«Parce qu’un numéro comme le 147 sauve des vies.» Un slogan aperçu sur les murs de nos villes, sous la photo géante de Didier Burkhalter. C’est la première fois qu’un conseiller fédéral prête son image à une campagne de publicité, mais le chef du Département fédéral de l’intérieur justifie cette entorse à la règle parce qu’il est vital, dit-il, de se préoccuper du bien des enfants. Le 19 janvier dernier, il est venu avec sa femme dans les locaux de Pro Juventute, à Berne, pour assister en direct au travail des professionnels de la ligne d’assistance 147, à l’écoute 24 heures sur 24. Quatre cents appels par jour (deux concernant des suicides) et des professionnels en ligne dans les trois zones linguistiques du pays. Didier et Sabine Burkhalter ont passé trente minutes avec un jeune psychologue en pleine action. L’occasion de découvrir la réalité des problèmes vécus par la jeunesse de ce pays. Mis à part un garçon qui a appelé pour commander une pizza, mais qui a fini par poser une question relative à sa vie sexuelle, les cas évoqués furent riches et variés. En sortant, le ministre avait l’air visiblement impressionné.
«C’est une grande force de savoir garder au fond de soi l’enfant qu’on a été»
Quel est votre premier sentiment à l’écoute des jeunes Suisses en détresse?
La variété des problèmes évoqués était impressionnante, ainsi que l’efficacité avec laquelle le psychologue répondait aux questions. Beaucoup d’appels ont dû être mis en attente, ce qui prouve bien l’utilité de ce numéro. J’ai apprécié le fait que c’est le jeune qui doit trouver par lui-même la solution. Ici, on ne fait que l’accompagner pour essayer de lui donner confiance en lui.
Vous êtes-vous parfois demandé ce que vous répondriez à la place du psychologue?
Oui, j’ai d’ailleurs discuté de chaque appel avec lui. Franchement, ce n’était pas facile, il y avait des téléphones relativement simples et puis tout à coup un cas grave qui se présentait. Le conseiller ne sait jamais ce qui l’attend. Faire ce travail, c’est aussi accepter un saut dans l’inconnu. J’avais déjà conscience de l’utilité de ce service. Venir ici a confirmé mon idée, ainsi que le fait qu’il vaut la peine de payer quelques centimes de plus les timbres Pro Juventute, lorsqu’on sait où va cet argent.
Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes Suisses. Comment l’expliquez-vous?
J’ai des enfants qui sont grands mais, grâce à eux, j’ai eu beaucoup de contacts avec des jeunes. La jeunesse est merveilleuse, mais il y a aussi chez elle beaucoup de fragilité. Les jeunes passent par des stades difficiles. L’entrée dans l’adolescence, le monde adulte, autant de moments qui suscitent de grands espoirs, mais aussi des craintes. Il existe une forte pression qui pèse sur nos jeunes dans ce pays. On attend beaucoup d’eux, ils ont la volonté de franchir toutes ces étapes avec brio, mais parfois cela demande un tel effort… Il leur manque alors la petite aide décisive pour passer ces caps.
D’où vous vient cet attachement pour tout ce qui touche à la jeunesse?
Je m’engage pour les jeunes comme je m’engage en politique. Il faut agir quand cela nous paraît juste. Ce qui me plaît avec Pro Juventute, c’est que son action est concrète et utile, elle correspond à un besoin. C’est magnifique de penser que tous ceux qui appellent ont la garantie de pouvoir être écoutés 24 heures sur 24. Je serais très inquiet si le 147 devait disparaître.
Justement, Pro Juventute pourrait être dans les chiffres rouges en 2012, année de son centenaire. Faut-il augmenter les subventions fédérales en sa faveur?
Cela me paraît totalement incompréhensible qu’on ne puisse pas trouver les moyens de soutenir une œuvre aussi utile. La Confédération a augmenté un peu son aide et j’espère que les cantons seront nombreux à le faire. Je mets aussi beaucoup d’espoir dans le soutien de la population.
«La jeunesse d’aujourd’hui a plus d’informations mais, en contrepartie, plus de soucis»
Adolescent, auriez-vous pu appeler le 147?
Peut-être... je peux l’imaginer. Mais cela n’existait pas à mon époque.
Pensez-vous qu’il est plus difficile d’être un enfant en 2011 qu’en 1970?
L’apparition de l’internet et du multimédia a changé le contexte. Aujourd’hui, la jeunesse a plus d’informations mais, en contrepartie, plus de soucis. Elle a plus de connaissances mais, en parallèle, beaucoup plus de questionnements. A mon époque, l’horizon était moins compliqué.
