Le comique français numéro un dévoile aujourd’hui son bras et paralysé par le biais de clips drôles et décapants. Le public hurle de rire et d’émotion à la fois.
En Suisse, des handicapés ont, eux aussi, le courage de s’afficher. Témoignages.
Par
Marc David - Mis en ligne le 19.04.2010
Sept secondes dans un spectacle de deux heures. Voilà, chrono en main, le temps que Jamel Debbouze, ce serial killer de la tchatche en rafale, accordait jusqu’ici à ce sujet qui, pour lui, n’en était pas un: son bras droit handicapé, ce membre mort qu’il fourrait depuis près de vingt ans dans sa veste pour ne plus l’en sortir. Jamais un mot sur cette déchirure du plexus brachial à la suite d’un accident. Cet avant-bras atrophié, plus innervé, en double-flexion.
Les sept secondes, il les utilisait pour faire dire à une dame: «Jamel, pourquoi tu as toujours ta main dans ta poche?» Et lui répondait, sec: «Qu’est-ce que tu en as à foutre, du moment qu’elle est pas dans la tienne…»
Sept secondes et c’est tout. C’est le bras en écharpe qu’il avait été un inoubliable Numérobis dans Astérix ou un Saïd si épatant dans Indigènes qu’il remporta un prix d’interprétation à Cannes. Célébré et ultrapopulaire, mais si silencieux sur ce membre inerte que certains de ses fans ne s’étaient même pas aperçus que leur idole ne disposait que d’un seul bras valide, le gauche.
C’était jusqu’à il y a quelques mois. Jusqu’à la sollicitation d’une agence plus futée que les autres, Implicom, et surtout la proposition de l’Association de gestion du fonds pour l’insertion des personnes handicapées (AGEFIPH): par le biais de clips décapants et d’un budget considérable (3,5 millions de francs), transformer le comique et dixième personnalité la plus populaire de France en ambassadeur décalé des handicapés.
Renaud et Cabrel parodiés
Jamel dit ne pas avoir hésité. «Je trouvais cela plus noble que de faire de la pub pour Kinder Bueno…» Ces clips, il les a imaginés lui-même et «grattés de la même manière que mes chroniques pour Canal+: caméra fixe, fond blanc, l’approche qui laisse le plus de place à l’imaginaire. Ce fut très agréable à faire.» Résultat sobre, drôle, puissant. Jamel parodiant Renaud, Cabrel ou les Gypsy Kings. Jamel grimpant sur les épaules d’un handicapé docile baptisé Jean-Pierre pour saisir un livre au haut d’une étagère.
Il y a surtout ce choc visuel. Cette main qui pend et Jamel lâchant: «Je ne sais peut-être pas jouer de la guitare, mais je sais faire plein d’autres trucs.» Résultat: une déferlante extraordinaire. Le porte-parole de l’AGEFIPH, François Atger, n’en revient toujours pas. «C’est un résultat unique. On considère que 80% des patrons d’entreprise français ont vu l’un ou l’autre de ces clips; 60% d’entre eux ont identifié le message.» Il va plus loin: «En 2009, année de crise aiguë, les handicapés français ont été à moitié moins touchés par le chômage que les personnes valides. Ces clips y ont contribué.»
Rebelote cette année. Remastérisés, ils cartonnent depuis quelques jours. Quatre cent vingt passages sur une vingtaine de chaînes et les mêmes rires, la même vague, une sorte de trend des handicapés.
«Dans ma vie, j’ai fait toutes sortes de choses qui faisaient que je ne serai jamais exclu»
Jamel Debbouze
Jamel s’est de nouveau investi. Il a par exemple répondu aux questions nourries des internautes. Soudain sérieuses, ses réponses donnent de lui une image à mille lieues du bouffon de la république. Morceaux choisis: «La plus grande forme de noblesse et d’intelligence est d’avoir affaire à des gens qui ne te jugent pas parce que tu es Noir, petit ou que tu te déplaces en quinconce.» Ou: «Pour que les autres dépassent ton handicap, il faut le dépasser toi-même.»
Il est aussi entré sur un terrain plus personnel: «Mon handicap a été une chance pour moi. Cela a été un moteur formidable pour me pousser en avant et ne plus avoir le sentiment que je faisais traîner la machine. Que je puisse être un boulet pour qui que ce soit m’était insupportable.» Et finalement: «Après ma sortie de l’hôpital, j’ai mis six mois pour m’adapter, puis j’ai carrément oublié ce handicap.»
La preuve par l’exemple: «Dans ma vie, je me suis surpassé. Je voulais absolument faire du football, de la planche à voile, du karting. J’ai fait toutes sortes de choses qui faisaient que je ne serai jamais exclu. Puis je me suis aperçu qu’on irradie surtout quand on cherche à ne plaire à personne. C’est là que tu te rends le plus service.»
