Il est de retour! A la retraite depuis octobre 2006, le grand pilote retrouve les circuits dimanche, pour le GP de Bahreïn. De quoi doper la formule 1. Interview, réactions d’experts et incursion chez lui, à Gland (VD).
En cette journée de février, la météo et la neige réussissent ce que les adversaires de Michael Schumacher visent souvent en vain: l’arrêter pendant deux heures. Son avion, qui doit l’emmener vers des essais à Jerez (Espagne) est en effet bloqué sur l’aéroport de Munich, après la conférence de presse qui l’a vu annoncer son partenariat avec l’industriel suisse Philippe Gaydoul. Michael est là, installé au fond de l’avion. Sa voix est tranquille, ses mains soulignent parfois ses phrases. Poli et attentif, il débranche l’air conditionné et fait en sorte que l’interview se passe sans encombre. A la fin, il rapportera lui-même la tasse de café dans la cuisine de bord. Le liquide a refroidi. Comment penser à boire du café quand on a le plus grand pilote de tous les temps face à soi?
Connaissez-vous le chiffre 1238?
Est-ce le nombre de mes points en Championnat du monde?
Non, il y en aurait davantage. Il s’agit de journées…
De journées?
Oui, il s’est passé 1238 jours entre votre dernière course et la suivante, au GP de Bahreïn.
(Il rit.) Ah, cela se peut bien. Il s’agit d’une longue période où je n’ai pas compté les jours.
Vous parlez d’une «longue collaboration» avec l’industriel Philippe Gaydoul (Navyboot, Jet Set). Cela sonne comme une pension de retraite. Est-ce vraiment une nécessité pour vous?
Avec Philippe, nous avons tous deux débuté tout en bas. Il a commencé par remplir des rayonnages et j’étais un petit mécanicien. Nous pourrions nous arrêter de travailler, mais nous voulons réaliser quelque chose.
Est-ce la cause de votre retour en formule 1?
Aussi. Mais une autre raison a compté: le chef d’équipe, Ross Brawn, est un ami. J’ai décroché sept titres mondiaux avec lui et j’ai commencé chez Mercedes il y a longtemps. Après avoir pu me défouler pendant ces trois dernières années, mes batteries sont pleines. J’ai de nouveau du plaisir dans ce domaine.
Où vous êtes-vous défoulé?
Sur ma moto, en kart, en parachute et lors de diverses activités en famille.
Votre famille a-t-elle participé à votre décision de retour?
J’ai parlé avec ma femme. Corinna m’a conseillé d’une manière très judicieuse. Elle m’a donné son point de vue, ce qui était très important pour moi.
Ne craint-elle pas de vous savoir de nouveau sur des pistes?
Naturellement, elle y pense. Mais elle a grandi, comme moi, dans le monde du sport automobile, elle n’a donc pas de grandes peurs. Elle est plus rassurée de me voir dans une F1 que sur une moto.
On dit que vos capacités en fitness sont semblables à celles d’un homme de 25 ans…
Je me sens en forme. Je m’entraîne de manière très soutenue depuis décembre, j’observe un plan d’alimentation et ma nuque ne me pose plus de problèmes. Bon, je me permets parfois une tartine au Nutella… Je vais pourtant montrer aux jeunes loups que je suis encore capable de discuter avec eux.
Quelles réactions a provoquées votre come-back parmi vos adversaires plus jeunes?
Vous savez, il n’y a que des adversaires sur la piste. C’est ainsi que les jeunes devraient raisonner. Quand je suis assis dans ma voiture, rien d’autre ne compte que de baisser ma visière et d’y aller!
Un Suisse est aussi de retour: Peter Sauber.
Chapeau bas pour ce qu’il a réussi lors des premiers tests! Je connais Peter depuis de nombreuses années et je l’estime pour son sérieux.
En tant que pilote, comment jugez-vous les limitations de vitesse en Suisse?
C’est dommage! Surtout, je ne comprends pas qu’il puisse se produire autant d’accidents malgré ces limitations, notamment entre Lausanne et Genève.
