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Muntadher Al Zaidi
«J’étais invité partout, mais j’ai choisi la Suisse»
Le journaliste qui a lancé ses chaussures à la tête de George W. Bush vient de sortir de prison, où il a été torturé. Il arrive à Genève pour créer une fondation. Portrait de celui qui est devenu un héros pour les uns, un homme à abattre pour les autres.

Par Françoise Boulianne Redard - Mis en ligne le 07.10.2009
Drôle de destin, pour le journaliste irakien de 30 ans qui a jeté ses chaussures à la tête du président américain, le 14 décembre 2008 à Bagdad, un geste fort qui a fait le tour du monde. Cruellement torturé, condamné sans le soutien de ses défenseurs, il vient d’être libéré de prison et attend son visa pour Genève, où il veut créer une fondation pour venir en aide aux victimes civiles de la guerre.

En commettant son acte sacrilège, il était certain d’être abattu sur-lechamp (d’honneur) par le service de sécurité, et remettait déjà son âme à Dieu. Devenu un héros, bien au-delà du monde arabe, le voici face à ses responsabilités: délivrer un message clair et gérer intelligemment l’argent qui lui est promis pour sa fondation.

Craignant pour sa vie

Or, sa tête est mise à prix, par ceux qu’il a dérangés comme par ceux qui tentent de récupérer son aura. Il n’y a de bon héros que de héros mort. L’image d’un martyr sert idéalement les intérêts des mouvements qui se l’approprient, sans risquer de les brouiller par une quelconque indépendance d’esprit.

Et Muntadher Al Zaidi est un esprit indépendant.

Mais qui est encore cet homme, et comment a-t-il eu l’idée de troubler ainsi la conférence de presse parfaitement policée de George W. Bush? Est-il intéressé par l’argent, le pouvoir, les honneurs? Et pourquoi a-t-il choisi de venir en Suisse, alors qu’il était invité dans le monde entier?

Terré à Beyrouth, craignant pour sa vie, choqué par les épreuves qu’il a subies, Muntadher Al Zaidi se prépare avant tout à être à la hauteur des attentes qu’il a suscitées, lorsqu’il lancera sa fondation à Genève. Il a jugé prématuré d’accorder à ce propos une interview à un média helvétique. Nous avons donc recueilli informations et témoignages auprès des deux Suisses qui ont pu le rencontrer à Beyrouth, juste après sa sortie de prison: son avocat genevois Mauro Poggia et le grand reporter de la télévision romande Olivier Kohler, qui a pu recueillir ses premières déclarations, à la barbe des médias arabes qui le courtisaient.

«Rien ne semblait prédestiner Muntadher Al Zaidi à ce rôle de héros, précise Olivier Kohler. Il vivait avec son plus jeune frère, Maytham, étudiant en droit. Ils habitaient un appartement minuscule dans le quartier le plus dangereux de Bagdad, Sadr City, anciennement Saddam City, un quartier pauvre dans lequel il y a beaucoup d’attentats et où chiites et sunnites se livrent à une guerre de territoire. Reporter à Al Baghdadia, une chaîne antiaméricaine, mon confrère irakien a vu la guerre dans toutes ses horreurs. Il est même intervenu un jour au journal télévisé en tenant un bébé mort dans les bras. Résultat de son travail critique, une milice religieuse l’a enlevé en 2007, le soumettant à des simulacres d’exécution, et Reporters sans frontières s’est mobilisé pour sa libération. Des GIs sont aussi venus l’arrêter, pour l’intimider. Aujourd’hui, il se sent encore en danger et cherche à échapper à tous les rapaces qui tournent autour de lui.»

«Mon client est une sorte de Gandhi moderne, je pense qu’il ira loin»
Me Poggia, avocat de Muntadher Al Zaidi

«Il dégage une grande force, beaucoup de sérénité, d’intelligence, souligne encore le grand reporter: c’est un pur, un politique. Mais je l’ai trouvé très marqué par ses épreuves et celles de son peuple. » Mais pourquoi Al Zaidi a-t-il choisi de se confier au journaliste suisse? Après avoir visionné un DVD des reportages en Irak et en Syrie qui ont valu à Olivier Kohler le prix Nicolas Bouvier en 2007, son confrère irakien lui a assené: «Tu es un excellent journaliste, cette interview, je te la donne!» Et c’est ainsi que la Télévision suisse romande a brûlé la politesse à toutes les chaînes qui faisaient le siège de son hôtel à Beyrouth.

La Suisse, terre promise

Le président vénézuélien Hugo Chávez a regardé en boucle la vidéo du lancer de souliers. Muammar Kadhafi veut décorer l’audacieux héros irakien de l’ordre du Courage. Le Centre des libertés de Doha, au Qatar, annonce son aide financière. Muntadher est aujourd’hui invité dans de nombreux pays, il a pourtant choisi de demander un visa pour la Suisse et de créer sa fondation à Genève.

