De son premier voyage en Islande, en septembre 2009, le photographe
fribourgeois Michel Roggo a rapporté des images étonnantes d’une forte
activité géologique due à la situation incroyable du pays: à l’endroit
où se séparent les plaques tectoniques américaine et eurasienne. En mars
dernier d’ailleurs, l’éruption d’un volcan a provoqué l’évacuation de
centaines de personnes. Bienvenue à l’entrée de l’enfer.
«Je n’ai
jamais travaillé dans un lieu aussi spécial», confie le photographe
Michel Roggo. Normal, l’Islande, pays de 103 000 km2 (deux fois et demie
la Suisse) qui compte seulement 319 000 habitants, subit un phénomène
géologique surprenant: ancré dans l’Atlantique Nord, aux confins de
l’Europe, il est situé au milieu d’une dorsale entre les plaques
tectoniques nord-américaine et eurasienne, qui s’éloignent l’une de
l’autre de deux centimètres par an en moyenne. Cette expansion se
traduit par une ceinture volcanique qui traverse le centre du territoire
du sud-ouest au nord-est et s’étend sur une largeur d’environ 40
kilomètres au nord et de plus de 60 kilomètres au sud (voir
infographie). L’activité volcanique y est importante, comme nous l’a
rappelé l’éruption aux environs du Eyjafjallajökull, dans le sud de
l’île, le 21 mars dernier. C’est par les pores et les fractures de
l’écorce terrestre que la Terre tousse ses nuages de vapeur, éructe ses
jets d’eau bouillante, vomit sa lave. Les contours de cette île
instable, à 99,9% volcanique, ne cessent donc de se modifier depuis
qu’elle s’est forgée, au début de l’ère tertiaire (il y a 60 millions
d’années).
Les failles qui en résultent sont notamment visibles
dans le célèbre Cercle d’or, un circuit touristique situé à une centaine
de kilomètres de la capitale, Reykjavík (littéralement «baie des
fumées»). C’est à cet endroit singulier que Michel Roggo s’est rendu
pour prendre des photos illustrant la cohabitation étonnante entre les
volcans, les glaciers et l’eau.
Le royaume des geysers
La
première manifestation géologique visible se trouve dans le parc
national de Thingvellir (la vallée du Parlement), où l’on peut observer
une faille d’une trentaine de kilomètres. Une vaste plaine
d’effondrement qui permet aux nombreux visiteurs de passer
symboliquement d’une plaque tectonique à une autre: à l’ouest, celle de
l’Amérique du Nord et, à l’est, celle de l’Eurasie. Les larges brèches,
qui créent des gradins naturels dans la roche basaltique, autorisent une
promenade dans les entrailles de la Terre. Au risque d’y perdre leur
vie, les plus téméraires peuvent même plonger dans ces fractures
inondées par les eaux cristallines de la nappe phréatique. Cette
dernière est ellemême alimentée par les eaux de fonte du glacier
Langjökull. «L’eau s’enfonce à environ 8 kilomètres de profondeur et met
vingt à trente ans pour parcourir le chemin reliant le glacier jusqu’à
la faille, explique Michel Roggo. Quand elle remonte à la surface, elle a
eu le temps d’être filtrée, elle est d’une grande pureté.»
Il
arrive qu’elle surgisse de manière violente sous forme de geyser («celui
qui jaillit»). Le fameux geyser Strokkur, situé sur le site de Geysir,
se manifeste toutes les deux à cinq minutes depuis un tremblement de
terre en 1789. Des profondeurs de la Terre, il projette un jet d’eau
bouillante à plus de 20 mètres de hauteur. Le photographe a pu aussi
observer d’autres phénomènes postéruptifs et périvolcaniques s’échappant
des fissures de la Terre, tels que les sources chaudes ou les marmites
de boue, appelées aussi gueules du diable, dont émane une odeur de
soufre. «J’avais vraiment l’impression que c’était l’entrée de l’enfer!»
se souvient le Fribourgeois.
A 10 kilomètres au nord de Geysir,
ce dernier découvre un autre phénomène tout aussi impressionnant: la
rivière Blanche (la Hvita), en provenance du Langjökull, s’engouffre
dans une gorge en une double cataracte que l’on nomme Gullfoss (Chute
d’or, car les arcs-en-ciel naissent souvent de son nuage d’embruns). Pas
étonnant que cette chute d’eau, longue de 2500 mètres, haute de 35
mètres et large de 70 mètres, soit la plus visitée du pays. Et, lorsque
la Terre n’engloutit pas l’eau, elle l’ensevelit. Ainsi, Hraunfossar
(Chutes de la lave) recouvre une suite de petites cascades s’étalant sur
près d’un kilomètre. L’eau ruisselle sous cette lave pétrifiée pour se
jeter dans la rivière Blanche.
«J’étais venu photographier les
saumons, confie Michel Roggo. Mais, avec ces conditions climatiques
catastrophiques, impossible de faire de bonnes images dans des rivières
aux eaux troubles!» Ce qui ne l’a pas empêché d’être subjugué par la
nature sauvage. Sur son séjour de neuf jours, il n’a bénéficié que de
deux petites heures de lumière idéale pour réaliser ses clichés. Equipé
de son appareil et d’une vidéo, fixés au bout d’une perche rétractable
de 8 mètres, le photographe a exploré les petites failles qui ont
l’avantage de renfermer un milieu naturel préservé.
«Je cherche à
obtenir l’image d’une scène éternelle», explique passionnément Michel,
qui oriente désormais son travail vers les milieux d’eau douce vierge.
Il a déjà une trentaine d’endroits en tête, dont l’Amazonie et le
Malawi. Sans oublier, bien sûr, l’Islande, où il retournera. Car, en fin
de compte, cet enfer, c’est le paradis pour un photographe. Q. L.