Vous vivez en Suisse depuis quatorze ans. Quelles sont les réactions devant votre propriété de rêve? Y a-t-il des jalousies?
Certainement, mais je ne les connais pas. Nous ne provoquons pas et nous essayons de vivre en harmonie avec tout ce qui nous entoure. En Romandie, il est possible de créer des contacts tout en maintenant des relations pleines de retenue et de distance. Nous sommes si heureux à Gland.
Aussi grâce au forfait fiscal?
Les infrastructures, l’environnement social et la qualité de vie sont d’extrêmement haut niveau. Nous n’aurions jamais pu trouver cela ailleurs, y compris en Allemagne. Cela a plus de valeur que de payer moins d’impôts. En outre, cette économie fiscale me permet d’offrir des compensations et de soutenir les gens que je souhaite.
Avez-vous lu des livres pendant votre pause?
Certainement. Pendant dix ans, je n’ai pas tenu un seul livre dans mes mains. Puis j’ai vu Twilight avec ma famille et nous en avons été enthousiasmés. Comme je voulais connaître la suite, j’ai lu les quatre volumes.
Que font les Schumacher quand ils ont du temps?
Nous allons volontiers au cinéma. La dernière fois, nous avons vu Avatar et mangé des popcorns. Nous allons aussi skier et il m’arrive de cuisiner.
Quelle est votre spécialité?
Les spaghetti aglio olio e peperoncino.
Faites-vous le ménage?
Si cela est nécessaire, je sais nettoyer et repasser. C’est ce qui a énormément plu à ma femme au début. Mais je dois vous avouer que je ne le fais plus beaucoup.
Puisque vous revêtez à nouveau votre combinaison de course, vous avez moins besoin de porter des bottes Navyboot ou des vêtements Jet Set. Pourquoi conclure avec ces sponsors?
Cet engagement va beaucoup plus loin que cela. Nous prévoyons de bâtir un partenariat à long terme et de développer des produits à mon nom. Je me suis fermement engagé et j’apporte mes idées.
Le premier produit avec votre signature sera déjà disponible en juillet…
Exact. Nous travaillons sur des sneakers high-tech. Une chaussure utilisable pour le sport, mais qui peut aussi très bien se porter dans le cadre des loisirs.
Si cette chaussure me comprime les pieds, puis-je vous en rendre responsable?
(Il rit.) Il faudra venir me l’annoncer. Je les porterai quelque temps pour vous. Elles s’agrandiront certainement.
Lors de votre dernière course, le 22 octobre 2006, vous avez terminé quatrième. Où serezvous à Bahreïn?
Ce serait drôle que je sois de nouveau quatrième. Mais encore plus beau de finir sur le podium!
Traduction et adaptation: Marc David
Deux avis de pilotes
Tous deux anciens pilotes Ferrari,
comme Schumi, Jean Alesi et René Arnoux ne sont pas surpris. «S’il
revient, c’est qu’il en meurt d’envie, note ce dernier, car il a assez
d’argent pour faire vivre ses enfants et les enfants de ses enfants… Il
s’est peut-être arrêté trop jeune. C’est très dur d’arrêter. Moi,
pendant trois ans au moins, j’ai encore ressenti un manque à chaque
départ.»
«Il a pris sa retraite trop vite. C’est très dur d’arrêter»
René Arnoux, en F1 de 1978 à 1989
Alesi n’a aucun doute. Il s’attend à retrouver un Schumi
intact: «Je le connais bien. Michael reste le même os inrongeable, un
pilier. Je me ferais plutôt du souci pour les jeunes pilotes qui vont
le découvrir. Je pense qu’il s’est arrêté au bon moment et qu’il
reprend au bon moment. Avec le nouveau règlement en vigueur pour 2010,
notamment l’arrêt des ravitaillements en essence, il sera
incroyablement utile. C’est un tel metteur au point. Il peut rallonger
la distance de presque le double…»
«Michael reste un os inrongeable. Je suis en souci pour les jeunes»
Jean Alesi, en F1 de 1989 à 2002
L’Avignonnais de Genève a
quand même eu un étonnement: «Pas qu’il revienne, mais qu’il aille chez
Mercedes. Même si je sais que Brawn essaie depuis longtemps de
l’attirer. Cette insistance a fini par le chauffer. Cela dit, si tout
se passe de manière idyllique, comment va faire Michael pour
s’arrêter?»
