CES SUISSES QUI ONT DU GÉNIE
Economiste, ingénieur ou électronicien, ces Romands créent les objets de demain. Ils ont cru en leurs idées, se sont improvisés entrepreneurs et ont lancé leurs inventions. Rencontre avec des créatifs qui n’ont pas peur de prendre des risques.

Par Anne-Florence Pasquier - Mis en ligne le 10.01.2012

Il faut être un peu fou, aimer le risque et ne pas craindre l’échec pour croire en une idée innovante et la réaliser, de nos jours. Car les prévisions économiques moroses, le franc fort et les incertitudes pour 2012 n’incitent guère à la création. Signe de confiance, la Suisse se retrouve pourtant élue championne de l’innovation 2011 par le Global Index Innovation, un classement de 125 économies qui ne la plaçait qu’au 4e rang en 2010. Déjà plusieurs fois en tête de l’indice d’innovation de 26 pays industrialisés, elle fait même figure de modèle à suivre en la matière pour les 27 Etats de l’Union européenne*.
Jusque-là, pas de vrai scoop, quand on sait la Suisse réputée pour ses hautes écoles, ses laboratoires de recherche et ses 3728 brevets d’inventions (en guise de comparaison, l’Allemagne n’en compte que le triple, alors que sa population est dix fois plus élevée). Mais là où les Suisses se distinguent désormais, c’est dans leur façon de faire des affaires et de trouver un marché pour des produits innovants. Autrement dit, ils concrétisent mieux que personne une idée parce qu’ils se montrent spécialement créatifs.
Une excellente nouvelle, car la créativité est le moteur de l’innovation qui mène au succès, selon Elmar Mock, connu comme le co-inventeur de la Swatch. Entrepreneur, il a fondé la société Creaholic, qui a concrétisé bon nombre d’idées. Par exemple, un système de douche divisant par quatre la quantité d’eau utilisée ou encore une technique de soudage des os pour résorber les malformations crâniennes infantiles. Cet ingénieur visionnaire sait donc de quoi il parle: «La société nous donne tellement de baffes à travers l’éducation qu’on a peur d’être créatif, car on montre ses faiblesses. En exprimant ses rêves, on fait un strip-tease intellectuel, on craint que les autres les considèrent comme mauvais, pas bien, pas bons et pas justes.»
Les Suisses oseraient-ils enfin se mettre à nu? Il semble que oui. Chose plus étonnante, la crise financière de 2008 à nos jours n’est pas étrangère à cet élan inventif. Elle a diminué la peur de l’échec, selon une enquête réalisée par le rapport national pour la Suisse GEM (Global Entrepreneurship Monitor) auprès de la population helvétique. Une hypothèse convaincante pour Elmar Mock, qui estime que «le chaos et l’anarchie sont sources de liberté. L’idée de la Swatch a germé dans une période de trouble et de faillites dans le secteur de l’horlogerie. Plus personne n’y croyait, mais le défi d’inventer le demain était là.»


Un nouveau centre en février

Le défi est toujours là. Si le nombre de créations d’entreprises est en baisse (–13%), un tiers des nouvelles sociétés sont liées à une innovation, une tendance en augmentation. L’invention n’est pas, comme on le croit trop souvent, le résultat d’une recherche en laboratoire soutenue par de l’argent public. Expérience à l’appui, Elmar Mock le confirme: «L’invention est le cheminement qui mène de l’idée au produit. Si l’on croit qu’il suffit d’investir plus d’argent de l’Etat pour être innovant, on se met le doigt dans l’œil. Il ne faut pas négliger les parcs technologiques comme l’EPFL, mais ce n’est que le sommet de l’iceberg. Le simple petit entrepreneur peut lui aussi inventer et innover.»
C’est justement l’ambition du Swiss Creative Center, à Neuchâtel: encourager les entrepreneurs à devenir plus créatifs et dialoguer avec des designers, sociologues, économistes, etc. Ce lieu d’échanges et de rencontres, qui ouvrira ses portes en février, vise à développer de meilleures idées à lancer sur le marché. Pour Xavier Comtesse, directeur romand d’Avenir Suisse et instigateur de la plateforme, la Suisse est en train de connaître un bouleversement dans l’innovation: «Ce centre donnera l’occasion de faire naître de bonnes idées, sans que les participants aient le sentiment qu’on peut les leur voler.» Toujours est-il que des structures privées d’encouragement comme le Swiss Creative Center manquent encore cruellement. Car le souci dans la réalisation de projets tient souvent plus à un manque d’encadrement que faute de financement, comme le relevait encore en 2009 un rapport d’Avenir Suisse.
Le fonds privé VentureKick** (soutenu par les fondations Gebert Rüf, Ernst Goehner, OPO, Avina et Fondation 1796) reste l’un des plus importants investisseurs actifs dans toute la Suisse à financer et à former les jeunes talents des affaires à hauteur de 130000 francs, à la condition que l’invention soit issue d’une haute école.
Mais, heureusement pour les esprits fertiles, les amis, les voisins et la famille sont souvent les premiers à faire crédit. Ainsi, l’an passé, près de 6% de la population suisse a investi dans des projets d’innovation. Comme quoi une simple étincelle réussit parfois à éclairer les esprits les plus sceptiques.

