Didier Cuche avait fixé le rendezvous à 13 heures à la réception de son hôtel à Chamonix, juste après le premier entraînement de la descente. Le Neuchâtelois sera en retard. La séance a longtemps été interrompue. Après une terrible chute, l’Autrichien Mario Scheiber a perdu connaissance sur la piste. L’homme a dû être héliporté vers l’hôpital de Sallanches. Un nouvel accident qui rappelle les dangers que prennent, course après course, ces funambules de la vitesse. Comme pour conjurer le sort, le skieur des Bugnenets n’évoquera pas cet incident. Après avoir avalé quelque chose, pris des nouvelles auprès des coureurs autrichiens, Didier Cuche prend place dans le lobby, son éternelle casquette Ovomaltine vissée sur la tête, prêt à répondre. Deux jours plus tard, il remportera magistralement la course.
A 36 ans, vous gagnez toujours. Qu’est-ce que ça fait d’être devenu le plus vieux vainqueur de l’histoire de la Coupe du monde?
Je suis fier d’avoir été chercher ce record, même s’il faut reconnaître que je ne courais pas derrière. Je ne me lève pas le matin pour prouver que, malgré mes 36 ans, je peux toujours aller vite, toujours gagner. Ce n’est pas mon moteur.
Les jeunes coureurs n’en ont-ils pas marre de ce papy qui fait de la résistance?
Bien sûr, il y a des blagues, des allusions à mon âge. On en parle ensemble, on rigole. Mais de la part des jeunes coureurs, je ressens surtout du respect.
Gagner quatre fois Kitzbühel, ça doit en imposer…
J’ai de la peine à réaliser. Ça me fait encore bizarre d’avoir inscrit mon nom dans l’histoire de Kitz.
Quand vous étiez enfant, aux Bugnenets, y pensiez-vous?
Gagner une fois là-bas était déjà un rêve.
Alors quatre fois… C’est vrai qu’aujourd’hui c’est une descente où je suis en confiance. Je sais quelle est la ligne idéale. Il n’y en a pas cinquante. Si l’on arrive à la skier dans le timing, avec de bons appuis, ça va vite. Mais je garde un énorme respect pour cette piste qui ne pardonne pas grand-chose. La limite entre aller vite et chuter est si fine. Au départ des autres descentes, j’ai ressenti de la tension, de la nervosité. Au sommet de la Streif, j’ai éprouvé de la peur, la première fois. Et il n’y a pas une année sans que l’un ou l’autre d’entre nous ne se prenne une grosse boîte. C’est la piste qui décide.
Vous vous comparez souvent aux gladiateurs des jeux du cirque. Vous aimez cette imagerie guerrière?
J’aime faire partie du spectacle, au même titre qu’un pilote de formule 1 ou de MotoGP. Faire partie des acteurs qui peuvent transmettre des émotions au public, qui plus est quand on a la chance d’être un acteur de premier plan, c’est très gratifiant. Avec le ski, j’ai trouvé mon rôle dans la société, ma place.
Justement, vous avez une incroyable popularité auprès du public. Comment l’expliquezvous?
Je pense que ma longévité sur le circuit est un élément. Mais ce n’est pas à moi de l’expliquer. Ce serait même malvenu. C’est plutôt votre rôle à vous, les médias.
Paradoxalement, on vous sent emprunté face à l’engouement que vous suscitez. Avez-vous de la peine à gérer cette notoriété?
C’est toujours agréable d’être apprécié. Mais il est sûr que parfois, surtout lors des courses en Suisse, cette ferveur prend une telle dimension qu’il devient difficile de se focaliser sur l’essentiel. J’y arrive de mieux en mieux avec les années. Malheureusement, j’ai dû devenir un peu égoïste avec le public. Les fans sont très demandeurs en photos, en autographes. Il n’est pas possible de dire oui à tous. Il faut dire stop, monter au départ et se préparer pour la course. Quand tu es à Wengen ou à Kitzbühel, tu ne peux pas juste faire partie de la fête. Tu as ton job à faire.
En vous écoutant parler de votre «job», en vous voyant encore remporter des épreuves, on n’a pas l’impression que vous ayez envie d’arrêter à la fin de cette saison, comme parfois évoqué.
Vous n’arriverez pas à savoir, même en lisant entre les lignes, ce que je veux faire. La raison est simple: je ne le sais pas moi-même. J’ai mis en place une cellule autour de moi entre mon frère Alain et une tierce personne. Elle prépare mon après-carrière sans que j’aie besoin de trop y réfléchir.
Plus que de plans, je parlais plutôt d’envies, d’émotions?
Si j’écoutais mes émotions, je skierais jusqu’à 60 balais! Sur le circuit, vous en trouverez beaucoup qui diront la même chose.
