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Notre planète
«Je dessine le théâtre de la nature»
Un bel oiseau, un escargot, un rameau. Armé de crayons et de pinceaux, Laurent Willenegger saisit sur le vif les petits ou grands événements qu’il rencontre lors de ses balades. Jamais en s’inspirant de photos, toujours en direct. «Tout m’intéresse. La Suisse offre une nature tellement extraordinaire», s’exclame-t-il. Reportage à ses trousses, en quête du mythique faucon pèlerin.

Par Marc David - Mis en ligne le 23.03.2010

 
Il plane un joyeux petit air frais de début de printemps, ce matin-là, quand Laurent Willenegger, 34 ans, enfile son sac à dos et quitte sa maison de Montricher, au pied du Jura vaudois. Il plane surtout ce petit air de liberté et de découverte qui embaume lors de chacune de ses escapades dans la nature. «Je sors par n’importe quel temps, à moins d’une tempête. Trois à quatre fois par semaine. Tous les jours si je le peux», sourit-il.

Il sait déjà qu’il trouvera quelque chose d’intéressant. Tout l’intéresse. La nature dans ses plus minuscules manifestations le laisse enthousiaste et reconnaissant, le crayon frémissant et la plume en éveil. Il aime les escargots et les mésanges, les brins de blé qui plient sous la bise, les blaireaux et les renardeaux qui passent, furtifs.

S’il en voit, il saisit son crayon pointu et dessine sans tarder, répétant en cela une activité qu’il exerce avec foi depuis l’âge de 10 ans, de janvier à décembre, sans trace d’usure. Dessiner ou peindre sur le vif, dans les quelques secondes qui suivent l’apparition. Dans le sillage des précurseurs Robert Hainard ou Jacques Rime, il est un des rares à pouvoir vivre de son trait. Il travaille pour la Salamandre, participe à des expos, publie des livres*. Avec un principe absolu: «Je fais tout sur le terrain, toujours. Avoir l’animal en face crée un rapport irremplaçable, même par toutes les photos sur internet. Dans mon télescope, je vois par exemple grandir des oisillons, je vois les animaux manger. Je les vois sous la pluie, dans leurs abris. Je vois la couveuse sous la neige. Ces impressions entrent dans mon image. Chaque dessin a une histoire.» Il ajoute, songeur: «Voir un lynx dans un enclos me fait bâiller.»

Ce matin, il s’est fixé un objectif. Il va à un rendez-vous qu’il aime à honorer depuis près de vingt ans. «Je vais voir si le faucon pèlerin est là, dans une falaise que je connais. C’est un animal mythique, le plus rapide du monde, capable de piquer à plus de 200 km/h. Il fascinait déjà les Egyptiens, il dégage une telle force.»


«Tant d’illustrateurs n’ont jamais enfilé de bottes»
Laurent Willenegger


Il espère le dénicher sur les hauts de Vallorbe, mais rien n’est sûr. Pour atteindre son but, sa voiture parquée, il lui suffit de marcher dix minutes. La nature s’offre, intacte, sauvage. Face au dessinateur se dresse une falaise abrupte dont il connaît les moindres recoins. «J’adore ces rochers, avec leurs petites vires. Je ne sais jamais ce que je vais trouver. C’est beau, c’est mon Kenya à moi.»


 

Il s’installe là, plante son télescope. Il a toute la patience du monde. «Il suffit d’attendre pour que le théâtre commence», promet-il. Il lui arrive de dérouler son sac de couchage, de dormir là, faisant encore davantage corps avec la nature, ses odeurs, ses bruits. «Oui, les bruits! C’est souvent en entendant qu’on repère.» Il faut dire qu’en face, c’est une symphonie de cris. Pics noirs, corbeaux ou becs croisés se répondent, tandis que passent chamois ou sangliers.

De faucon pèlerin, nulle trace. «Il a dû changer d’endroit. Peut-être à cause du grand-duc, qui le traque.» Après une grosse heure d’observation, le dessinateur s’apprête à ranger sa planche. Quand, soudain, il sursaute. «Ecoutez, c’est lui!» Le faucon tant espéré plane en effet devant la paroi. «La femelle doit se dégourdir les ailes. Le mâle surveille le nid. Nous sommes au début de la couvaison. C’est une période fabuleuse.» Nerveux, le rapace attaque même un corbeau. «Normal, ils se détestent, explique Laurent. Je le distingue bien, il est tout à fait dessinable», s’écrie-t-il.

Il se rassied, saisit son crayon, sa boîte à aquarelle. En quelques traits, l’oiseau apparaît. «Oh, il s’est envolé.» La mémoire du peintre sera suffisante pour le restituer, presque vivant, sur le papier. Une lampée de vodka dans l’eau pour la préserver du froid, les quatre couleurs principales dans sa palette et le dessin jaillit.

Laurent rentre heureux. Il repartira demain. Il partage ces valeurs d’une totale sincérité avec deux amis dessinateurs, Pierre Baumgart et Jérôme Gremaud. «Nous nous sommes groupés pour revendiquer notre authenticité. Car tant d’illustrateurs n’ont jamais enfilé de bottes…»

Ensemble, ils se racontent des histoires extraordinaires. Les trois fois où il a surpris le lynx. Son amour pour cette région. «Le Jura est aussi riche que discret. Chaque rencontre y est d’une intensité incroyable.» Il y creuse ses sujets sur la durée. Les quelques kilomètres autour de chez lui, des bords du Veyron jusqu’aux pentes du Mont-Tendre, lui semblent d’une exubérance infinie. Nul besoin d’aller en Afrique.

Un jour, il se trouvait dans le train avec un ami naturaliste. Ils se racontaient leurs aventures, leurs affûts, leurs rencontres animales. Une dame qui les écoutait ne put s’empêcher de les interpeller: «Mais enfin, quels lointains voyages avez-vous accomplis pour observer toutes ces merveilles?» Ils éclatèrent de rire: «C’était simplement chez nous, madame!»

Juste en dehors des routes et des sentiers battus, juste là.


* A voir: www.geaidencre.com Collectif de peintres naturalistes. On peut y obtenir le livre «D’après nature», qui vient de paraître. Blog: www.salamandre.net/blog



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Tags: Laurent Willenegger, dessinateur, oiseaux, faucon pèlerin, Suisse, «La Salamandre» Aller en haut de page Haut de page

 

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