Le rendez-vous est pris: 11 heures, le lendemain de sa dernière course. L’interview se fera à la Maison suisse, au centre de la station de Whistler, là même où les médaillés helvétiques sont fêtés. Mais Didier Cuche, lui, a raté ses Jeux. Il le sait. Pour ses quatrièmes et derniers JO, le skieur de 35 ans se rêvait en or. Et avec lui toute la Suisse. Mais il ne terminera que 6e en descente, 10e en super-G puis, enfin, 14e en slalom géant. Malgré la déception, le Neuchâtelois accepte de se confier.
Quel est le sentiment qui domine aujourd’hui, à la fin de vos Jeux?
C’étaient les Jeux olympiques, les plus importantes courses de l’année. Il n’y en a que tous les quatre ans. Je suis déçu.
Juste déçu? Est-ce que le mot n’est pas un peu faible pour décrire ce que vous ressentez?
La vie continue. Je ne suis pas le premier favori à rentrer bredouille des JO. Il faut relativiser les résultats sportifs. Dans nos disciplines, nous prenons des risques à des vitesses de plus de 100 km/h. Vous savez, on peut être victime d’un accident grave. Certains ont fini paralysés. Il y a même eu des morts. Excusez-moi de parler comme ça, mais c’est la réalité. Alors, oui, la déception est là. Les Jeux sont faits. Je les ai ratés. Mais je ne suis pas d’accord que l’on me fasse dire que je suis «très» déçu. Je suis déçu, point.
Qu’avez-vous ressenti quand Didier Défago, un ami, un coéquipier, s’empare, lui, de l’or?
Des choses très contrastées… Puis on se dit que, s’il faut que ce soit quelqu’un d’autre qui gagne, autant que ce soit l’un des nôtres.
Stéphane Lambiel a déclaré s’être crispé parce qu’il se répétait qu’il n’avait pas le droit à l’erreur. Est-ce aussi quelque chose que vous avez ressenti?
C’est une vérité. Aux Jeux olympiques, on n’a pas le droit à la moindre erreur. Mais, non, je n’ai pas été crispé durant la course. Je me sentais bien sur l’intégralité de la descente. Dans un virage, j’ai trop exagéré la pression sur une neige qui était attendrie. Si elle avait été plus dure, ça l’aurait fait. Là, c’est un rêve qui disparaît.
On a l’impression que vous n’avez pas réussi à digérer cette 6e place en descente et que cela vous a bloqué pour les deux autres courses. Est-ce la réalité?
Je ne crois pas avoir gambergé. Mais c’est vrai que, en Coupe du monde, nous avons trois courses en trois jours. C’est plus facile de rebondir. Là, aux Jeux, c’est trois courses en deux semaines. On a le temps de refaire la manche dans sa tête. La presse se pose plein de questions. Les fans aussi. Même les athlètes que je croisais m’en parlaient en me souhaitant de réussir la suite… C’était parfois difficile d’en sortir.
On vous sent un peu revanchard?
Non, je n’en veux à personne. Je n’en veux qu’à moi-même.
Vous êtes très dur avec vous-même. En 2009, après votre titre de champion du monde de Vald’Isère, vous disiez qu’enfin vous ne vous en vouliez plus. Et aujourd’hui?
Après Val-d’Isère, j’étais en paix avec moi-même. J’avais fait ce que j’avais à faire. Et avec la manière. Là…
Vous vous posez beaucoup de questions?
Je me pose énormément de questions. Pourquoi mon doublé super-G et descente à Kitzbühel a été, si je puis dire, simple à atteindre? Et pourquoi, ici à Vancouver, tout a été si dur? Je veux comprendre pour sortir grandi de cette épreuve.
Vous êtes un battant. Comment expliquer que vous n’ayez pas réussi à rebondir pour la deuxième course, le super-G?
Après la descente, on a fait de moi le grand favori du super-G. On m’a trop poussé dans ce rôle-là. Quand on regarde ma saison, je ne suis que 10e au classement de cette discipline. Je peux accepter d’être le favori en descente, mais pas en super-G.
