Comment pousser les gens à remplir les patinoires en mai, alors qu’ils rêvent de bronzer à la piscine?
Très bonne question, ça. Mais le hockey est un sport qui peut se pratiquer toute l’année.
Pourquoi ces dates étranges?
C’est
la moins mauvaise des variantes. Il y a un problème avant le
championnat, à cause des joueurs qui se blesseraient avant de revenir
dans leurs clubs. Pendant, on serait en compétition avec d’autres
Mondiaux. Nous optons donc pour après la saison: cette solution permet
aux Nord-Américains de former des équipes valables. A ce moment-là, au
moins quatorze équipes sont éliminées de la NHL.
Donnez-nous envie d’y aller…
Nous
sommes le sport d’équipe le plus populaire de Suisse, si l’on excepte
le football. Nos patinoires sont pleines et c’est une occasion unique
d’aller voir un hockey différent, de vraies stars.
D’où vient cette puissante culture du hockey en Suisse?
La
Suisse va très bien pour le hockey. Nos différentes cultures amènent de
formidables derbys. Un Lausannois, un Genevois ou un Fribourgeois ne
sont pas pareils. Pour moi, qui suis Fribourgeois, il faut battre
Berne. Ils ont toujours fait les malins, ils possèdent un gros budget.
L’an dernier, quand Gottéron les a vaincus, c’était même mieux qu’être
sacré champion suisse. Ces derbys, c’est génial.
L’équipe nationale semble avoir une autre manière de jouer, plus offensive…
Oui,
mais nous avons toujours de la peine contre les équipes plus faibles.
Le premier match, contre la France, sera le match de la peur. Ce ne
sera pas simple.
Que manque-t-il à cette équipe?
Une dizaine de joueurs du calibre de Hiller (Anaheim) ou Streit (New York).
Peuvent-ils gagner?
Le
dernier pays organisateur à avoir gagné, c’était en 1986, les Russes à
Moscou! Alors les Suisses… Ce serait marrant, je n’ai rien contre. Le
hockey est un jeu, avec son pourcentage d’incertitude, un poteau, une
pénalité, une maladie.
Les meilleurs gagnent-ils?
Non, pas
toujours. Zurich est-elle la meilleure équipe d’Europe parce qu’elle a
gagné la Ligue des champions? Ensuite, elle s’est fait éliminer par
Fribourg… Tout est relatif, et c’est ce qui est beau.
Avez-vous des idées pour que le jeu évolue, pour que plus de buts se marquent?
Changer
une règle est difficile. Les Canadiens sont les protecteurs du Graal,
comme les Anglais pour le football. Ils sont très conservateurs. Il m’a
fallu huit ans pour supprimer la règle des deux lignes. Ce qu’on a
amélioré, c’est l’interprétation des règles. Il faut donner la
possibilité aux joueurs techniques de s’exprimer.
Un jeu plus ouvert?
Nous
essayons de moins interrompre le jeu. Une proposition sera qu’on ne
puisse plus changer de joueurs en cas de dégagement interdit. On
pourrait aussi décider que le joueur puni ne rentre plus si un but de
l’adversaire est marqué. Ou donner davantage de pénaltys. Ce sont de
petites astuces, car il faut garder le caractère au jeu. C’est très
sensible, le jeu.
Pourriez-vous agrandir les buts?
Oh, il
va falloir vingt ans! On a déjà travaillé sur le gardien, ses gants,
son équipement, pour qu’il prenne moins de place. Si vous voyiez
Aebischer en 1998, il y a un beau changement.
Comment voyez-vous la victoire de Zurich en Ligue des champions?
C’est
un exploit et il faut garder les pieds sur terre. Il ne signifie pas
que le championnat suisse soit meilleur que les ligues russe, suédoise
ou finlandaise.
Cette ligue a-t-elle un avenir?
La première
année a signifié une grosse perte pour les investisseurs.
L’environnement économique est dur, les droits TV difficiles à vendre.
Pour l’an prochain, nous allons réunir les 22 pays participants. Une
telle ligue est-elle utile lors d’une année olympique?
Parlons de vous. Vous n’habitez plus à Barcelone?
Oh, je suis rentré en 2002. J’habite un endroit sympa, à Wädenswil.
Vous aimez le soleil?
Oui, et je suis un homme d’hiver. Je suis surtout la moitié de l’année en avion, je parcours le monde.
Comment employez-vous votre temps?
J’ai
une grande chance: j’ai arrêté de travailler en 1997. J’étais dentiste.
Mon hobby est devenu mon travail et mon travail est devenu mon hobby,
car je figure encore au sein de la commission médicale du CIO. Du
moment où l’on aime ce qu’on fait, on ne travaille plus. Je suis 180
jours par an en route pour le hockey. Cette année, j’irai quatre ou
cinq fois à Vancouver pour le CIO en tant que président de la
commission d’évaluation des JO 2010. Ce n’est pas la porte à côté mais,
à ceux qui me le demandent, je réponds que je suis en vacances toute
l’année. Je ne me suis jamais levé le matin en me disant que j’allais
«bosser».