Autour de Schumacher, une galaxie de talents
Ingénieur, directeur, manager, ils ont été choisis par Schumi pour réussir son formidable pari. Décryptage.
Des
ingénieurs, des hommes concentrés vêtus de combinaison. Et deux femmes
parmi eux, capitales. Corinna Schumacher d’abord, l’épouse complice,
proche de l’univers de l’automobile jusqu’à avoir été la petite amie
d’un autre pilote allemand, Heinz-Harald Frentzen.
A ses côtés,
une autre femme blonde, discrète, professionnelle. Sa manager Sabine
Kehm, 43 ans. Ex-journaliste à Die Welt, elle a été engagée par Michael
au début des années 2000 comme porte-parole. Cette déclaration dans un
de ses articles l’avait peut-être fait remarquer: «Si la F1 était un
monde, Michael Schumacher en serait le soleil…»
Depuis, elle
seconde son patron. Femme d’influence, elle dirige le bureau de Gland,
qui coordonne toutes les affaires commerciales. Elle est si proche
qu’elle a quitté l’Allemagne et vit pour l’instant dans la propriété de
celui qu’elle décrit comme «cordial et drôle, le Rhénan typique mais
seulement lui-même quand il se sent en sécurité, dans son
environnement. Il n’aime pas qu’on l’observe.»
Autour de ce pôle
féminin, des hommes et des compétences. Le directeur Ross Brawn bien
sûr, génie de l’automobile qui a célébré quatorze titres pilotes et
constructeur chez Ferrari. Champion du monde 2009 avec Jenson Button,
il s’est battu pour attirer Schumi.
Il a gardé ses piliers autour
de lui. L’ingénieur britannique Andrew Shovlin, en premier lieu. Casque
radio vissé sur les oreilles, il est sans cesse en lien avec son
pilote. Il le bombarde de questions et transfère ces informations dans
l’ordinateur central. De leur entente dépend le succès de toute
l’équipe.
Parmi les 450 employés du groupe Mercedes, il en est
cependant un qui aura un début de rictus devant la star. Ingénieur de
Nico Rosberg, Jock Clear était au service de Jacques Villeneuve en
1997, l’année où Schumi avait sorti le Canadien de la piste, d’une
manière tout sauf élégante. «Bastard!» avait alors hurlé le Britannique
devant des millions de témoins.
Depuis, quelques boulons ont été resserrés, certes. Mais un ingénieur, ça n’oublie rien.
Mon voisin s’appelle Schumi
Il
joue au football, va chez le coiffeur, ne dérange personne. Malgré le
gigantisme de sa propriété, Michael Schumacher s’est fondu dans la
petite vie de Gland (VD).
Pour apercevoir Michael Schumacher à
Gland, il faut un brin de chance et un sens de l’observation
d’ornithologue. Discret, l’as des paddocks parque sa Ferrari blanche ou
sa Maserati noire aux vitres entièrement fumées devant ses bureaux du
centre-ville. Il va se faire coiffer dans une ruelle, mange à la
pizzéria voisine ou, s’il a des invités, déguste une escalope dans la
salle à manger de l’excellent Buffet de la Gare. «Nous sommes toujours
fiers de l’avoir», s’exclame le chef, José Fernandes, qui le traite
avec la déférence due à un champion.
