Le saviez-vous? L’Office fédéral de la police, fedpol, bénéficie d’un budget annuel de 250 millions de francs et occupe 800 personnes. Une troupe d’élite que certains jugent disproportionnée à l’aune des maigres résultats qu’elle obtient. A cet égard, le récent acquittement, en première instance devant le Tribunal pénal fédéral, d’Oskar Holenweger, ce banquier zurichois accusé d’avoir blanchi de l’argent de la drogue, a encore renforcé ce sentiment d’impuissance. Face aux attaques, Jean-Luc Vez ne se démonte pas. Selon lui, les détracteurs du FBI helvétique n’ont simplement pas conscience de l’ampleur et des méthodes de la grande criminalité qui sévit en Suisse. Parole à la défense.
Quelles sont les missions confiées par la Confédération à la police fédérale (fedpol)?
On peut les résumer en trois points: la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et la criminalité économique, dont le blanchiment d’argent. La protection des missions diplomatiques étrangères ainsi que de ses membres et des magistrats fédéraux. La coordination entre les forces de police suisses et étrangères dans le cadre d’Interpol ou d’Europol. A ce titre, nous gérons par exemple la banque de données fédérale de recherches informatisées de police (RIPOL), ainsi que la banque des empreintes digitales (AFIS) et les analyses ADN. C’est également fedpol qui gère la banque de données de Schengen, le SIS.
Dans votre dernier rapport d’activité, vous évoquez une augmentation sensible de la présence de la mafia calabraise, la ’Ndrangheta, dans les cantons limitrophes. La Suisse romande est-elle particulièrement touchée?
La pression accrue des autorités italiennes sur cette organisation a provoqué un mouvement migratoire de cette dernière vers les pays voisins, notamment la Suisse. Logiquement, le Valais et le Tessin sont touchés, alors que Genève et Vaud ont plutôt à faire face à une criminalité venant de France. Les cantons alémaniques sont également concernés.
De grands chefs mafieux opèrent-ils depuis chez nous?
Nous avons des indices montrant que des cellules essaient de prendre pied dans ces régions afin de tisser des relations de confiance avec nos acteurs économiques et de pénétrer notre place financière à des fins de blanchiment. Ces réseaux peuvent être formés par la diaspora ou même par des Suisses dont la confiance a été habilement gagnée. La patience, la discrétion et l’omerta sont les «vertus cardinales» de ces organisations, dont les membres sont intégrés dans le tissu social. Une fois le système mis en place, on conquiert le partenaire, l’argent change de main et son origine disparaît.
Il est étonnant que des centaines de millions de francs, voire de milliards, puissent s’évaporer ainsi malgré vos importants moyens de traque, alors que le simple citoyen est contraint de justifier la provenance de toute somme supérieure à 5000 francs lors d’une simple opération de change…
Il n’y pas de traque à géométrie variable. Nous examinons tous les cas douteux signalés par les intermédiaires financiers. La loi impose à ces derniers de nous annoncer tout soupçon de blanchiment, sous peine de s’exposer à de gros soucis. Mais, une fois l’enquête ouverte, il faut prouver le délit initial, souvent commis à l’étranger, ce qui suppose de pouvoir compter sur une entraide judiciaire de qualité. Ce n’est, hélas pas toujours le cas. Si les accords de coopération avec la France ou l’Allemagne sont presque exemplaires, le traité avec l’Italie demande à être renforcé. Mon homologue transalpin en est conscient. Dans deux ans, les lacunes actuelles devraient être gommées. C’est capital. Avec le développement de l’internet et de la cybercriminalité, un Etat seul n’est plus en mesure de contrer la grande criminalité. Tous les pays du monde dressent ce constat.
A-t-on une idée des montants blanchis par les organisations criminelles en Suisse?
Les statistiques du bureau de communication font état de 1159 annonces des intermédiaires financiers pour 2010, en augmentation de 29,4% par rapport à 2009. 71% d’entre elles ont émané des banques pour un montant total de 847 millions de francs. Mais nous n’avons pas une vue d’ensemble des montants saisis à l’issue des procédures.
