Il faut être fan de Kadhafi pour défendre son pays contre le sien, à
travers le fils et la belle-fille du colonel, accusés d'avoir molesté
leurs domestiques et écroués par la justice genevoise pour ce motif le
15 juillet dernier?
Je suis fan du respect des droits des
personnes, pas de Kadhafi. Même lors du procès des grands criminels
nazis à Nuremberg, le président anglais du tribunal a accepté une
demande de renvoi des avocats des accusés au motif qu'ils n'avaient pas
eu suffisamment de temps pour préparer leur défense. C'est ça la beauté
du droit: traiter les gens en respectant leurs droits, qu'ils soient
sympas ou pas, Blancs ou Noirs, chrétiens ou musulmans.
N'empêche, même vos amis, le conseiller d'Etat François Long-champ en tête, affirment vous avoir connu plus inspiré...
Chacun
est libre de dire ce qu'il veut. Personnellement, je ne me suis jamais
préoccupé de savoir si les causes que j'estime dignes d'être défendues
suscitent la sympathie ou non. Ce que pensent mes amis et l'opinion
m'est égal, et ce n'est pas à 62 ans que je vais commencer à faire de
l'opportunisme. Cela dit, je ne vois pas ce que cette plainte a de
bizarre. Ce n'est pas du tout inhabituel pour une intervention
policière trop musclée de faire l'objet d'un procès civil sous forme
d'action en responsabilité contre l'Etat. Il y en a des dizaines chaque
année.
Au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), on
murmure que vous travaillez sans mandat de la Libye, juste pour le coup
de pub?
Ce n'est pas le seul conte de fées qui circule autour de
cette affaire. Des médias affirment aussi que des caméras de
surveillance ont filmé les agissements d'Hannibal Kadhafi et de sa
femme à l'hôtel Président Wilson, ce qui est totalement farfelu. On
m'attribue également les 477 477 francs de frais d'honoraires des
avocats qui ont œuvré à l'époque des faits. Tous ces propos risibles
n'honorent pas ceux qui les tiennent.
Reconnaissez malgré tout
que cette plainte est une manœuvre d'intimidation contre la Suisse.
Personne ne croit que vous la déposerez...
La croyance est une
affaire de foi, cher monsieur. Avant de suggérer cette hypothèse à vos
lecteurs, assurez-vous que la plainte ne soit pas déposée lorsque
ceux-ci liront cette interview.
Tout le pays, Micheline Calmy-Rey
en tête, se réjouit de ce moment. Grâce à votre plainte, les
comportements scandaleux de vos clients seront étalés sur la place
publique.
Comme la ministre du DFAE et la plupart de vos
confrères, vous confondez plainte pénale et action civile. Puisqu'il
s'agit bien de cette dernière, rien ne sera étalé sur la place
publique. Mais ce que vous dites est assez curieux. J'étais à Tripoli
le 28 février et, ce jour-là, le premier ministre Mahmoudi Baghdadi m'a
affirmé avoir eu un entretien téléphonique avec Micheline Calmy-Rey qui
lui aurait conseillé de déposer cette action en Suisse et que le
gouvernement fédéral la soutiendrait. Je ne sais pas qui dit la vérité,
mais vous devez également savoir que, dans la proposition de règlement
du conflit faite par Mme Calmy-Rey lors du WEF de Davos, les autorités
suisses s'engageaient à faire suivre des cours aux pandores genevois
sur l'art et la manière de respecter les usages diplomatiques.
Vous ne manquez jamais une occasion d'égratigner Micheline Calmy-Rey. Une rogne personnelle?
Pas
du tout. Je constate simplement qu'elle est une très mauvaise ministre
du DFAE. La prestation qu'elle vient de nous offrir en Allemagne est un
désastre; la Suisse n'a jamais entretenu d'aussi mauvaises relations
avec Israël; quand elle va en France parler du secret bancaire,
personne ne veut la recevoir, elle en est réduite à rencontrer Bernard
Kouchner, j'en passe et des meilleures. Pour moi, Micheline Calmy-Rey,
c'est Marie-Thérèse Porchet au Palais fédéral, à la différence que,
quand Marie-Thérèse nous fait rire, elle le fait exprès.
On connaît votre humour grinçant, mais vos accusations sont graves.
Ecoutez,
la Libye a proposé depuis le début que ce litige soit soumis à un
tribunal formé d'un Suisse et d'un Libyen, présidé par un magistrat
neutre. La Suisse a refusé pour des raisons qui m'échappent, en disant:
«Faites une action devant les tribunaux helvétiques.» Tripoli a donc
obtempéré, et j'attends maintenant de voir de quelle manière un
tribunal suisse applique le droit suisse.
En vertu de la simple séparation des pouvoirs, votre plainte n'a aucune chance d'aboutir...
C'est
vous qui le dites avec l'assurance de ceux qui affirment des choses
dans des domaines qu'ils ne connaissent pas. Nous sommes dans un pays
de droit et, qu'on aime ou pas Hannibal Kadhafi, la police genevoise a
fait une boulette en déployant un dispositif policier nettement
disproportionné par rapport à l'accusation de lésions corporelles
simples dont il était accusé.
Vous pensez que la justice genevoise a voulu se faire un Arabe?
Il
m'apparaît en tout cas évident que, si le «fils de» avait été Allemand
ou Français, les choses ne se seraient pas passées comme ça. Derrière
cette affaire, il y a effectivement eu l'idée de donner une bonne leçon
au fils d'un potentat arabe. Ce qui est incompatible avec notre droit.
La noblesse d'un pays comme le nôtre, c'est être capable d'appliquer
ses règles de la même manière pour tous. Que la personne ait commis un
acte présumé condamnable, qu'elle soit ressortissante d'un pays ne
respectant pas, par hypothèse, les droits de l'homme ou les mêmes
règles de droit, n'y change rien.
Vous pensez aux deux Suisses retenus en otages par l'Etat libyen, comment vont-ils?
J'y
pense tous les jours. Ces deux pauvres personnes paient l'incompétence
de la diplomatie suisse à gérer ce dossier. Il y a longtemps qu'elles
auraient dû quitter la Libye.