Le soleil inonde le vignoble de Mont-sur-Rolle en ce matin d’arrière-été. Au loin, un bateau de la CGN fend les eaux calmes du Léman. C’est là, au beau milieu de cet écrin de nature, que la famille Loeb s’est installée, il y a bientôt quatre ans. Sur les hauts de Bougy-Villars, balcon sur le lac, décor sublime et majestueux. Le champion en personne nous ouvre la porte de son élégante et unique propriété de 350 m2. Lui qui nous conduit au salon, qui prépare le café, range quelques jouets de Valentine, sa fille de 21 mois, qui s’inquiète de notre confort. A peine rentré des antipodes, l’homme qui règne sans partage sur la WRC (World Rallye Championship) depuis 2004, catégorie reine de sa discipline, aurait pourtant de quoi être bougon. Vainqueur du Rallye d’Australie, il a été rétrogradé sur tapis vert en raison d’une erreur administrative de son écurie, Citroën. Un coup fourré qui pourrait bien le faire tomber de son trône et le priver d’un sixième titre mondial consécutif (voir ci-contre).
«Ça ne va pas changer ma vie, je n’ai plus rien à prouver. Mais je me battrai jusqu’au dernier mètre», prévient le plus Suisse des Alsaciens, 35 ans depuis le 26 février, en tirant une bouteille de lait du réfrigérateur. Les records, le génie du volant n’en fait pas une obsession. «Je ne crache pas dessus, mais ce ne sont pas eux qui me font me lever le matin.» Sans faire grand bruit, l’homme a pourtant affolé les compteurs: cinq couronnes mondiales mais, surtout, 53 victoires. Le double de Carlos Sainz, référence rayée des tables et icône forcément pâlissante. Hallucinant. Car rien ne destinait Sébastien Loeb à ce royal destin. Au contraire, ado, ce fils d’une mère prof de maths et d’un père maître de sport, né à Haguenau, dans le Bas-Rhin, mise tout sur la gymnastique. Quatre fois champion d’Alsace, son chemin semble tracé. «Jusqu’au jour où j’ai compris que je ne serais jamais champion de France.» Le jeune électricien renoue alors avec une existence banale. Pratiquée à haute dose, la gym lui a cependant laissé le goût de la compétition. Parallèlement, il découvre ses premières sensations de vitesse dans des épreuves improvisées de mobylette, sur des parkings de supermarchés. Personne ne le sait encore, pas même lui, mais un champion est né. Sur le tard.
11,5 millions de gains estimés en 2008
Car Sébastien Loeb a déjà 22 ans lorsqu’il troque le guidon contre un volant. Il a du talent, ça se voit, mais pas un sou en poche. Un handicap qui transforme l’ambition en simple fantasme. Heureusement, la Fédération française et quelques sponsors avisés veillent sur lui et vont booster son incommensurable potentiel. On connaît la suite. Treize ans plus tard, l’électricien est devenu le maître incontesté de la WRC et le cinquième sportif le mieux payé de l’Hexagone: 11,5 millions de francs de gains estimés en 2008. Sans manager ni présence médiatique importante. Juste en enchaînant des titres et des victoires comme les perles d’un collier. Et en restant luimême. Un champion aux performances extraordinaires mais à la vie ordinaire. Un citoyen, un père de famille, simple, honnête, sans chichi. Un bon mec, quoi, prompt à faire plaisir comme lorsqu’il s’aligne au Rallye du Chablais, manche du championnat suisse avec Séverine, à travers qui les gens se reconnaissent et peuvent s’identifier.
«Je reste moi-même. Je ne crois pas avoir pris la grosse tête»
Sébastien Loeb
Même si comparaison n’est pas raison, ce profil vertueux nous fait penser à quelqu’un qui nous est cher. Vous devinez? Bingo. Il y a en effet un peu de Roger Federer chez Sébastien Loeb. Même génie, même respect de l’adversaire et du public, même discrétion et même volonté de capitaliser sur son image. La France du sport ne s’y est pas trompée, qui en a fait son nouveau chouchou, renvoyant les superstars du foot, du tennis ou du basket se rhabiller! Comme Rodgeur, sa belle gueule et son image de type sain dans un corps sain, sans côté bling-bling, ont séduit. Sauf que, dans son cas, personne n’a vu venir le coup. Lui encore moins: «Je n’ai rien fait pour. Alors, oui, j’ai été surpris, mais honoré, de me retrouver devant les footeux. C’est plaisant bien que, pour moi, l’important est de rester nature. Je crois que la notoriété ne m’a pas changé.»
Pote avec Schumi et Bourdet
Loeb-Federer. Bonnet blanc et blanc bonnet. Comme le numéro un du tennis mondial, Sébastien cultive des valeurs simples et protège vaillamment son pré carré. Sa famille, Séverine, son épouse nancéenne depuis quatre ans, Valentine, son petit trésor, «qui a plus de petites voitures que de poupées», s’amuse-t-il. Lui aussi fuit le monde des paillettes et les plateaux télé. Décoré de la Légion d’honneur à l’Elysée, reçue à Matignon, le genre people n’a jamais été sa tasse de thé. «Je n’y suis pas mal à l’aise mais, désolé, c’est pas mon truc.» Casanier, convaincu que, pour vivre heureux, il faut vivre caché, la Suisse, sa terre d’adoption depuis 2002 (à Biel-Benken, dans le canton de Bâle-Campagne d’abord), lui va donc comme un gant. Pour le forfait fiscal qu’on lui a accordé, reconnaît-il sans hypocrisie, mais pas seulement. «Ici, les gens sont très respectueux. Je peux vivre tranquillement, me concentrer. Et nous sommes proches des commodités, de l’aéroport, dans un cadre idyllique, avec une qualité de vie sans égal. Le rêve, le paradis. Avec une telle somme d’avantages, je songe sérieusement à faire ma vie en Suisse», s’enthousiasme le champion du monde, dans le même élan que Séverine. Un bonheur que le couple, qui entretient quelques solides amitiés dans la région, envisage d’ancrer définitivement ici. «Pour l’instant, nos potes sont essentiellement des gens de l’automobile. Les Bourdet, à Morges, et Daniel Elena, mon copilote, qui habite Bursins. Il m’arrive aussi de faire une petite virée à moto avec Schumi. Mais on commence à connaître également des gens du village. Ils nous ont bien acceptés, je crois.»
Quant à la famille, les amis d’Alsace et de Lorraine, ils sont désormais à quelques tours de rotor de l’hélicoptère que Sébastien pilote depuis un an. «Je peux me poser dans un champ, tout près de la maison. C’est pratique. » Passionné de vitesse, le baron de la pédale de gaz est également fasciné par tout ce qui vole. Pas de jet privé pour rallier les courses pour autant. Même avec femme et enfant. «En Europe, ça m’arrive. Mais payer 3000 euros l’heure pour aller en Australie, non merci!»
Annoncé en formule 1 dès le Grand Prix d’Abou Dhabi, en novembre, aux 24 Heures du Mans l’an prochain, et même en DTM allemand, Sébastien Loeb, assoiffé de nouveaux défis et de nouvelles sensations, jure qu’il ne changera pas et s’agace de ces prédictions. «Je me découvre tous les jours un nouvel avenir dans les journaux», ironise-t-il, tout en admettant être ouvert à tout. Même à poursuivre sa moisson de titres en WRC, au volant sa Citroën C4…