du Léman.
«Je ne donne pas cher de ceux qui ne travaillent que pour leur bien matériel», une phrase de Gandhi chère aux Amis de Farinet. Vous inspire-t-elle?
J’ai souvent l’occasion de répéter cette phrase de Descartes, chère à Mme Pompidou, dont je préside la fondation depuis sa disparition: «N’être utile à personne, c’est n’être utile à rien!»
Un précepte facile, pensez-vous, à faire passer à la jeune génération?
Je crois que les jeunes Français – je ne peux pas m’exprimer au sujet des jeunes des autres pays – sont très généreux si l’on sait leur parler. Leur expliquer à quoi les dons vont servir. Ils ont besoin de rigueur. Peutêtre plus qu’autrefois. C’est la raison pour laquelle j’ai fait circuler cette année, avec la SNCF, un train expo à travers dix villes de France, pour montrer très concrètement des exemples, en photos, vidéos et reconstitutions, de certaines de nos réalisations depuis vingt ans.
Vous présidez deux fondations, vous venez d’entrer au conseil d’administration du prestigieux groupe de luxe LVMH. Où puisez-vous votre énergie?
On ne réussit pas grand-chose si l’on est mou. J’ai la chance d’avoir eu un mari qui était un bourreau de travail, qui ne se reposait jamais, je ne suis pas sûre qu’il a eu raison, mais enfin… Quand on est mariée avec un homme comme lui, il faut se mettre au même rythme, sinon le décalage entre les deux vies est tel que c’est trop difficile de vivre ensemble.
Aujourd’hui, comme votre amie Hillary Clinton, vous travaillez plus que votre mari. Jacques Chirac se plaint-il de ce timing?
Il trouve que je suis toujours en retard, notamment pour le dîner, et se plaint de mes absences répétées. Mais je dois aller en province. La Fondation Claude Pompidou possède 17 établissements consacrés aux personnes handicapées et aux personnes âgées. Et nous construisons à Nice un hôpital pour les malades atteints de l’alzheimer, assorti d’un grand centre de recherche sur cette terrible maladie.
Vous avez beaucoup donné pour la France, vous pourriez aspirer à plus de repos?
Rien ne m’ennuierait davantage!
Vous aimez le foot. Suivez-vous les matchs de la Coupe du monde avec le président Chirac?
Bien sûr. Quand les Français jouent, comme ce soir (ndlr: interview réalisée le 17 juin), nous sommes tous les deux angoissés devant notre poste de télévision. Allez les bleus!
Il paraît que vous êtes entrée un jour dans le vestiaire de joueurs célèbres pour les féliciter au moment où ils se douchaient. Vous les auriez très vite mis à l’aise avec humour. Est-ce vrai?
(Sourire.) Quand il était maire de Paris, mon mari m’emmenait parfois aux matchs du PSG, mais il m’interdisait d’entrer dans les vestiaires, prétextant, il avait sans doute raison, que ma place n’était pas là et que j’allais gêner les joueurs. Mais, lorsque le Variété Club de France joue en faveur de ma fondation et que des stars comme Zinedine Zidane vous font l’honneur de jouer…
Ils ont dû garder en mémoire cet épisode?
(Rire.) Je ne suis pas un dinosaure, j’espère ne faire peur à personne!
Vous venez d’échanger des paroles chaleureuses avec de jeunes anorexiques. Vous avez traversé cette épreuve avec votre fille aînée, c’est ce qui vous a poussée à créer la Maison de Solenn?
Oui. Avec Véronique et Patrick Poivre d’Arvor, qui ont vécu le drame de perdre leur fille Solenn, nous avons travaillé ensemble, ainsi qu’avec d’autres familles, des pédopsychiatres et des psychologues, sur les études qui ont précédé la création de cet hôpital qui était une première en France. Au plus fort de la maladie de ma fille Laurence, qui passait par des phases suicidaires, j’aurais apprécié de trouver une structure comme celle-là. Aujourd’hui, nous avons cofinancé 37 Maisons des adolescents en France, sur le modèle de la Maison de Solenn.
On a souvent culpabilisé les mères, par le passé, à propos de cette maladie. Fut-ce votre cas?
Je peux le dire aujourd’hui, car il a disparu, mais j’ai été confrontée à un psychiatre qui a eu la maladresse de me demander un jour, en présence de mon mari, si ce n’était pas moi qui étais malade. Tout cela parce que j’apportais tous les jours à ma fille, alors étudiante en médecine, un panier-repas, alors que je savais, disait ce médecin, qu’il y avait un vide-ordures sur l’étage où se trouvait son studio.
Vous pensez qu’il faut avoir souffert pour mieux aider ceux qui souffrent?
C’est certainement vrai. Mais le chemin est long, je fais ce que je peux, je ne peux hélas aider tous les adolescents en difficulté.
Vous restez très populaire dans votre pays, les Français vous écrivent toujours?
Oui. Mais on me demande souvent une aide que je ne puis plus apporter, les Français oublient que ma capacité d’intervention est bien moindre.
Vous avez toujours refusé de donner publiquement des conseils à Carla Bruni Sarkozy. Mais elle, vous en demande-t-elle?
Elle n’a pas besoin de conseils et je ne souhaite pas du tout lui en donner. C’est une grande artiste, elle a un charme exceptionnel, elle est très belle, elle a beaucoup de choses à m’apporter concernant les spectacles, la musique, les chanteurs. On parle très librement ensemble.
Qu’est devenu votre chien Sumo, qui semblait moins bien supporter que votre mari la retraite et l’a mordu à une cuisse et à un mollet, une info reprise par toute la presse?
Il va très bien. Mais il a fallu le mettre à la campagne chez des amis. Il ne supportait plus la vie en appartement, les trois sorties par jour dans la rue, alors qu’à l’Elysée il se promenait dans le parc.
«Le millénaire qui vient devrait voir revenir les vraies valeurs», prédisait l’abbé Pierre. Vous partagez cet optimisme?
La société française est parfois déconcertante, car toujours très critique. On ne devrait pas l’être trop vis-à-vis de ceux qui portent quotidiennement sur leurs épaules le poids de la nation. Je souhaite que l’abbé Pierre ait raison dans son affirmation, mais je ne vois pas beaucoup de signes précurseurs. (collaboration Christian rappaz)
Pour faire un don: www.piecesjaunes.fr ou par chèque: Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France, rue Scipion 13, 75005 Paris.