Un célèbre pédopsychiatre affirme qu’on ne dit pas assez non aux enfants, et que cette absence de limite est très angoissante. Qu’en pensez-vous?
J’en parlais justement avec le conseiller. Je voulais savoir s’il lui arrivait de dire: «Non, tu ne devrais pas faire cela.» C’est ce que j’aurais dit moi-même dans certains cas. Mais c’est plus difficile de le faire avec des jeunes qu’on ne connaît pas à l’autre bout du fil. Je pense effectivement qu’on ne dit pas assez souvent non aux enfants. Peut-être aussi que les parents ne prennent pas assez au sérieux la discussion qui est nécessaire pour justifier ce non.
Franchement, c’est difficile de dire non à un enfant…
Oui, et il faut surtout savoir à quel moment le faire.
Avez-vous souvent dit non à vos trois fils?
Oui, parfois avec une certaine réussite, parfois moins. Mais on apprend… Etre parent implique que l’on fasse des erreurs; d’ailleurs nos enfants apprennent aussi de nos erreurs. La meilleure des choses, c’est de les reconnaître. C’est aussi ce qui rend la vie de famille intéressante. Les parents sont des autorités, mais pas des idoles!
Vous avez beaucoup œuvré pour la mise sur pied de l’alerte enlèvement. Mais, de façon plus générale, comment l’homme politique s’engage-t-il concrètement pour défendre la cause des enfants?
Le conseiller fédéral que je suis se doit de donner confiance aux enfants et aux parents. Je ne suis pas là pour remplacer la famille, mais pour dire globalement à chacun: «Vous avez la possibilité de faire mieux et plus.» Cela passe par des engagements, la défense d’un projet concret comme celui de Pro Juventute, mais aussi par un positionnement politique. C’est important de dire oui, c’est une chance de vivre en 2011, mais nous courons aussi plus de risques que par le passé.
On dit que vous n’avez jamais sacrifié l’éducation de vos enfants à votre carrière politique. C’est possible?
J’ai toujours pensé que l’on ne fait pas de bonne politique si l’on néglige cette autre partie de sa vie. On ne peut pas exercer correctement sa fonction si l’on n’est pas bien dans sa vie de famille.
Le poète dit qu’il faut savoir garder au fond de soi l’enfant qu’on a été. Est-ce votre cas?
Oui. J’estime que c’est une grande force de savoir garder en soi cet enfant. Bon, il ne faut pas non plus lui donner trop de place, mais il ne faut en tout cas pas l’écraser.
«Il n’en fait qu’à sa tête», dit-on parfois à votre propos. Notamment parce que vous êtes le seul conseiller fédéral à n’avoir pas envoyé de cartes de vœux. Est-ce votre côté adolescent rebelle?
Je n’aime pas trop ce principe un peu hypocrite d’envoyer des cartes de vœux à des gens dont on ne connaît même pas l’existence. J’aime mieux en faire moins, mais mettre un petit mot personnel. Mais ce n’est pas un côté rebelle, juste une décision prise parce qu’elle me semblait juste.
Un journaliste a écrit que vous aviez su garder une sorte de naïveté utile, refusant de voir le monde politique aussi méchant et cynique qu’il l’est réellement. Est-ce votre enfant intérieur qui fonctionne dans ces moments-là?
Je m’accorde toujours à trouver du positif dans chaque situation ou chaque personne. Parfois, je vous le concède, c’est difficile, mais si vous voyez trop le négatif des choses, vous ne construisez jamais rien de durable ni de solide.
Deux fillettes vaudoises vous ont écrit pour protester contre la suppression de la subvention de 180 francs pour l’achat de lunettes. Elles s’inquiètent pour la santé oculaire des enfants des classes défavorisées. Leur avez-vous répondu?
Je viens de leur répondre personnellement en les remerciant de leur franchise. Je leur ai expliqué pourquoi les assurances sociales devaient répondre aux besoins essentiels et qu’on ne pouvait rembourser les lunettes que pour un certain nombre de maladies, dont la myopie est exclue. Mais je leur ai aussi précisé qu’on ne faisait pas seulement des économies dans ce domaine, mais aussi, par exemple, dans les frais administratifs des assurances qui vont baisser. Je les ai également invitées à venir me voir pour poursuivre cette discussion de vive voix.
Avez-vous vu le film Romans d’ados, qui fait un tabac en Suisse romande?
Pas encore, mais j’ai reçu les DVD. Je me réjouis de les regarder!