«Je suis sûr que mon fils est innocent»
Roger-Jean Ségalat était le mari de Catherine Ségalat, la municipale assassinée à Vaux-sur-Morges le 9 janvier dernier. Mais il est aussi le père de L. S., le présumé meurtrier, en prison depuis la même nuit. Un double drame pour ce libraire lausannois de 75 ans. Il sort de son silence pour la première fois.

Par Arnaud Bédat - Mis en ligne le 09.02.2010
«J’étais un vieillard malade, maintenant je suis un vieillard malade et désespéré», dit-il, le regard las. Sa respiration est difficile, ses gestes sont lents. C’est un homme accablé, brisé, qui tourne aujourd’hui en rond dans une chambre d’hôpital de l’Ouest lémanique. Depuis le 9 janvier dernier, le libraire lausannois Roger-Jean Ségalat, 75 ans, traverse une douloureuse épreuve. En une nuit, il a perdu, dans des circonstances tragiques, son épouse Catherine, qui partageait sa vie depuis plus de trente ans, retrouvée assassinée dans leur maison de Vaux-sur-Morges, baignant dans une mare de sang, le crâne fracassé. Mais il a aussi été dépossédé, si l’on peut dire, de son propre fils, L. S., un généticien français de renom, qui se retrouve derrière les barreaux, soupçonné de ce crime ignoble et inculpé de meurtre par le juge d’instruction. Il affirme avoir trouvé sa belle-mère et tenté de la réanimer avant d’appeler les secours (lire l’encadré ci-après), mais la police le soupçonne fortement de l’avoir tuée en la précipitant dans les escaliers, puis en l’achevant à coups de marteau.

«Qu’aurait-on fait à sa place?»

«Je suis intimement convaincu qu’il est innocent, lâche Roger-Jean Ségalat dans un souffle. Il n’y a pas de mobile, ça n’a pas de sens tout ça. Les enquêteurs pensent que mon fils a fait un travail de sape en profondeur pour s’emparer de la librairie alors qu’elle allait lui tomber toute cuite dans les mains en avril prochain, mon épouse et moi ayant décidé de la lui remettre. Ils n’arriveront à rien en cherchant de ce côté-là, mon fils est désintéressé. Il avait tout pour lui. Personne ne lui a jamais connu de colères, il s’entendait bien avec mon épouse… A mon avis, cette accusation de meurtre ne résistera pas, notamment à un examen psychiatrique, et sera abandonnée.» La fin de sa phrase reste suspendue en l’air, comme pour mieux se convaincre que L. S. devrait être bientôt libéré. «Qu’aurait-on fait à sa place, comment aurait-on réagi face à une telle situation, sous le coup de l’émotion?» s’interroge-t-il, passant ensuite en revue les charges retenues contre son fils.

«Tous ses actes, ce soir-là, ont été dictés, je crois, par son horreur du sang, une vraie phobie chez lui. Il a été pris d’une véritable frénésie. Il a confié avoir passé l’heure la plus longue de sa vie en tentant de réanimer Catherine, qu’il considérait comme sa propre mère. La police a trouvé un coupable idéal, j’en suis persuadé.»

Mystères

Roger-Jean Ségalat qui avait dirigé et écrit une partie de L’encyclopédie des grandes affaires criminelles, ce qui lui avait valu un passage remarqué chez Bernard Pivot, à Apostrophes, en 1976, ne privilégie aucune autre piste. «Nous n’avons pas encore les résultats de l’autopsie, mais la police pense qu’avec les plaies et les lésions que Catherine présentait il y a eu réellement une agression et que l’arrière de son crâne a été défoncé avec un marteau, précise-t-il. Mais si le meurtre de mon épouse est effectivement vraisemblable, l’innocence de mon fils L. est pour moi tout aussi évidente.» Tous les jours, le vieil homme pense sans cesse à cette énigme qu’il retourne en tous sens dans sa tête. Un crime de rôdeur? «Je l’imagine aussi, bien sûr, ajoute-t-il. Il faut penser que la maison était ouverte depuis deux jours seulement, nous venions à peine de rentrer de vacances à l’île d’Elbe. Catherine était exténuée, elle n’avait pas dormi la nuit précédant le drame, qui avait vu mon transport d’urgence vers l’Hôpital de Morges. Pendant les dix jours de notre absence, quelqu’un a pu repérer les lieux et tomber ensuite sur elle par surprise. Je ne sais pas…»

Les larmes de L.

Dans sa chambre d’hôpital, Roger-Jean Ségalat, qui fut l’ami de Man Ray, de Papillon, de Nicolas Bouvier, qui a côtoyé aussi André Breton, évoque quelques souvenirs littéraires, de l’époque où il travaillait comme documentaliste chez Gallimard ou chez Robert Laffont. Puis il parle longuement de L. S., son fils emprisonné, un homme «qui rayonnait d’intelligence», chercheur au CNRS et auteur de nombreux livres sur la génétique. «L. était ce qu’on appelle un enfant surdoué, se souvient-il. Haut comme trois pommes, quand il avait 4 ou 5 ans, il jouait avec les numéros d’autobus. Il avait mémorisé la succession de leurs passages et ne se trompait jamais. Il a été un des plus jeunes diplômés en biologie de France. A l’époque, Sandoz lui avait proposé un poste grassement payé, mais il avait refusé, voulant consacrer sa vie à la recherche.» Cette semaine, Roger-Jean a reçu une nouvelle lettre de lui écrite depuis la prison du Bois-Mermet, à Lausanne. «Il a été transféré depuis à Lonay, indique-t-il. Il ne mangeait plus, il ne dormait plus, on a pensé qu’il avait besoin de soutien psychologique.»

