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L'interview de Patrick Juvet
«Je ne touche plus à l’alcool»
Le Suisse Patrick Juvet a vendu des millions d’albums dans les années 70. Un immense succès suivi d’une longue traversée du désert. Après s’être noyé dans l’alcool et la dépression, le chanteur a retrouvé le seul chemin qui lui convienne, celui de la scène. Le 1er août prochain, il donnera, à 59 ans, un concert au Jardin anglais, à Genève. Confidences sans tabou d’un homme généreux.

Par Sonia Delèze - Mis en ligne le 28.07.2009
Il est 1 heure du matin, ce jeudi 23 juillet, et Patrick Juvet vient de donner un concert dans le petit village de Beaucaire, en Provence. A 59 ans, le cheveu toujours aussi long et blond, le chanteur affiche une forme rayonnante. Il vient de troquer le costard noir et sobre qu’il a porté sur scène contre une tenue plus estivale. Pantalon trois quarts, T-shirt bleu à capuche et tongs, il apparaît décontracté: «J’ai plus d’énergie au milieu de la nuit après un gala qu’au réveil», avoue-t-il en souriant. Tout en offrant gentiment quelque chose à boire, il demande combien de temps prendra l’interview. A peu près une heure... «Pas de souci, j’ai tout mon temps.» Il est comme ça, Patrick Juvet, généreux, disponible. Et il se livre sans tabou.

Est-ce que, petit, vous vouliez déjà devenir chanteur?

Je savais que je voulais faire de la musique, mais pas chanteur. Je prenais des cours de piano. Mais il fallait travailler et ça m’embêtait. Encore maintenant, je compose à l’instinct. Je me mets seulement au piano quand j’ai une émotion.

Est-ce que c’était aussi par besoin de reconnaissance?

Oui, j’ai toujours voulu être connu. C’est grave. (Il rit.) Je disais que je voulais être célèbre et on se moquait de moi dans la cour de récré. Je voulais exister.

Vous fêtez l’année prochaine vos 60 ans en même temps que vos quarante ans de carrière. Quel est votre meilleur souvenir?

Le premier Olympia. (Ndlr: en 1973.)

Et le pire?

Je n’en ai pas.

Des regrets?

Juste un rendez-vous manqué avec Barbara. Elle m’a appelé en vue d’une collaboration. Elle voulait me voir le week-end suivant, j’ai dit oui tout de suite. J’avais simplement oublié que j’avais un concert ce même week-end. J’ai voulu repousser notre rencontre d’une semaine. On devait se rappeler, mais elle ne m’a plus jamais répondu.

Vous êtes devenu célèbre rapidement avec votre tube La musica. Est-ce que vous avez pris la grosse tête?

La petite tête, disons. Je suis toujours resté sympa avec les gens. Mais je testais mon succès. Quand on dit grosse tête, je me vois dans la rue de Bourg à Lausanne: je suis monté et descendu en long et en large pour voir si les gens me reconnaissaient.

Qu’avez-vous acheté avec votre premier cachet?

Avec Florence, ma compagne à l’époque, on a tellement ri d’avoir reçu de l’argent juste pour chanter. On était dans la voiture et on jetait les billets. Bon, mais pas par la fenêtre. (Il rit.)

Vous appelez Florence l’amour de votre vie. Pourtant, le public pense que vous n’êtes attiré que par les hommes. Comment l’expliquezvous?

Je trouve aberrant qu’aujourd’hui on nous pose cette question. Elle me choque. C’est fou ce qu’on est devenu coincé. Je n’ai jamais eu de rapports aussi intenses dans mon cœur et intellectuellement qu’avec une femme comme Florence. Après, physiquement, c’est autre chose. Mais je vous rassure tout de suite, ça marche très bien avec les filles aussi.

Vous ne vous êtes pas marié et n’avez pas eu d’enfants. Est-ce que cela vous manque?

Oui. A 30 ans, j’ai voulu en avoir, à 40 ans aussi. Mais cela ne s’est pas fait. En fait, j’en ai eu un, mais malheureusement on ne l’a pas gardé.

A vos débuts, vous étiez classé comme un chanteur à midinettes. Puis, avec les années disco et la collaboration avec Jean-Michel Jarre, vous avez changé de style. Est-ce que vous vous êtes alors rapproché de vos véritables goûts musicaux?

Oui, en effet. A cette époque, Balavoine était mon choriste. Lui me disait en parlant de mes premiers tubes: «Tu n’écoutes pas ça chez toi.» En fait, même les disques de Claude François je ne les écoutais pas. Je lui ai écrit une chanson parce qu’il me l’avait commandée. Johnny Hallyday m’a d’ailleurs engueulé: «Qu’est-ce que tu écris pour le nain? Alors que tu n’écris pas pour moi!» Jean-Michel Jarre avait compris comment casser mon image en douceur. Mes deux albums avec lui sont les meilleurs.


«J’ai toujours voulu être connu»


Après cette collaboration, vous êtes parti à New York…

Jean-Michel Jarre a sorti son propre album. Je me sentais un peu abandonné. Et à New York, ma bonne étoile était là. Le premier soir, je rencontre Morali, producteur des Village People. Il me propose de produire un album en anglais. J’ai dit oui, même si à l’époque je n’avais qu’une chanson, celle qui deviendra plus tard le tube I love America.