«La Suisse, c’est un peu sa terre promise, explique son avocat genevois Mauro Poggia. Il a beaucoup d’admiration pour notre pays, sa démocratie, sa neutralité, notamment à l’égard de l’invasion américaine en Irak. Il apprécie aussi qu’elle soit le siège d’organisations qu’il respecte, la Croix-Rouge internationale et les Nations Unies en particulier. J’ai beaucoup discuté avec lui de son projet. Nous pensons l’appeler Fondation Muntadher Al Zaidi pour la dignité du peuple irakien. Les statuts préciseront qu’elle sera indépendante, du point de vue politique et confessionnel. Elle aura notamment pour but de venir en aide aux victimes civiles de la guerre en Irak, de sensibiliser l’opinion internationale aux souffrances du peuple irakien et plus largement des populations civiles victimes des conflits. Mais il est aussi question de documenter les crimes de guerre en Irak, d’établir la responsabilité des forces occupantes, mais aussi des membres du gouvernement durant l’occupation, et de les obliger à réparer les préjudices causés.»

Dans la chaleur des discussions, des idées sages et folles ont surgi, quant au financement de cette cause. «Pourquoi, par exemple, ne pas créer une ligne de chaussures fabriquées en Irak, selon les règles du commerce équitable, qui deviendraient pour ceux qui les portent un symbole de la lutte pour les droits de l’homme?» sourit l’avocat.

«Un acte non-violent»

Muntadher Al Zaidi s’est-il enrichi grâce à son geste? «Nullement, précise Me Poggia. Il a refusé que nous demandions qu’il soit payé pour les interviews qu’il a données, à Al Jazeera notamment. Il est profond, lucide et sensible, mais surtout, il résiste à toutes les sirènes, l’argent, la gloire, le pouvoir, se montrant ainsi à la hauteur de son action. Ce qu’il y a d’incroyable, dans son geste, et je tiens à le souligner, c’est que c’est un acte non-violent, jugé à l’aune des bombes, qui a eu pourtant un impact qu’aucune bombe n’aura jamais. Muntadher est à mes yeux une sorte de Gandhi moderne, je pense qu’il ira loin et qu’il pourrait contribuer à restaurer en Irak une unité nationale profondément malmenée.»

La suite donc à la mi-octobre, à Genève, si le visa Schengen est bien accordé au jeune Irakien, comme l’a promis l’ambassadeur de Suisse à Beyrouth. «L’arrivée de Muntadher Al Zaidi ici va donner une belle image de la Suisse, qui en a bien besoin après les affaires UBS, Kadhafi et Polanski», conclut Me Mauro Poggia.



L’émission

«S’il m’arrive quelque chose, remets cette bague à mon frère»

Acte prémédité? Geste de colère? Voici ce qu’a confié le journaliste irakien à Al Jazeera, le 26 septembre dernier.

«Dès que j’ai su qu’Al Baghdadia m’envoyait à la conférence de presse donnée par George W. Bush, j’ai réfléchi à ce que je pourrais faire pour manifester mon opposition à l’invasion américaine en Irak, fondée sur de prétendues preuves mensongères. Sur le terrain, en tant que reporter, j’avais vu trop d’enfants morts. Je ne pouvais pas me taire, bien que les journalistes aient reçu l’interdiction de poser toute question au président américain.

» A l’entrée, j’ai reçu un badge portant l’inscription: Centre de presse de la Maison Blanche. Je l’ai jeté: nous étions en Irak, pas aux Etats-Unis! Ma colère a encore augmenté lorsque j’ai vu le président américain sourire hypocritement avant de déclarer que son pays avait amené la démocratie et la liberté à l’Irak et que sa mission touchait maintenant à sa fin - après avoir fait des centaines de milliers de victimes, ai-je pensé.

» Là, j’ai enlevé ma bague, que j’ai remise à un ami pour qu’il la donne à mon frère au cas où il m’arriverait quelque chose. Je me suis à moitié déchaussé pour pouvoir agir vite. Certain de mourir, j’ai répété dans ma tête les paroles de la Chahada, demandant pardon à Dieu pour mes péchés.

» Je ne voulais pas agir en lâche, lorsque Bush sortirait en nous tournant le dos, je voulais l’affronter en face. Puis tout est allé très vite. J’ai été maîtrisé par le service de sécurité, qui m’a cassé un bras et une dent. J’ai ensuite été torturé non loin de là, dans une résidence officielle du gouvernement. (...) Une des premières choses qu’ils m’ont demandée, en me frappant à coups de barre de fer alors que j’avais les yeux bandés, les mains et les pieds liés, c’est si j’étais sunnite ou chiite. Je ne vois pas la différence. Nous sommes avant tout des Irakiens. Ils m’ont ensuite torturé à l’électricité et soumis à des simulacres de noyade.

Cela me fait mal d’avoir à l’avouer, mais les Américains ont essayé de me protéger. Ils se sont montrés plus humains à mon égard que les Irakiens qui me détenaient.»




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Tags: Irak, Muntadher Al Zaidi, George W. Bush, lanceur de chaussures, Genève Aller en haut de page Haut de page

 

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