C’était il y a quelques mois sur le plateau d’Infrarouge. Philippe Nantermod, 26 ans, se présente ce soir-là en farouche défenseur de la révision de la loi sur l’assurance chômage qui frappe de plein fouet les 15-24 ans. Au risque de passer pour un traître aux yeux des gens de sa génération, l’avocat stagiaire valaisan défend ces coupes claires avec une fougue et une assurance inouïes. Un show qui provoque des réactions vigoureuses. «Prétentieux», «méprisant», «arrogant», «irrespectueux», «fils à papa»... les noms d’oiseaux défilent sur les blogs. Qu’à cela ne tienne.
A un mois de la votation populaire (le 26 septembre) qui décidera du sort de cette révision, Philippe Nantermod campe sur ses positions et répond aux attaques. Riposte d’un dur à cuire…
Contrairement à une majorité de jeunes libéraux-radicaux, clairement contre la révision de la loi, vous, vous êtes toujours aussi convaincu de ses bienfaits, semble-t-il?
Il faut nuancer. Parce qu’elle touche presque exclusivement une seule catégorie de chômeurs, je la trouve mal équilibrée. Pénaliser les régions les plus exposées au chômage m’apparaît également injuste.
Maintenant, si l’on parle de la réduction de la période de prestation de douze à quatre mois pour les jeunes, alors là oui, je cautionne.
Qu’est-ce qui vous pousse à être si déterminé ?
La conviction que cette mesure provoquera l’électrochoc dont certains jeunes ont besoin pour se prendre en main et trouver un emploi dans les meilleurs délais. Aujourd’hui, le souci ne doit plus être de subvenir à leur situation matérielle en leur fournissant des prestations, mais de leur trouver un travail. D’autre part, à ma connaissance, la Suisse est le seul pays qui offre des indemnités à des gens n’ayant jamais cotisé. Je vous rappelle que le but de l’assurance chômage est de couvrir une perte de gain. Expliquez-moi quel gain vous perdez à la fin de vos études?
Avec cette rhétorique musclée, beaucoup vous accusent d’être le jeune qui trahit les jeunes…
Que les choses soient claires: je m’engage en politique pour tout le monde et je n’ai pas de comptes à rendre aux gens de ma génération en particulier. Par ailleurs, s’agissant des critiques, les plus virulentes n’émanent pas de jeunes, mais de vieux soixante-huitards qui estiment que les jeunes doivent se soutenir entre eux. Ce n’est pas ma philosophie. Pour moi, ceux qui trahissent les jeunes sont ceux qui leur font croire qu’il suffit de manifester à l’université, d’organiser des grands colloques pour dire que les études doivent être totalement déconnectées du marché du travail au nom du savoir, de la culture ou de je ne sais quoi, plutôt que les inciter à se préparer à entrer dans ce marché.
Ce n’est peut-être pas aussi simple. Dans son rapport d’août, le Bureau international du travail (BIT) lui-même s’inquiète du risque de voir le monde occidental sacrifier une génération entière. On peut dès lors se demander si le moment de pénaliser les jeunes suisses est bien choisi?
Il y a un an, il nous semblait plus sage de reporter cette révision à des jours meilleurs. Aujourd’hui, avec le recul sensible du chômage dans notre pays, son impact sera limité. Car si le BIT a raison de s’inquiéter, le cas de la Suisse est heureusement différent. Seuls 4% des jeunes sont touchés par un chômage durable. C’est très largement moins que dans les pays qui nous entourent, et si l’on fait en sorte qu’ils soient plus aptes à entrer sur le marché du travail, ce taux baissera encore.
Concrètement, c’est quoi votre recette?
Il y a trop de gens qui sortent des études sans aucune expérience professionnelle et avec la conviction qu’on leur a inculquée qu’ils ont droit à un emploi et à un bon salaire. Cette attitude irresponsable appartient au passé. Il n’y a pas de droit. C’est le marché du travail qui décide. Il ne suffit pas de dire à un employeur: «Je suis universitaire, engagez-moi à des conditions extraordinaires.» D’autres critères entrent en ligne de compte. La capacité à travailler en équipe, à se soumettre à une hiérarchie, la connaissance du terrain. Autant d’aptitudes qu’une majorité d’étudiants peuvent acquérir en mettant à profit leur temps libre, souvent important, pour réaliser un stage, développer un projet, rencontrer des employeurs potentiels.
Attendez, même Serge Gaillard, directeur du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), confirme que quand les entreprises licencient, les jeunes sont les premiers à trinquer...
Est-ce vraiment surprenant? Entre un père de famille et un jeune de 26 ans, sans charges, donc plus flexible et qui devrait être plus réactif, un employeur soucieux de limiter les dégâts sociaux a vite fait son choix.
Ce n’est pas tout. La révision prévoit la suppression de la notion de travail convenable, ce qui obligera un jeune à accepter un emploi qui ne correspond pas à son expérience et à ses compétences. Vous auriez aimé passer par la case vendeur après vos études de droit, vous?