«Le jour fatal, se souvient encore Roger-Jean Ségalat, mon épouse, Catherine, est venue me visiter à deux reprises à l’hôpital, une fois le matin, puis de nouveau l’aprèsmidi, en compagnie de mon fils. Elle devait repasser le soir et je ne l’ai plus jamais revue. Mon fils, lui, est passé une nouvelle fois en coup de vent vers 18 heures. Il n’est resté que quelques minutes à mon chevet. Je lui ai confié à ce moment-là: «Nous ne sommes pas des sentimentaux ni d’un naturel très expansif, mais je veux te dire combien Catherine et moi avons été heureux de ta présence à nos côtés.» Et, là, L. s’est détourné pour cacher un sanglot, dans un soupir peu perceptible, et m’a dit: «Moi aussi.» Je lui ai fait répéter. Il me l’a redit, sur un ton plus fort. Puis il est parti et mon monde, d’une heure à l’autre, va s’effondrer», explique-t-il, la voix brisée par l’émotion. «Aujourd’hui, mes comptes sont bloqués, ma maison et ma librairie sont sous scellés et je ne sais quand je pourrai y retourner. Sans toit ni argent, j’ai l’impression d’être devenu un paria de la société. Je l’ai dit à un inspecteur de la sûreté: «Vous savez bien que vous êtes en train de me ruiner.» On ne m’a pas donné de date, je ne sais pas quand je pourrai retourner chez moi ou à la librairie. Je ne sais pas comment je vais sortir de tout ça…» 




La lettre de L. S. à son père

«Mon cher petit papa...»

Extrait d’une lettre écrite par L. S. à son père, le 1er février dernier, du fond de sa cellule du Bois-Mermet, à Lausanne.

«J’aimerais être près de toi en ce moment, j’ai aussi de nombreuses pensées pour Catherine. Je ne sais si je me remettrai de cette épreuve. (…) Dis et fais dire autour de toi que je suis innocent de ce qu’on me reproche. Je n’ai hélas pas le droit de parler de l’affaire, mais je te dirai ce qui s’est passé quand nous nous verrons. Je prie pour que la police scientifique trouve le coupable.»




Les derniers éléments de l’enquête

«Allo, le 144? Elle est morte…»

Pourquoi L. S. a-t-il été inculpé du meurtre de sa belle-mère à Vaux-sur-Morges? De nombreux indices recueillis sur les lieux du drame et les propres déclarations du prévenu, toujours présumé innocent, semblent avoir forgé la conviction des enquêteurs et du juge d’instruction.

Tout commence par un simple coup de fil, qui va faire basculer le destin d’un homme.

Le 9 janvier dernier, vers 21 h 20, L. S., le beau-fils de Catherine Ségalat, compose le 144. «Elle est morte», dit-il, expliquant qu’il a découvert le corps de sa bellemère baignant dans une flaque de sang au pied des escaliers du rez-de-chaussée, en arrivant au moulin de Vaux-sur-Morges. Selon lui, elle respirait encore. Il a tenté alors de la réanimer pendant près d’une heure, en pratiquant un bouche-à-bouche et des massages cardiaques, mais sans succès. Il n’a pas pu appeler le 144 avant, parce qu’il ne connaissait pas le numéro et pensait que, chaque minute comptant, il n’allait pas perdre un temps précieux à chercher dans un annuaire et a fait ce qu’il avait appris lors d’un cours de secourisme. A l’autre bout du fil, la jeune femme médecin de garde trouve le récit de l’homme qui lui parle quelque peu étrange, sa voix est bizarre. Elle appelle les policiers et les prévient d’emblée de ses doutes face à ce comportement qu’elle juge pour le moins suspect.

Arrivés sur les lieux, les enquêteurs se forgent rapidement une conviction: le généticien français de 45 ans porte des traces de griffures au visage, au cou, sur le torse et sur les mains. Il a nettoyé aussi sommairement la scène du crime parce que, assure-t-il, il ne supportait pas la vue de tout ce sang. Il a également changé d’habits, quelques minutes avant l’arrivée des secours, mettant ses vêtements souillés dans la machine à laver. Il ne pleure pas, il est comme hébété, prostré.

En passant les lieux au peigne fin, les enquêteurs découvrent trois marteaux, dont un qui réagit au Luminol, laissant apparaître des traces de sang. Pour la police vaudoise, les blessures de Catherine Ségalat «ne sont pas compatibles avec une chute» dans les escaliers, qui reste néanmoins possible, des traces de sang ayant été retrouvées sur les murs de la cage d’escalier. De nouvelles perquisitions et fouilles en profondeur ont encore eu lieu à Vaux-sur-Morges la semaine dernière, mercredi 3 février, de même que le lendemain au domicile de L. S., en France voisine.

Interrogé longuement par les policiers, L. S. nie le crime, parle d’un concours de circonstances et clame son innocence. Le généticien français, père de quatre filles, est défendu par Me Marie-Pomme Moinat, qui fut son avocate d’office dans les premières heures, rejointe depuis par un brillant pénaliste, Me Stefan Disch. Les parties civiles, elles, sont représentées par un ténor du barreau genevois, Me Jacques Barillon.