Vous avez quand même gagné le dernier super-G d’avant les Jeux. Celui de Kitzbühel, en plus…
Ça ne suffit pas. En faisant de moi le favori du super-G, on a créé de faux espoirs chez les gens.
C’est que beaucoup de monde en Suisse vous souhaitaient une médaille. L’avez-vous ressenti?
J’ai reçu plein de témoignages de sympathie, notamment sur mon site internet. Ils m’ont fait bien sûr chaud au cœur. Mais cela ne suffit pas d’être le favori des gens, de pousser sur les bâtons et de passer la ligne d’arrivée pour gagner. Tout se joue en deux minutes. Aujourd’hui, les écarts, c’est de la folie. Il y a dix à douze athlètes en moins d’une seconde. C’est une course aux centièmes. Est-ce qu’on est vraiment moins bons parce que l’on est juste un ou deux dixièmes derrière? Sur le papier, en tout cas.
Votre chute au slalom géant de Kranjska Gora, en janvier, et votre blessure au pouce vous ont-elles handicapé?
Non. Pas pour les disciplines de vitesse. Mais c’est vrai qu’en géant je ne suis pas arrivé à Vancouver avec un capital confiance au maximum. Puis je suis tombé à l’échauffement du géant, justement. Lors de la première manche, j’étais encore choqué. Je n’ai pas réussi à produire mon ski.
Inconsciemment, vous n’y étiez plus?
C’est vrai, je n’y étais plus…
Carlo Janka gagne sa première médaille olympique à 23 ans. L’âge que vous aviez quand vous avez remporté l’argent en super-G à Nagano en 1998. Ça vous rappelle des souvenirs?
C’est vrai que je n’ai pas aucune médaille. J’en ai une. J’aurais peutêtre dû davantage me le rappeler avant ces Jeux de Vancouver… Mais c’est difficile de me souvenir des sensations de ce jour-là. Cela remonte à un bout de temps. Je me demande aujourd’hui si, quand on est jeune, tout ne vient pas plus facilement, car on a moins de pression. On ne se rend pas compte de ce qu’une médaille olympique représente. Il y a douze ans, moi, je ne réalisais pas.
Avant le départ pour le Canada, vous aviez confié que vous vouliez aussi vivre ces Jeux, vos derniers. Malgré le manque de résultat, avez-vous quand même pu profiter de cet esprit olympique?
J’ai bien profité de ces Jeux. Le village olympique était très agréable, tant par la logistique, que par les contacts avec les athlètes des autres nations, des autres sports. Une fois, par hasard, j’ai mangé avec les fondeuses françaises, c’était très sympa.
Un moment fort qui vous restera?
Au gré des déplacements de nos courses, nous avons pu aller assister au premier concours de Simon Ammann. Nous sommes montés à la hauteur de la sortie du tremplin. Nous avons pu vivre cet exploit au plus près, au côté de son entraîneur, Martin Künzle, qui nous expliquait tout. C’était passionnant. Simon a mis le feu aux poudres. Cela a eu un effet positif sur toute l’équipe. Malheureusement pas sur moi.
Comment voyez-vous l’avenir? Envisagez-vous une retraite?
Je ne serai pas à Sotchi en 2014, c’est certain. En tout cas pas en ski alpin…
Envisagez-vous une reconversion dans un autre sport?
J’ai bien rigolé avec les bobeurs. Ils veulent déjà m’engager comme pousseur. Ils pensent que je pourrais être rapide sur les premiers mètres. Mais, moi, je crois qu’il me manque quelques kilos. Plaisanterie mise à part, j’ai regardé le skicross. C’est assez spectaculaire. Il y a une grosse prise de risque. Et quand je vois Daron Rhalves (ndlr: ancien descendeur américain de 36 ans reconverti au skicross) se battre pour être là-dedans. Je me dis: «Qui sait?»
C’est sérieux?
Non, pas vraiment. C’est plus une boutade. Sérieusement, je ne peux pas encore répondre avec précision sur la suite de ma carrière. Je ferai encore la saison prochaine, c’est certain, avec les Championnats du monde à Garmisch, en Allemagne. A 35 ans, je vais prendre une année après l’autre. Il n’y en aura pas encore beaucoup.