Depuis 2008, vos homologues italiens ont arrêté 6500 personnes et confisqué des montants douteux pour 18 milliards de francs. Il n’y a pas vraiment photo…
Il y a deux façons de répondre à votre question: admettre que nous sommes des idiots, ou souligner, mais cela coule de source, que la ’Ndrangheta n’a pas la même présence en Italie, son grand centre opérationnel, qu’en Suisse, qu’elle utilise comme petite base de repli logistique.
Sous couvert d’anonymat, l’un de vos enquêteurs nous a confié que la loi suisse sur le blanchiment favorisait le blanchiment et que, par conséquent, la plupart des enquêtes menées sur les activités des mafias italiennes ou russes finissaient par des non-lieux ou étaient classées sans suite…
Je suis très étonné qu’un de nos agents se laisse aller à de pareilles affirmations. Soit il est très mal informé, soit il a une dent contre quelqu’un. Ou alors il a été confronté une fois à ce genre de situation et en conclut que c’est la règle. C’est très réducteur. Je suis surpris.
L’acquittement d’Oskar Holenweger plaide plutôt en sa faveur…
Je ne me prononce pas sur les procédures en cours. Il est possible que le Ministère public fédéral fasse recours de ce jugement auprès du Tribunal fédéral. Laissons les juges faire leur travail.
On reproche à fedpol son manque de résultats jusqu’au Parlement, où certains n’hésitent pas à remettre en cause son utilité…
A quoi mesure-t-on l’efficacité? Au nombre d’enquêtes en cours? Au nombre de cas jugés? Aux personnes incarcérées? Ce que je constate, c’est que chaque année des dizaines d’affaires, souvent complexes, sont jugées devant le Tribunal pénal fédéral. En comparaison internationale, la Suisse reste un Etat sûr, épargné par les attentats, où l’on a saisi des milliards d’argent sale ces dix dernières années, des tonnes de drogue, condamné et extradé des dizaines de personnes. Un pays où les polices et la justice font leur boulot. Si certains ont besoin de procès retentissants pour le démontrer, c’est leur affaire. Moi, je ne fonctionne pas comme ça.
L’Observatoire du crime organisé de Genève dénonce un manque de volonté politique de traquer la grande criminalité. Banques, assurances et pharmas ont leur lobby. Pas la justice?
Le fait que nos effectifs ont passé de 250 à 800 personnes en dix ans, que le Parlement a récemment donné son feu vert à l’engagement de douze spécialistes de la cybercriminalité, suffit à démontrer que la classe politique est consciente des menaces. Cela dit, il est vrai que j’entends peu de voix tempérer les critiques. En même temps, je comprends cette relative retenue. Nous ne sommes pas à la gare Cornavin à 23 heures, où des trafiquants dealent à la vue de tout le monde. Décrire le terrorisme et le crime organisé, les rendre vraisemblables, évaluer objectivement les menaces, ce n’est pas chose aisée. C’est l’un de nos plus grands défis. Mais aujourd’hui je peux dire à la population: «Oui, la police fédérale combat les mafias sous toutes leurs formes»; et aux grands criminels: «Si vous pensez opérer en Suisse, ce n’est pas une bonne idée. Nous ne vous laisserons aucun répit.»
Qu’en est-il du trafic de drogue?
Fedpol coordonne les grandes affaires, mais la lutte contre la drogue incombe aux polices cantonales, que nous soutenons en les faisant profiter de nos informations et de nos relais avec nos partenaires étrangers.
La population a parfois le sentiment d’un certain laxisme face au trafic de drogue.
C’est une erreur. Des saisies importantes sont régulièrement effectuées, des réseaux sont démantelés. Principalement des trafiquants d’Afrique de l’Ouest pour la cocaïne, des Balkans pour l’héroïne et de toutes provenances pour les drogues de synthèse, alors que des bandes provenant de Géorgie sont plutôt connues pour les cambriolages et le brigandage.
A lire votre rapport, on se dit que, excepté le terrorisme, la Suisse n’est plus le havre de paix qu’on a connu?
Le terrorisme reste une menace latente que nous prenons très au sérieux. Mais, avec des méthodes de plus en plus sophistiquées, la criminalité économique et le crime organisé gagnent sans cesse du terrain. La Suisse n’est pas une île et n’est malheureusement plus épargnée par cette grande criminalité dont nos voisins, eux, souffrent depuis des dizaines d’années…