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Révolte paysanne
«Je préfère jeter mon lait que de le donner à des voleurs»
Manifestations, grèves, blocages. La colère gronde dans les campagnes. L’effondrement du prix du lait met en péril les exploitations de nombreux agriculteurs, dont celle, à Ferlens, du Vaudois Alexandre Delisle.

Par Yan Pauchard - Mis en ligne le 29.09.2009
«Je préfère verser mon lait sur mes terres que de le donner à des voleurs.» Alexandre Delisle, 31 ans, ouvre la vanne de la citerne. Le lait s’écoule sur le sol de l’étable, se mélange à la terre, aux excréments des animaux. L’agriculteur de Ferlens, entre Mézières et Oron, détruit volontairement le fruit de son labeur du jour. Une décision difficile. L’homme est déterminé. En colère comme beaucoup d’autres, il participe à la «révolte paysanne». Lancé en Suisse romande par le syndicat Uniterre, le mouvement est d’ampleur européenne. En France, en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Italie, des paysans se soulèvent.

Cri de désespoir

Durant deux semaines, du 14 au 27 septembre, Alexandre Delisle n’a ainsi pas livré son lait, renonçant à un tiers de ses revenus. Un geste fort. «Oui, cette action m’a fait perdre plusieurs milliers de francs, confirme-t-il. Mais nous devons montrer que nous ne sommes plus d’accord.» La grève résonne comme un cri de désespoir. Ces derniers mois, le marché est devenu fou, poussant à produire toujours davantage de lait bon marché. Cette surproduction, conjuguée avec les effets de la crise économique, a provoqué un effondrement des prix, de 76 centimes le litre en décembre 2008 à 55 centimes à la mi-septembre 2009, avant de remonter un peu.

«Comme beaucoup, je suis dans une situation critique», confirme Alexandre Delisle, avec ses 25 vaches pour 210 000 litres par année. «Avec le lait, je ne gagne plus rien, je couvre à peine les frais. Depuis décembre, c’est une perte de 40 000 francs.» Sans compter que la baisse du prix des céréales lui a également coûté 20 000 francs. «Je joue avec les amortissements des machines. Je peux tenir encore quelques mois, mais je mange le capital de l’entreprise.» De son côté, sa femme, Caroline, 23 ans, s’inquiète. Secrétaire comptable de formation, c’est elle qui gère les comptes de l’exploitation. Aujourd’hui, elle s’efforce surtout de retarder au maximum le paiement des factures. Cette année, il n’y a pas eu de vacances, hormis quelques jours passés chez des amis. «Nous n’avons toujours ni 2e ni 3e pilier», précise Alexandre Delisle.

1 franc le litre

L’homme n’est pas du genre à baisser les bras. Il veut se battre pour ce qu’il croit juste. Devant la ferme, au bord de la route d’Oron, il a placé des banderoles où l’on retrouve encore une fois les mots de colère et de révolte. «Nous demandons seulement qu’on nous paie un prix équitable, soit 1 franc le litre, son niveau au début des années 1990, plaide Alexandre Delisle. Je suis persuadé que le consommateur est prêt à payer un peu plus cher pour un produit de qualité.» Mais Caroline ne cache pas que son mari, certains soirs, se montre découragé. «J’envisage d’arrêter la production de lait», reconnaît l’agriculteur, qui a repris en propriété le domaine familial il y a une année, même si son père continue de travailler sur l’exploitation. «Je m’en sortirai, promet-il. Il y a les céréales, bien sûr. Avec mes machines, je pourrai également effectuer des travaux de paysagiste ou de bûcheron.» Parce qu’il faut bien faire quelque chose. Mais qu’il est si difficile de s’imaginer être paysan sans posséder de vaches. «Il y a un lien affectif fort, glisse-t-il. Le bétail, on est tous les jours avec, matin et soir, samedi et dimanche compris. Et, si l’on arrête, vous imaginez toutes ces prairies vides. Les vaches font partie de notre patrimoine.»

Agriculteurs désunis

Alors, il faut lutter, encore. Le soir du jeudi 24 septembre, Alexandre et Caroline manifestent à Meyriez, au bord du lac de Morat, participant à l’une des nombreuses actions de protestation menées aux quatre coins de la Suisse romande. Plus d’une centaine d’agriculteurs se sont ainsi réunis devant le domicile du responsable des achats de lait d’Elsa-Migros pour faire part de leur mécontentent. «Les décisions de ces gens-là font du mal à de nombreuses familles», lâche le Vaudois, très remonté. D’autant plus que d’autres organisations agricoles viennent d’appeler à privilégier le dialogue à la grève. «Ils devraient plutôt nous soutenir!» enrage-t-il.