Jamais de vacances?
A la fédération, ils me
forcent un peu. Je passe mes meilleures vacances à la maison. Je vis
dans les hôtels, pourquoi aller sur une plage en Thaïlande? J’essaie de
ne pas trop étendre mes voyages. Dès quinze jours, c’est long.
Que faites-vous chez vous?
J'ai
la chance de voir des gens que je jardine. Mon jardin se limite à des
pommes de terre, quelques tomates, des herbes. C’est mon coin et je
l’adore. Je me retrouve. Une tomate fraîche en été, un peu de basilic,
c’est beau et c’est tout simple.
Quels contacts avez-vous développés à travers les années?
Je
ne rencontrerais pas normalement. M. Poutine, M. Medvedev, M.
Lukachenko. Il est clair que mon chemin va croiser un jour celui de M.
Obama.
Ces relations sont-elles devenues amicales?
Avec M.
Poutine, par exemple, nous entretenons une relation très humaine. Nous
nous sommes vus plusieurs fois, il parle allemand. Il aime profondément
le sport. Je vous assure: il connaît tous les joueurs, c’est un sportif
lui-même. Le retrouver est un plaisir. Quand on le voit à la
télévision, on ne remarque que son aspect dur. Autour d’une table, à
discuter de sport et d’olympisme, c’est tout autre chose. Il est
brillant.
Est-il vrai que vous avez présenté un doctorat sur les problèmes dentaires des athlètes aux Jeux?
(Très
fier, il va chercher puis pose un gros volume sur la table.) La bête,
c’est ça! Ce truc m’a taquiné pendant trente ans. Je l’ai écrit en
espagnol et l’ai défendu pendant une heure en espagnol. J’avais été
alerté par un médecin, pendant les Jeux d’Atlanta. Il m’avait signalé
que mes collègues dentistes avaient un terrible boulot au village
olympique. Je me suis rendu compte que beaucoup d’athlètes n’étaient
pas suivis dentairement. On regarde partout sauf les dents. Beaucoup
d’athlètes s’entraînent, arrivent aux Jeux et, bing, quatre ans de dur
investissement détruits pour une petite molaire mal soignée. Un
problème tient dans l’absorption continuelle de boissons énergétiques,
ultrasucrées. Ce ne sont pas forcément les pays les moins développés
qui sont le plus concernés.
Vous avez vécu cinq ans à Barcelone. Pourquoi?
A
cause des Jeux. C’était fantastique, j’habitais derrière le Tibidabo et
j’ai été inscrit à l’uni pendant deux ans. J’y retournerais demain! Ma
famille m’y a suivi. Le cadet avait 7 ans. Il parlait parfaitement
l’espagnol, on ne voyait plus qu’il était Suisse. Hey, hombre!
Vos enfants vivent-ils encore chez vous?
Oui.
Une de mes filles a un copain français: vive la France! J’adore ce
pays, j’y ai beaucoup d’amis. Le vin, le fromage: si l’on aime la vie,
on aime la France. Lors des Suisse-France de foot, je tiens pour les
tricolores avec mon beau-fils et mes enfants sont pour la Suisse. Ils
me traitent de traître. Mais c’est ainsi, j’ai toujours aimé cette
équipe: Zidane, c’était extraordinaire. Et j’ai reçu la Légion
d’honneur, c’était sympa.
Pensez-vous à succéder à Jacques Rogge à la tête du CIO?
Impossible
de viser un tel poste. Il dépend de tant d’éléments. Et attention: je
suis membre du CIO parce que je préside la fédération de hockey. Mon
but reste donc d’être réélu en 2012. Inutile d’avoir d’autres ambitions
avant cette échéance.
Solliciterez-vous un cinquième mandat?
J’y
ai beaucoup pensé. Or, j’ai cette passion. Après quinze ans de mandat,
le danger serait le traintrain. J’ai la chance d’avoir un secrétaire
général plein d’idées. Il vient du foot, il remet tout en question. On
est bourrés de projets. J’ai 59 ans. A 66 ans, j’arrêterai. J’aurai du
temps pour mes tomates.
MONDIAUX INFOS
Les Mondiaux 2009 se déroulent du 24 avril au
10 mai. Les groupes A (CAN, SLO, BIEL, HON) et D (FIN, TCH, NOR, DAN)
jouent à la Kolping-Arena de Zurich-Kloten et les groupes B (RUS, SUI,
ALL, FRA) et C (SUE, USA, LET, AUT) à la PostFinance-Arena de Berne,
qui peut contenir 11 445 spectateurs. C’est là qu’auront lieu tous les
matchs dès les quarts de finale.