New York est la ville de tous les excès. C’est là que vous avez commencé à avoir des problèmes avec l’alcool?

Déjà en France, je buvais pas mal. Mais, au départ, l’alcool n’était pas un problème, plutôt une habitude.

A partir de quand l’alcool est-il devenu un problème?

A partir du moment où le disco s’est arrêté, en 1982, que je n’avais plus de boulot. Je ne trouvais pas ma place dans le nouveau paysage musical. Les années de 82 à 90, je les ai zappées.

Et durant ces huit ans, qu’avez-vous fait?

Rien.

On ne peut pas rien faire…

Si, et c’est terrible. Je vous jure. J’étais dans la maison que m’avait prêtée la famille Chaplin à Londres. Je regardais les jeunes qui jouaient dans un parc en face. Et je me disais: «C’est affreux, je n’arrive pas à faire le tour du pâté de maisons sans prendre des cachets ou de l’alcool.» Et j’ai même fini par prendre les deux. Jusqu’à ce que je me réveille.

Y a-t-il eu un déclic?

Il y a eu un ras-le-bol surtout. J’étais à moitié endormi à force de prendre des cachets. J’avais mal dû comprendre. A l’époque, on m’a dit: «Il faut arrêter de boire», et on m’a donné des médicaments. Mais c’est faux. Il ne faut pas prendre des médicaments, sauf peut-être au début. Il faut sortir, réapprendre à vivre, à se lever, à se laver. Des gestes qu’on ne fait plus. Mais on ne s’en sort jamais. Quarante ans après, on peut rechuter.

Donc, vous ne vous permettez pas de boire un verre de temps en temps?

Non. Si je prends un verre maintenant avec vous, je ne vais pas en mourir, sauf que demain j’en prendrai deux, après-demain trois.

Avez-vous passé par une cure de désintoxication?

Oui. Mais à ce moment-là je n’avais pas encore vraiment envie de m’en sortir.

Cette cure ne vous a pas aidé à arrêté de boire?

Non, c’est plus tard, quand j’ai recommencé à avoir des projets, que j’ai eu véritablement envie de m’en sortir. Un jour, j’ai dit à mon oncle, aussi compositeur, que je voulais récrire un album. Et il m’a dit: «Va déjà te balader dans la rue sans être sous l’emprise ni de l’alcool ni de calmants.» Et je ne pouvais pas, je voyais tout tourner, j’avais la trouille. Alors j’ai compris qu’il fallait arrêter petit à petit.

Aujourd’hui, les jeunes boivent dans la rue juste pour se défoncer. Qu’est-ce que vous avez envie de leur dire?

Je n’ai pas connu cet extrême. Pour moi, l’alcool, c’était la fête, pas un but en soi. Je n’ai pas de mauvais souvenirs de l’alcool parce qu’on buvait en s’amusant. C’était du bonheur. Là, j’ai l’impression que les jeunes boivent plus par désespoir. Ils n’ont plus de but.

En même temps que vos problèmes d’alcool, vous avez eu aussi des problèmes d’argent. Vous n’aviez pas d’économies?

Elles n’ont pas tenu longtemps. Heureusement, j’ai écrit mes chansons. J’ai pu vivre pendant un temps de mes droits, mais très modestement. Puis je me suis retrouvé fauché. Je suis revenu dans la famille.

Etes-vous retourné chez vos parents par nécessité ou pour trouver un refuge?

Les deux. Nécessité parce qu’il y avait un lit. C’était horrible à 36 ans de revenir chez ses parents. A 40 ans, je me suis dit qu’il fallait que je reprenne ma vie en main tout seul.

Quelle relation entreteniez-vous avec vos parents?

Petit, je les aimais bien, mais je n’avais qu’une envie: partir. Et puis après on revient, ils changent et les rapports s’améliorent. Ce soir j’ai dédié Les bleus au cœur à mon père qui est mort il y a deux ans.

En 1998, vous parliez déjà dans L’illustré d’un projet d’album…

Qu’est-ce que j’en ai annoncé des albums! (Il rit.)

Et ce jour-là vous aviez dit: «Si ce projet rate, il faudra que je prépare ma dépression.» Pourquoi est-ce que l’album n’est pas sorti?

Je ne devais pas être bien pour dire ça.

Mais il y avait vraiment un album en préparation?

Oui, mais il y en a toujours un en cours.

Vous composez toujours?

Oui, j’aimerais sortir un titre qu’on peut chanter avec une vraie mélodie pour septembre ou octobre. Aujourd’hui, le disco a été transformé par les DJ. Je voulais au départ collaborer avec Bob Sinclar, mais cela ne s’est finalement pas fait. Mais là j’ai trouvé une équipe. Ils ont travaillé avec Nâdiya et Lady Gaga. Deux styles qui me plaisent beaucoup.



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Tags: Patrick Juvet, 1er août à Genève, Jardin anglais, alcool et dépression, traversée du désert Aller en haut de page Haut de page

 

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