La douleur est cependant là, sourde, présente. Evoquer son handicap, c’est revenir au drame du 17 janvier 1990. Ce jour-là, un journal annonce qu’un adolescent de 14 ans, prénommé Jamel, a été tué par son inconscience. Accompagné d’un ami, il a préféré traverser les rails de la gare de Trappes, en région parisienne, plutôt que d’emprunter le passage souterrain. Le rapide Nantes-Paris déboulant à 150 km/h les a fauchés tous les deux.
Jamel est en réalité à l’hôpital. Son compagnon est mort. Que s’est-il vraiment passé? L’un des deux a-t-il poussé l’autre? Les parents de la victime, Jean-Paul Admette, sont convaincus par cette version des faits, ajoutant que Jamel voulait lui voler son blouson. Ils déposent plainte pour homicide involontaire. Le procès aboutira à un non-lieu, mais Jamel ne se débarrassera pas si vite de ce fait divers. En 2004, il annulera au dernier moment les quatre spectacles qu’il devait donner à la Réunion. Habitants de l’île, les parents Admette se préparaient à manifester devant le théâtre.
Trappes à la trappe
La tragédie, le mystère, la popularité. Tous ingrédients qui font du fils d’Ahmed, employé au service d’entretien de la RATP, et de Fatima, femme de ménage, un phénomène. La légende veut qu’il ait fait rire aux éclats le président Mitterrand en 1992, venu voir un spectacle de jeunes dans sa banlieue. Avant cela, il avait vécu dans un bidonville de Casablanca. «Chez les pauvres, j’ai connu toutes les classes», rit-il. Puis ce fut Radio Nova, Canal+, Amélie Poulain.
Presque vingt ans de succès pour qu’on l’appelle Monsieur Debbouze, qu’il habite dans un quartier branché de Paris et épouse l’une des plus jolies filles du paysage (audiovisuel), Mélanie Theuriau. Trappes? A la trappe. «A partir du moment où, le dimanche matin, on est réveillé par les voisins qui vous demandent de les aider à renouveler la carte grise à la préfecture de police ou de changer la bougie d’une Citroën, ce n’est plus possible. On me prenait pour le mécano du cinéma français!»
Cela dit, si une poussée de grosse tête devait le menacer, il lui suffirait de regarder son côté droit pour y échapper. Sa main ne le quitte jamais. Il porte son passé avec lui.
Un chat d'environ 45 minutes
Jamel Debbouze répond à des questions d'internautes sur le thème du handicap
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«Certains collègues étaient choqués»
Sept fois médaillé d’or aux Jeux paralympiques, ce Singinois a voulu se montrer tel qu’il est.
Ce
matin, comme tous les matins de son monde, Urs Kolly s’est levé à 5
heures. Il a retrouvé sa fromagerie de Sankt Antoni, en Singine, et
s’est attelé à la confection de son gruyère, de ses vacherins.
Dans
son rayonnage, on trouve un fromage avec une drôle d’étiquette. Les
cinq anneaux du CIO y figurent. Urs l’a baptisé Olympica, en référence
aux cinq Jeux paralympiques qu’il a disputés et aux sept médailles d’or
qu’il y a récoltées.
Aujourd’hui, il est d’abord fromager. «Je
m’entraîne encore. Une hernie discale vient de me stopper. Je déciderai
plus tard si je suis capable d’aller à Londres.» Il montre autour de
lui. «J’ai tout, une profession, une famille, trois enfants. J’ai une
prothèse, mais je peux tout faire. Il faut aller de l’avant.»
L’affiche,
il a un peu hésité avant d’accepter d’y figurer, en 2001. «Je ne l’ai
pas fait pour moi. Je me suis dit que ce serait bien de me montrer aux
gens tel que je suis. Les handicapés ne sont pas des pauvres types à
qui l’on tend la main. Il y a parmi eux des gens comme moi, au handicap
caché mais bien réel.»
Il a été ébahi que certains collègues se
disent choqués. Cela a engendré quelques solides discussions à la table
des neuf-heures. «Quoi? leur a-t-il déclaré. Nous travaillons ensemble
toute la journée et tu voudrais que je me cache. Tu souhaites que je
reste à la maison?» Sourire en coin, il sait aussi que la photo a plu
aux dames, que sa famille était positive et sa mère très fière.
Le
sport lui colle à la peau. Après son amputation (un accident de moto en
1989, au service militaire), il s’est rabattu sur les compétitions des
handicapés. Il a affiné sa technique, dans les lancers, au saut en
longueur. Jusqu’à ce qu’il arrive, personne ne pensait possible qu’un
handicapé saute réellement avec une prothèse. Il y est arrivé, il a été
imité dans le monde entier. Il fait du ski, du parachute, tout. «C’est
vrai, mais la prothèse est encore là. Je dois vivre avec elle, ce n’est
jamais fini. Dans un sens, je suis encore en apprentissage.»
«J’ai pu rencontrer Simon Ammann»
Avoir
osé apparaître en grand sur l’affiche laisse «une formidable empreinte
de vie» à ce jeune Fribourgeois et à ses proches. «Notre fils est un
p’tit gars génial», témoignent ses parents.