* Union Scoreboard 2010.
** www.venturekick.ch


«Il faut dépasser son besoin de sécurité et se lancer»

Jean-Baptiste Keller 35 ans, ingénieur en microtechnique et BASILIO NORIS 31 ans, ingénieur en intelligence artificielle, Lausanne.

A voir la couleur identique de leurs pull-overs, le dicton «qui se ressemble s’assemble» serait presque approprié. Néanmoins, les parcours bien différents de Jean-Baptiste Keller et de Basilio Noris ne les prédestinaient pas à fonder ensemble la start-up Pomelo, le nom d’un fruit exotique tout aussi surprenant que le résultat de leur collaboration. Basilio (à droite), Tessinois d’origine et passionné de photographie, se perd dans le labyrinthe qu’est l’EPFL (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne) pour décrocher son diplôme d’ingénieur en intelligence artificielle. Au détour d’un laboratoire, il se lance dans un projet sur le comportement des enfants autistes. Il en fait le sujet de sa thèse et développe l’utilisation d’un instrument, l’eye-tracker, traqueur de regard en français. «Le concept de cet appareil est très vieux, il remonte à 1780», précise Basilio. Au cours de sa thèse, il collabore avec Jean-Baptiste, l’ingénieur en microtechnique venu tout droit de l’industrie horlogère. De leur travail naît une technique révolutionnaire: analyser ce qu’observe l’enfant autiste sans qu’il ne doive participer activement et consciemment à l’expérience.
L’idée fait alors mouche, et Jean-Baptiste, le plus commercial des deux inventeurs, transpose la technique au domaine du marketing et propose un service d’analyse de données. «Le marketing utilisait déjà la méthode eye-tracking, mais ses outils ne fonctionnaient qu’en laboratoire, dans un environnement contrôlé. Notre outil s’utilise en situation réelle d’achat, en magasin», explique l’un d’eux. Pour preuve de l’efficacité de l’invention, en moins d’une minute le consommateur, oubliant le dispositif qui le surveille, n’hésite pas à regarder à plusieurs reprises les zones corporelles du sexe opposé(!). Financée en partie par la fondation de donateurs privés VentureKick, leur entreprise n’est encore qu’une jeune pousse, mais déjà ils ont l’ambition d’exporter leurs services en France, en Angleterre, en Allemagne et même jusqu’en Asie, tout en regardant droit devant eux.

www.pomelo-technologies.ch

 


 

«Avoir été confronté à l’échec aide à devenir entrepreneur»

Ralph Rimet 33 ans, économiste en gestion d’entreprise, Sierre

Le Pitbull des affaires, comme le surnomment ses amis. Un surnom qui résume bien le caractère combatif de Ralph Rimet, à l’origine de l’antivol Secu4. «Quand je mords dans un os, je ne lâche pas le morceau», annonce-t-il, au taquet, dès le début de l’interview. Sa détermination et son esprit de compétition, il les a appris durant sa carrière de hockeyeur professionnel, qu’il a rapidement interrompue, à 21 ans, ne s’estimant pas assez bon. Et d’ajouter: «J’ai vite été confronté à l’échec, une chose qui aide pour devenir entrepreneur.» Le Valaisan repart de zéro et entame des études de gestion d’entreprise. Lors d’une sortie de classe, l’un de ses camarades égare son porte-monnaie. Surgit alors l’idée d’un antivol. A trois, ils développent le projet et le modèle d’affaires, ainsi que le premier prototype dans le cadre de leur haute école. Lui-même croit dur comme fer au produit et se lance seul à l’attaque du marché suisse. Mais c’était compter sans l’argent et les investisseurs qu’il fallait encore trouver. Ralph Rimet
se souvient: «J’avais peu de moyens à l’époque et dormais sur le canapé d’un copain. Le matin, je m’habillais en costard-
cravate, prenais le train en première classe avec des investisseurs pour aller manger dans des restaurants chics de Zurich et
les convaincre de financer mon projet.
Le soir, je retrouvais le canapé et une boîte de raviolis.» Grâce à l’appui de la HES-SO Valais, le projet finit par aboutir. L’antivol Secu4 prend la forme d’une carte de crédit, à emporter dans un sac, une valise ou un portefeuille. Par un émetteur inséré dans cette carte, un signal est transmis via le système Bluetooth à son téléphone portable. Dès qu’un voleur tente d’attraper le sac et s’éloigne sur une distance entre 5 et 30 mètres du téléphone, une forte alerte sonore retentit. De quoi prendre en flagrant délit plus d’un pickpocket.

