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COMBAT D'UNE MÈRE
«J’AI DÛ PLONGER DANS L’ILLÉGALITÉ POUR SAUVER MON FILS»
Dix ans de prison en Israël et l’obligation d’abandonner son enfant à son ex-mari, connu à Tel-Aviv comme le «rabbin fou à roulettes»: voilà le risque que courait la Lausannoise Isabelle Neulinger. La Cour européenne des droits de l’homme vient de mettre fin à son supplice.

Par Françoise Boulianne Redard - Mis en ligne le 28.07.2010
«Après toutes ces années de cauchemar, j’ai fini par être au bon endroit au bon moment», reconnaît Isabelle Neulinger avec un sourire incrédule, sidérée de tout ce qu’elle a été capable de faire pour échapper aux menaces de mort de son ex-mari et aux pièges de lois israéliennes d’un autre âge.

La Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg, vient de lui reconnaître le droit de vivre en Suisse avec Noam, son fils de 7 ans, avec qui elle avait dû fuir Israël en 2005, risquant d’être arrêtée à la frontière et de se retrouver pour une dizaine d’années «dans une prison pleine de cafards», tandis que l’enfant serait confié à son père, Shai, un fou de Dieu happé par les Loubavitch Habad.

LE PIÈGE

Né au XVIIIe siècle en Biélorussie pour apporter un peu de lumière aux communautés juives victimes des pogroms, le mouvement hassidique Loubavitch s’est mué en une sorte de secte ultra-orthodoxe qui compte quelque 200 000 membres dans le monde. Shai est aujourd’hui surnommé «le rabbin fou à roulettes», parce qu’en longue barbe, papillotes et chapeau de feutre noir il hante les rues de Tel-Aviv à rollers pour faire la quête et convertir les mécréants.

Beau, ténébreux, de longs cheveux, un regard droit, des muscles partout, il était professeur de gymnastique lorsqu’elle l’a connu, en 2001. «Un conte de fées», se souvient-elle.

Employée d’une multinationale à Lausanne, sortie meurtrie d’un veuvage, Isabelle avait d’un seul coup humé le vent et senti qu’elle devait bouger. Partie en vacances à Eilat avec sa cousine, elle avait été fascinée par Israël et s’était dit que, oui, elle pourrait y vivre.

Sitôt dit, sitôt fait. Elle s’établit à Tel-Aviv, décroche un bon travail, loue un bel appartement sur le front de mer, se fait des amis, s’épanouit… et cède à la séduction de son voisin Shai. Lorsqu’ils visitent ensemble la Suisse, chacun s’accorde à le trouver charmant et curieux de tout. Ils se marient.

«Je venais d’une famille juive traditionnelle qui célébrait les grandes fêtes rituelles, sans plus, explique-t-elle. Quant à Shai, il n’avait jamais mis les pieds dans une synagogue. Mais je me sentais protégée par son idéalisme et ses aspirations spirituelles, sans me douter qu’elles signeraient mon malheur.»

Le couple est heureux, même si la deuxième intifada entame la belle insouciance d’Isabelle. «Je n’étais pas habituée aux attentats et au ballet d’ambulances sous mes fenêtres. En Israël, l’inquiétude a remplacé l’espoir et l’esprit de paix. Puis il y a eu le 11 septembre, suivi de l’offensive des Etats-Unis en Irak. Mais je croyais encore que je pourrais rentrer en Suisse si les choses se gâtaient.»

HARCELÉE, INSULTÉE

La jeune femme est enceinte. Effrayée par les «menaces pesant sur la sécurité d’Israël», elle se réfugie chez des cousins à Jérusalem, avec son gros ventre et son masque à gaz réglementaire. A son retour, son époux lui fait une proposition. «Son modeste salaire ne suffisant pas à payer les frais de garde, il a pensé que le mieux serait qu’il élève lui-même notre enfant, tandis que je ferais bouillir la marmite. J’ai accepté, sans savoir que j’allais à ma perte.»

Car Shai, quasi désœuvré, dépossédé de son statut de professeur, âme juive égarée, est happé par les Loubavitch Habad. «Notre vie a changé d’un seul coup. Il me conduisait le matin au travail, puis entraînait Noam à des réunions de prière ou dans la rue, où il collectait des fonds et faisait du prosélytisme. Il venait me chercher le soir et retournait passer ses nuits à étudier les textes sacrés. Je n’existais plus à ses yeux, sinon pour me harceler.»

«J’ai versé beaucoup de larmes, mais chaque matin, je trouvais la force de recommencer»
Isabelle Neulinger

N’y tenant plus, elle demande une audience au mentor de Shai. Elle lui exprime ses craintes et son désir que son époux retrouve un travail et assume ses responsabilités familiales. Pour toute réponse, le rabbin lui conseille de rejoindre les Loubavitch et la menace: «Sans cela, tu vas avoir de gros ennuis et tu le regretteras.»

Tout en cherchant une issue, Isabelle espère encore de toutes ses forces pouvoir préserver sa petite famille. Elle continue de tenir sa maison casher, d’observer le shabbat et de se rendre tous les mois au mikvé, le bain purificateur rituel.