La faiblesse des agriculteurs helvétiques, ils en sont conscients, ce sont leurs divisions. Ceux qui produisent du lait pour la fabrication du fromage reçoivent ainsi un meilleur prix et ne se sentent pas solidaires. Sans compter qu’Uniterre, même si le nombre de ses membres ne cesse de croître, ne représente que 2200 des 27 000 producteurs de lait en Suisse. Une «minorité isolée» pour ses contradicteurs, une «avantgarde » pour Alexandre Delisle. Il relève que de très nombreux paysans sont dans une situation difficile mais n’osent pas protester. Ou ne le peuvent pas.

Négociations à l’horizon

Pour des raisons financières et de tensions familiales, Alexandre Delisle n’a pas pu tenir sa grève plus de deux semaines. D’autres continuent. Certains prennent déjà le relais. Le mouvement promet d’être long. Uniterre a annoncé qu’elle mettrait la pression jusqu’au 19 octobre, date prévue de la grande négociation de l’Interprofession. C’est certain, l’agriculteur vaudois participera à d’autres actions. Comme à chaque fois, il y emmènera son fils Guillaume, 1 an: «Ce combat, je le mène surtout pour lui.» 




Que sont-ils devenus?

En septembre 2008, «L’illustré» réalisait le portrait de quatre familles d’agriculteurs romands. Une année plus tard, en pleine crise du lait, nous sommes allés en revoir deux.

«Il y aura des drames humains»
Albert Bachmann 52 ans, Estavayer-le-Lac (FR)

Il y a une année, Albert Bachmann se disait serein quant à l’avenir. Son fils Frédéric se profilait pour reprendre le domaine familial. Aujourd’hui, le paysan fribourgeois avoue être inquiet. Le lait représente 40% des revenus de l’exploitation (65 vaches pour 650 000 litres par an). La chute des prix, ce sera 100 000 francs qui ne rentreront pas cette année dans les comptes. «Nous avons gelé tous les investissements. Il ne faudrait pas que cette situation perdure. Comment voulez-vous tenir un budget quand le prix du lait change tous les trois mois? Il faut garantir un prix minimum.» Syndic d’Estavayerle-Lac et député radical au Grand Conseil, Albert Bachmann s’est engagé au niveau politique. Il se bat notamment pour que le fond rural cantonal soit réalimenté pour soutenir les paysans en difficulté.

«Il y aura des drames humains», prédit-il. Entrepreneur, Albert Bachmann étudie sérieusement des solutions de rechange. Pourquoi pas transformer l’étable en halle de parcage pour bateaux? Il y a une forte demande au bord du lac…




«Nous ne voyons pas le bout du tunnel»
Nicolas Jeanneret 39 ans, Brot-Plamboz (NE)

Ici, dans les Montagnes neuchâteloises, à 1000 mètres d’altitude, le lait représente une des rares sources de revenus pour les paysans. C’est dire s’ils jouent leur survie. En juin 2008, lorsque le prix du litre était descendu à 70 centimes, Nicolas Jeanneret avait participé à une première grève du lait. Les agriculteurs avaient alors obtenu une hausse de 6 centimes. Une augmentation de courte durée, puisque le prix plongera en 2009. «On ne couvre plus les frais, on bouffe notre capital», déplore le paysan, qui gère l’exploitation familiale (70 vaches) avec son frère Christian. «Nous ne voyons pas le bout du tunnel. A chaque baisse, on se reprend un coup derrière la tête. Nous sommes révoltés.» Pourtant, cette année les Jeanneret ne suivent pas le mouvement de grève. «Nous aimerions. Mais, dans la région, nous sommes trop peu à vouloir la faire. Nous attendons de voir.» Il reconnaît que les paysans sont désunis. Beaucoup ont peur. «On en vient à espérer une chute de 15 centimes, pour que tout pète.» Et que tous vraiment se révoltent.




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Tags: syndicat Uniterre, campagne, agriculture, agriculteur, révolte paysanne, lait Aller en haut de page Haut de page

 

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