La loi ne sera pas aussi drastique. Le diplômé universitaire peut actuellement refuser un poste destiné à un bachelor et la révision entend gommer ce genre de différence. Cela ne signifie pas que celui qui a un master en sciences politiques va aller travailler sur un chantier, même si travailler sur un chantier n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas parce que vous sortez de l’uni que vous valez mieux qu’un autre. Il ne faut pas confondre la valeur sur le papier et celle, réelle, sur le marché du travail. Personnellement, j’aurais préféré faire du secrétariat plutôt qu’aller au chômage après mes études. Certains prétendent que cette voie dévalorise la formation. Moi, je dis que ce sont certaines facultés qui annoncent des taux de chômage de malade à leur sortie qui la dévalorisent. Il y a un vrai débat à ouvrir sur ce sujet.
En trouvant tout de suite un stage, vous avez peut-être eu plus de chance que d’autres…
Je ne crois pas. Bien sûr, j’ai eu la chance d’être soutenu par mes parents, mais pendant mes cinq ans d’uni, parallèlement à mon engagement politique, j’ai continuellement travaillé. J’ai rencontré du monde, appris à respecter des délais de livraison, à me lever le matin. Alignées sur mon CV, toutes ces expériences m’ont beaucoup aidé.
«Penser qu’un titre universitaire donne droit à un emploi et à un bon salaire est éculé et irresponsable»
N’empêche, après quatre mois, les jeunes seront écartés du marché du travail…
Le meilleur moyen d’être déconnecté du marché du travail est de ne pas travailler. Quand on a 20 ans, on peut être flexible et aller chercher le travail là où il se trouve. C’est le minimum qu’on puisse attendre de personnes qui ont la chance de suivre des formations magnifiques qui ont coûté très cher à la société.
Vous pensez franchement qu’un jeune de 22 ans tire de la gloire de son statut de chômeur?
J’en ai vu prendre six, huit ou dix mois de chômage pour souffler un peu à la sortie des études, aller à Berlin parfaire leur allemand ou simplement refuser des postes qui ne correspondaient pas tout à fait à leurs aspirations. Des gens qui pensent que le chômage est une continuation logique des études. Une minorité, heureusement.
Récemment, vous vous vantiez sur les ondes de la RSR d’avoir écumé les scènes de rock européennes, ce qui est bien de votre âge. Mais avec votre discours «ces fainéants, on va les faire bosser», on a l’impression d’entendre nos parents…
Le travail n’est pas une tare. Il permet notamment de se payer des voyages en Angleterre pour écumer les scènes de rock. Si j’ai pu le faire, c’est parce que je bossais à côté de mes études, ce qui m’a permis d’entrer très tôt en contact avec le marché du travail. Ce n’est pas plus compliqué que ça.
Après les affaires Swissair et UBS notamment, vous arrivez à comprendre que les gens en aient marre d’être victimes des coupables ?
Tout à fait. Même si le discours est facile, je comprends. Je suis d’ailleurs opposé au plafonnement du pour-cent de solidarité à 315 000 francs. Je ne vois pas pourquoi un manager gagnant des millions ne paierait pas en proportion des autres.
SON RAPPORT À L’ARGENT
EN 3 MOTS…
Avez-vous déjà souffert de manque d’argent?
Heureusement pas. J’ai eu la chance immense de ne jamais souffrir de difficultés matérielles importantes, et j’espère que ça continuera. Mais ce n’est pas gratuit non plus: j’ai travaillé durant mes études pour pouvoir vivre pleinement mes passions.
Votre dernière folie?
Un iPad. J’ai toujours été un peu geek et attiré par ce genre de gadget. J’avais décidé de ne pas craquer, mais j’ai finalement cédé. Je dois avouer que je ne sais pas encore exactement à quoi il sert, mais je suis convaincu que je vais finir par trouver ce machin indispensable.
Cigale ou fourmi?
Dur à dire, un peu des deux. J’aime mon boulot et mes activités extraprofessionnelles et j’y mets du cœur. Travailler est un plaisir, mais je reste un bon vivant et je profite de la vie tant que je peux. Si vraiment je devais trancher, je dirais cigale, avec une schizophrénie myrmécéenne.
RÉVISION, MODE D’EMPLOI
Pour rétablir l’équilibre des finances de l’assurance chômage et
rembourser ses 7 milliards de dettes, la révision repose sur deux axes:
1. Augmentation des recettes annuelles de 646 millions de francs,
via une majoration du taux de cotisation de 2 à 2,2% pour tous les
salariés jusqu’à 126 000 francs et prélèvement supplémentaire de 1%
pour les revenus situés entre 126 000 francs (brut) et 315 000 francs.
2. Economie de 622 millions de francs en supprimant la possibilité
de prolonger de 120 jours la durée d’indemnisation dans les régions à
chômage élevé, en abrogeant l’une ou l’autre prestation pour les
chômeurs de plus de 55 ans, mais surtout en ramenant de douze à quatre
mois la période de prestations pour les personnes entre 15 et 24 ans
n’ayant jamais cotisé et de douze à neuf mois pour les personnes
jusqu’à 30 ans sans charges de famille ayant cotisé au moins une année.