Un jour arrive le point de non-retour. Après avoir préparé le petit-déjeuner, réveillé Noam, rangé la maison, elle s’apprête à se rendre au travail, vêtue d’une longue jupe et d’une blouse à manches courtes. «Tu ne crois tout de même pas que je vais te laisser sortir en ville habillée ainsi, comme une prostituée, avec notre fils dans les bras», lui lance son époux, le regard haineux. Calmement, elle retourne se changer, cache ses cheveux comme il est prescrit à une femme mariée, débarque en larmes à son bureau et confie ses tourments à sa cheffe. «Oh, my God», lâche cette dernière, en lui conseillant de consulter un homme de loi. Elle le verra en secret au bureau, pour ne pas attiser le feu qui couve.

Ironie du destin, c’est à ce moment précis, un an après la naissance de Noam, que survient son retour de couches, qui l’oblige à observer le commandement du bain rituel. Son époux, qui ne l’a pas touchée depuis qu’elle est «impure», exige aussitôt des relations intimes. Elle se retrouve enceinte et devra se résoudre à avorter, après quatre mois de détresse, devant le fossé infranchissable qui s’est établi entre elle et Shai.

Il vit désormais dans leur chambre d’amis, au milieu de ses bouquins de prière et de restes de nourriture avariés, invite ses compagnons à venir prier au salon et la menace de tous les maux dès qu’il la voit.

LA FUITE

La rupture est consommée. Touchante, intelligente, combative, la jeune femme aura au moins une chance: celle de savoir intéresser ses mandataires successifs à sa cause. Son avocat de Tel-Aviv est de bon conseil. Grâce à lui, elle traverse, médusée mais sans trop de casse, le calvaire des menaces de mort de Shai, des pneus de voiture que les sbires qu’il a postés devant son domicile lui crèvent chaque matin et des tribunaux rabbiniques. «J’y ai vu un homme sorti de sa prison pour l’audience, chaînes aux pieds et menottes aux poignets, refuser le divorce à son épouse dont il avait cassé le nez et toutes les dents», s’indigne Isabelle.

Son divorce à elle est finalement prononcé, quasi par miracle étant donné le parti pris des tribunaux rabbiniques.

Isabelle obtient la garde de l’enfant et une pension alimentaire qui ne lui sera jamais versée. Shai n’a le droit de voir Noam que deux fois deux heures par semaine, sous surveillance, dans un centre de contact. Il fulmine.

«J’ai su alors que je devais organiser notre fuite, sous peine du pire», explique la jeune mère. Comment faire? Noam était sous le coup d’une interdiction de quitter le territoire.

Elle trouve un passeur, à qui elle verse 30 000 dollars. Mais il la lâche, et c’est finalement seule que, le 24 juin 2005, Noam endormi à l’arrière de l’automobile, caché sous du matériel de plongée sous-marine, elle se présente au poste frontière de Taba, dans le sud d’Israël, pour se rendre en Egypte. «Cela passait ou cela cassait. Dix ou vingt années de prison, pour enlèvement d’enfant, ou alors la liberté avec mon fils. Mon cœur battait la chamade, j’essayais de me rendre invisible!»

Son plus gros choc, c’est pourtant la Suisse qui le lui réserve, alors qu’elle s’y croit enfin en sécurité. Tentant de renouveler le passeport de Noam avant les vacances, elle est signalée sur le fichier d’Interpol. Son ex-mari réclame leur retour. Le combat judiciaire s’enclenche. Elle gagne dans le canton de Vaud, mais perd devant le Tribunal fédéral, qui lui ordonne de ramener Noam en Israël dans les plus brefs délais.

C’est la panique. Isabelle se démène: pétition, collecte de signatures, recours devant la Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg, qui la déboute en première instance. Jusqu’à ce 6 juillet dernier, où la Grande Chambre lui donne définitivement raison.

ÉCHEC ET MAT

«J’ai dû plonger dans l’illégalité pour sauver mon fils et ma peau, reconnaît Isabelle Neulinger. Mais je n’avais pas le choix. Il m’a fallu beaucoup de détermination pour mener ce combat. Le jour, je travaillais et je m’occupais de Noam.

La nuit, je reprenais chaque détail du dossier, pour faciliter la tâche de mes avocats. Par chance, ma famille et mes amis m’ont soutenue. C’était une partie d’échecs et, à chaque coup perdu, je devais échafauder une nouvelle stratégie. Je me suis découragée parfois, j’ai versé beaucoup de larmes, mais chaque matin, en me réveillant, je trouvais la force de recommencer.»

Isabelle Neulinger a découvert ce dicton: «Pleurer, cela nettoie l’âme.» Aujourd’hui, son âme est propre, comme elle le dit en souriant. Epuisée, mais soulagée, elle peut enfin inscrire à son vocabulaire un mot qu’elle avait perdu: avenir.




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Tags: Isabelle Neulinger, couple, divorce, Israël, Tel-Aviv, «rabbin fou à roulettes», Loubavitch Habad, Cour européenne Aller en haut de page Haut de page

 

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