Qu’est-ce qui vous fera arrêter?
Les risques pris, les nombreux sacrifices, les heures d’entraînement… Un jour où l’autre, la tête dira stop.
Et le corps également. En début de saison, à Val-d’Isère, vous vous êtes retrouvé couché dans l’aire d’arrivée le dos complètement bloqué. Où en êtes-vous?
Mon dos commence à tirer la sonnette d’alarme. C’est une réalité. Mais ce blocage était plus un bobo. Ce genre de problème arrive même à des athlètes qui n’ont pas mes 36 ans. Je ne la considère pas comme une véritable blessure. Je touche du bois, d’ailleurs, pour qu’il ne m’en arrive plus jusqu’à ce que je tire ma révérence. Mais je suis conscient que concourir une saison supplémentaire entraînera des risques, et cela tous les jours. Pas seulement de se blesser. On joue parfois avec la mort… On joue pratiquement chaque manche avec la mort. Et remporter quatre fois la Streif ne rend pas invincible. Il ne faut pas tout dramatiser, mais, oui, on met en jeu son intégrité corporelle.
Etes-vous plus sensible qu’auparavant à ces dangers?
Tu essaies de ne pas y penser, tu veux en faire abstraction, même s’ils font partie intégrante de la tension et de l’adrénaline de la course. Tu oublies. C’est quand tu te fais une chaleur ou que d’autres se mettent par terre, comme Grugger (ndlr: Hans Grugger, descendeur autrichien victime d’une grave chute le 20 janvier dernier à Kitzbühel), que tu te rends compte à quel point tu es proche de la limite. Chaque jour qui passe, je peux être content d’être entier. La décision de continuer ou d’arrêter impliquera davantage que de choisir de travailler une année de plus dans un même bureau.
Vos résultats lors des prochains Championnats du monde de Garmisch, en Allemagne, joueront-ils un rôle dans votre décision?
Non.
Une médaille ou non. Cela ne changera rien?
Je suis quelqu’un qui croit au destin. Ce qui vient est à prendre. C’est tout. Que ce soit du bon, avec une perf au bout, ou non. Mon destin est tracé. Ce n’est pas ça qui me décidera à rempiler ou non.
A Kitzbühel, vous avez passé beaucoup de temps à la table des pilotes automobiles, invités par leur sponsor Red Bull. Ce monde vous attire-t-il?
J’aime la vitesse, je ne le cache pas. J’ai déjà fait des expériences sur circuit. Elles m’ont bien plu. Ce n’était pas de la course, plutôt du pilotage, de l’apprentissage. Au dire des instructeurs, il semble que je ne suis pas un manche.
Une reconversion dans le sport automobile, à l’image de l’ancien descendeur français Luc Alphand, vous plairaitelle?
Cela fait partie des éventuels projets d’après-carrière. Je ne peux pas en parler davantage. Rien n’est ficelé.
Il y a le sportif, mais aussi l’homme. Vous êtes notamment très engagé en faveur de l’association Porte-Bonheur. Elle aide les orphelins. Avoir des enfants, c’est une envie?
Je me poserai la question le jour J. Pour l’heure, je suis dans ma carrière.
Pour vous, sport de haut niveau et famille sont-ils donc inconciliables?
Non, je ne suis pas dans une optique où il y a le ski et rien d’autre à côté. Le destin est ce qu’il est. Dans la vie, qu’elle soit professionnelle, familiale ou privée, on croise ou non des personnes avec qui on parcourt un bout de chemin. C’est comme ça. On verra bien.
Aujourd’hui, vous avez un peu une image de vieux sage. Il y a dix ans, vous traîniez plutôt une réputation de sale tronche. Qu’est-ce qui vous a fait changer?
C’est faux, je n’ai pas changé. Ce qui a changé, c’est que, depuis cinq ans, je monte régulièrement - à peu près toutes les deux courses - sur le podium. Et vous, les journalistes, vous êtes bien plus agréables avec moi. Avant ces cinq ans, je m’en suis pris plein la gueule. Tout ça parce que les Autrichiens étaient devant et que nous devions les battre. Alors oui, il arrive des moments où tu en as marre, où tu as envie d’envoyer balader tout le monde. Tu t’enfermes sous une carapace.
N’est-ce pas plutôt vous qui, avec les victoires, avez appris à mieux gérer les critiques?
De 20 à 35 ans, j’ai évidemment évolué. J’ai parcouru un bon bout de chemin, parsemé d’embûches, avec des hauts et des bas. C’est normal. Je peux cependant vous assurer que j’ai toujours été ce bon gars qu’on décrit aujourd’hui. Je n’ai pas changé avec le succès. Le regard que l’on porte sur moi a changé, lui.