Combien d’habitants ne l’ont
pas reconnu, tant il met d’application à passer inaperçu? Cette
mésaventure est par exemple arrivée à l’exécuyère de Corinna, Nathalie
Vo-Doan, quand elle donnait des cours à cette dernière, au manège de
Burtigny. «Quand ils sont arrivés avec leur Mercedes, j’avais zéro idée
de qui il s’agissait. Lui, cela ne lui a fait ni chaud ni froid. Il
était adorable, pas très bavard. Un jour, il a apporté des petits
gâteaux. On pensait qu’ils provenaient d’une super confiserie. Pas du
tout, c’est lui qui les avait faits. Et elle aussi, passionnée de
cheval, sortait le fumier, allait en forêt. Je l’aimais beaucoup. Quand
j’ai dû quitter ce manège, elle m’a même proposé de m’aider à racheter
un cheval.»
«Schumi est timide, très structuré. Il sait que, en vivant ici, personne ne va lui casser les pieds»
Yves Reymond, ex-syndic de Gland
La paix, la sécurité, Schumi y veille. Un garde du
corps contrôle qu’aucune photo des enfants ne soit prise dans les clubs
de sport où ils jouent. Si un parent en fait, elles sont
systématiquement effacées.
«En vivant ici, Schumi sait que l’on
ne va pas lui casser les pieds», résume l’ancien syndic, Yves Reymond,
en poste quand le pilote s’est installé. Il décrit «un homme timide,
très structuré. Une station de relevage pour l’épuration se trouve par
exemple au milieu de sa propriété. Cela se passe admirablement bien si
on doit aller la contrôler.» Quand la maison a été terminée, le pilote
a pris la peine de la faire visiter à la municipalité au complet et il
a offert un modèle réduit de Ferrari à chaque membre.
«Nous sommes toujours fiers de l’avoir chez nous. D’habitude, il mange une escalope ou un tournedos»
José Fernandes, patron du Buffet de la Gare, Gland
On peut
penser ce qu’on voudra de l’esthétique de ce vaste château germanique
surmonté de bulbes, les 35 millions consacrés à son édification ont
valorisé le site, jusqu’alors en friche. Pour l’exsyndic, «Schumacher a
nettement amélioré la zone. Il a planté énormément de végétaux.»
Jusqu’à 4 millions de frais rien que pour faire pousser une forêt,
notamment entre le bassin et le refuge communal, si voisin. Question
gigantisme, Michael ne chipote jamais. Il a songé à bâtir un centre
sportif puis opté pour la construction d’une nouvelle maison pour ses
invités. Elle est actuellement à l’enquête.
Puis le pilote
empoigne une de ses centaines de paires de chaussures de foot (son
dada, avec une préférence pour celles de Beckham) et s’embarque pour
Echichens. Il y joue au ballon depuis dix ans, après trois saisons à
Aubonne. «Il est venu régulièrement cette année, explique l’entraîneur
des seniors, Patrick Blanc. C’est un passionné, il ne veut aucun
privilège.»
«Un jour, il a apporté des gâteaux. Ils ne venaient pas d’une super confiserie. Il les avait faits lui-même»
Nathalie Vo-Doan, ex-écuyère de Corinna Schumacher
Il est encore venu s’entraîner la semaine dernière,
peu avant de partir pour Bahreïn. «Il a juste averti qu’il ne pourrait
pas revenir avant fin avril, parce qu’il allait passer un mois en Asie.»
Reviennent
ces anecdotes épiques. Ses trois matchs en trois jours avant un Grand
Prix. Cet entraînement sous la pluie le lendemain d’avoir gagné aux
Etats-Unis.
«C’est un sportif, un mordu. Quelqu’un qui se donne entièrement mais qui se fond dans le groupe»
Oscar Londono, voisin, entraîneur au Servette, ex-joueur de ligue A
Ex-joueur du Servette, son voisin Oscar Londono le
croise parfois, dans la rue, au match. «Il est simple, discret. Un
sportif, un mordu, quelqu’un qui se donne entièrement mais se fond dans
le groupe. Après les matchs, il vient toujours manger, avec son chien.»
Entraîneur des vétérans, Eddie Andrey parle aussi d’«un gars très
humble. Il vient pour courir, il ne rechigne pas au boulot défensif.»
Scoop mondial, il lui arrive de parler français. Pour réclamer la balle.