www.secu4.com

 


 

«J’ai dû faire fi du qu’en-dira-t-on pour oser me lancer»

Michael Dupertuis 25 ans, électronicien et ingénieur en informatique de gestion, Martigny

Le principe de ce jeune homme tout sourire: il n’y a pas de petites économies. Michael Dupertuis, tout sérieux, ne rigole pas au sujet de la facture d’électricité quand il assure vous faire économiser jusqu’à 150 francs par année grâce à son invention, la prise Ecowizz. Fondateur de la société Geroco SA, ce fils de patron d’une PME spécialisée dans la gestion des énergies a vite été mis au courant de la vie quotidienne d’un chef d’entreprise, faite de hauts et de bas. «Il faut avoir le cœur bien accroché. En une matinée, on vous annonce une très bonne nouvelle et, deux minutes plus tard, vous en apprenez une très mauvaise», soupire-t-il, déjà stressé par le début de sa journée. Il en oublie même de manger à l’heure de midi. Mais l’enthousiasme de la jeunesse reste le plus fort. Une fougue qui ne l’empêche pas de garder tout sous contrôle. A commencer par la consommation en kilowattheures de vos appareils ménagers, qu’il est possible de suivre en direct sur l’internet. L’électronicien de formation commence son explication sur les détails plus techniques: «Branchée à n’importe quel appareil ménager, cafetière ou télévision par exemple, la prise mesure l’électricité consommée et stocke les informations dans une carte mémoire. Grâce à une connexion sans fil et à un émetteur radio à l’intérieur de la prise, les mesures sont envoyées automatiquement sur le web.» La démonstration est convaincante. Le pouvoir de persuasion du Valaisan lui a d’ailleurs permis de gagner le concours VentureKick, avec à la clé 130 000 francs de fonds propres. Un bon coup de pouce. «Au début, mon entourage me disait que j’étais complètement fou de me lancer. La peur de l’échec est encore grande en Suisse. J’ai appris à faire fi du qu’en-dira-
t-on», lance l’entrepreneur avisé.

www.ecowizz.net

 


 

«Je ne suis pas plus intelligent qu’un autre, mais j’ai eu l’envie de créer»

Gaetan Marti 38 ans, ingénieur en informatique, Le Mont-sur-Lausanne

Ambiance futuriste dans le bureau de Gaetan Marti, fondateur de la société Atracsys. Un écran géant transparent, sur lequel des objets projetés s’animent par un seul geste de la main effectué à distance, occupe la moitié de la pièce. Le beMerlin, devenez magicien en français, hypnotise même les plus blasés. Pas encore en vente dans le commerce à grande échelle, cet outil high-tech fait le bonheur des spécialistes du marketing. Utile pour des présentations, il est une option face au logiciel Powerpoint. A le voir fonctionner, on se croirait dans un film de science-
fiction, Minority Report plus exactement. C’est d’ailleurs ce long métrage de Steven Spielberg qui a inspiré Gaetan Marti, entrepreneur visionnaire, ingénieur en informatique et docteur ès sciences de l’EPFL. Bref, un expert de la magie interactive du XXIe siècle. Modeste, il refuse de se prétendre l’inventeur de cette technologie, conceptualisée par des étudiants du MIT (Massachusetts Institute of Technology) dans les années 2000, permettant déjà via deux caméras de détecter la position des mains et de suivre un mouvement humain dans l’espace. Gaetan Marti insiste sur la chance qui s’est présentée à lui quand la société horlogère Tissot l’a repéré. Cette dernière lui propose de réaliser un prototype imaginé dans le film de Spielberg pour son stand à la Foire de Bâle, en 2007. Le prototype attise la curiosité, mais peine à
convaincre. «A l’époque, cela faisait six mois que le premier iPhone était sorti. Les gens n’étaient pas formés à ce genre d’objets», se rappelle-t-il. Une expérience qui l’encouragera à développer son business et à offrir des services pour le marketing et la communication. «Je n’ai pas été plus intelligent qu’un autre; il faut avoir de la chance, l’envie de créer, une liberté et, surtout, une vision», explique-t-il. A l’entendre, la disparition des claviers et souris d’ordinateurs est programmée, et nos doigts épouseront tôt ou tard sa technologie.

www.atracsys.com