La mère de Quentin,
Carole, ouvre grand la porte de leur villa. Celle-ci est claire et
spacieuse, avec de larges couloirs pour que la chaise roulante y
circule sans accroc.
A l’intérieur, on boit de l’excellent sirop
maison et on sourit beaucoup, mais il ne faut pas s’y tromper. Le père
de Quentin, Raphaël, le rappelle ici et là: «Nous allons de l’avant,
notre fils est heureusement un p’tit gars génial, mais nous nous
serions bien passés de ce qui nous arrive.» Ce qui leur arrive est
d’une terrible banalité: une toxoplasmose pendant la grossesse et
Quentin est venu au monde avec un lourd handicap. Il ne marche pas, ne
parle pas.
C’est un peu faux. Pour s’exprimer, le jeune homme
utilise un appareil vocal sur lequel il pianote et imagine d’astucieux
raccourcis. «OEuf noir» signifie «oeuf au chocolat», par exemple. Ce
même appareil lui sert à écouter sa musique et à danser au son de son
groupe favori, Explosion de Caca.
Car il est gai, Quentin. «Il
aime les gens et il est très observateur. Il lui faut tout le temps du
monde», dit sa mère. En 2004, l’affiche a aussi servi à cela. «Elle
reste un grand souvenir, une empreinte de vie.» Elle lui a permis de
réaliser des rêves. Parmi eux, celui de rencontrer l’équipe suisse de
saut à skis, Simon Ammann en tête.
Le garçon a voulu s’afficher
pour que «les gens apprennent à me regarder avec le coeur, pas avec les
yeux», avait-il écrit. Il a fait mieux. Ses parents sont désormais
fortement engagés dans une fondation pleine d’énergie, Just for
Smiles*. «Car, il y a dix ans, des polyhandicapés comme notre fils
sortaient rarement de la famille ou des institutions», rappelle Raphaël
Broye.
Ils ont fait voler en éclats ce saint précepte. Plus de
cinq mille heures d’activités en six ans. Quentin et les autres font du
ski, du vélo, de la voile. Quand on lui demande ce qui lui manque, il
tape le mot «remorque». Une remorque pour la fondation, bien sûr.
Quentin
est Quentin, avant d’être un handicapé. La preuve? Quand des enfants de
sa classe ont dû citer le nom de handicapés qu’ils connaissaient, ils
n’ont pas pensé à lui. A Quentin qui ne parle ni ne marche, mais vit et
communique comme un autre.
* Infos: www.justforsmiles.ch
«J’ai pris conscience de ma féminité»
Sexy et sans complexe, elle fut la première à se dévoiler sur les affiches de Suisse. Dix ans après, elle ne regrette rien.
Elle
n’est plus brune, elle est devenue blonde, elle est toujours aussi
jolie. En 2000, elle avait à peine 16 ans quand son image, blouson de
cuir et culotte noire, a recouvert les murs du pays. Un choc visuel
dans la ligne des campagnes Benetton: une handicapée pouvait jouer le
jeu de la séduction.
Née avec une jambe atrophiée, Christina
n’avait pas hésité à y participer. «Je suis un peu provocatrice et je
vis comme j’en ai envie», avait-elle répondu aux gens de Pro Infirmis.
Grande nageuse, elle avait l’habitude de se montrer à la piscine.
«C’est aussi une question de caractère. J’ai été élevée ainsi, sans me
cacher. Petite, je portais des pantalons courts.»
Elle a tout de
même été surprise par l’ampleur des réactions. Les médias ont défilé
chez elle, elle a reçu des dizaines de lettres d’hommes. «J’ai pris
conscience pour la première fois de ma féminité, de mon pouvoir
d’attraction», se souvient-elle. Cela ne lui a pas déplu. «J’ai même
rencontré les admirateurs qui me plaisaient. Je ne me souviens que
d’une lettre négative, un vieux docteur de Bâle qui regrettait que je
ne mette pas ma prothèse.»
Elle étudie depuis six ans à la
faculté de droit de l’Uni de Zurich. Peste quand elle doit faire des
détours avec sa chaise dans ce vieux bâtiment ou qu’elle doit
téléphoner et attendre pour qu’un bus vienne la chercher. Se révolte
avec le sourire quand elle se heurte aux obstacles du quotidien. «Il y
a des villes plus agréables que d’autres. La pire? Paris. Les
chauffeurs de taxi y sont inamicaux avec les handicapés.»
Et puis
elle va de l’avant. Elle va passer ses examens finals cet été. Ensuite?
«Je sais qu’il ne sera pas simple de trouver un job. Quand je dirai que
je n’ai qu’une jambe, les employeurs se demanderont de quoi j’ai
besoin. Or, il ne me faut qu’un ascenseur.» En attendant, elle mord
dans la vie: elle nage, fait du canoë, se rend à des dizaines de
concerts. Elle a un copain, rit au présent et sourit à l’avenir. Tu
veux encore dire quelque chose, Christina? «Juste qu’on trouve toujours
une solution si on désire vraiment quelque chose.»