A Lausanne, le sprinter jamaïcain a enflammé la ville. Homme le plus rapide du monde, showman joyeux, il explique que le secret de ses folles performances est dû à sa décontraction. «Il est resté un enfant!» dit de lui le boss d’Athletissima.
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Marc David - Mis en ligne le 22.07.2010
Un passage étoilé, une traînée d’enfants aux yeux écarquillés, une valse de sponsors la bourse ouverte, un hurlement continu de spectateurs ébaubis. Tel fut le séjour spectaculaire d’Usain Bolt dans Lausanne, début juillet. Ponctué par le meeting Athletissima du jeudi soir, ses 9’ 82’’ épatants avec un talon d’Achille enflammé.
D’autant qu’il a failli ne jamais venir à Lausanne. Patron d’Athletissima, Jacky Delapierre le raconte aujourd’hui, après l’avoir en partie tu pendant la durée de l’événement. Le jeudi précédant le meeting, la star s’est fait mal en Jamaïque. Delapierre a reçu un mail d’alerte: «Il a arrêté l’entraînement…» Le sprinter a tout de même embarqué pour l’Europe. Direction son médecin, à Munich. Arrivé à Lausanne le 5 juillet au soir, il a ensuite multiplié les activités pendant deux jours: événement avec des enfants chez Hublot, conférence à l’IMD, séance de mixage à Ouchy.
Puis Bolt a couru. C’est lui qui l’a voulu. Son coach était contre. Deux jours avant le meeting, il n’a pas pu s’entraîner. Trop de douleurs, impossible de courir. Plus le temps avançait, plus le coureur se rembrunissait: d’un grand sourire chez Hublot à une mine renfrognée à Ouchy.
Ce périple lausannois éclaire gaiement la personnalité de Bolt. «Il est à la fois un grand enfant et un type sur qui l’on peut compter, estime Delapierre. Il est fidèle; il aime venir ici ou dans une ville comme Ostrava. Il a couru ici quand il était junior, il sait qu’on ne lui casse pas les pieds. Avec lui, ce n’est pas compliqué: il veut décider de tout ce qu’il fait.»
La bonhomie et le sérieux de l’accueil lausannois ont conquis un Bolt qui n’est pourtant pas offert. On estime à 200 000 dollars le prix pour chacune de ses participations. «En matière d’argent, j’ai perdu la mémoire, plaisante Delapierre, mais il rapporte plus qu’il ne coûte, c’est sûr.»
Son manager, Ricky Simms, le connaît bien: «Usain est le même tous les jours, easygoing. Il s’est adapté à sa célébrité, a ouvert son esprit aux nouveautés. Il y a quelques années, je ne l’aurais pas vu discuter ainsi avec Jean-Claude Biver ou le PDG de Puma. Il a pris confiance. Et les gamins l’adorent: il a quelque chose d’un personnage de cartoon!»
Il a même su faire merveille dans une salle emplie de jeunes cadres dynamiques, à l’IMD de Lausanne. Ce soir-là, les 400 auditeurs ont mieux saisi la manière ultraspontanée avec laquelle ce phénomène de l’athlétisme fonctionnait. Voici quelques-unes de ses réponses.
Comment êtes-vous juste avant de partir?
Je
parle, je cause avec les gars autour de moi, je chante des chansons.
Beaucoup me fixent comme si j’étais fou. D’autres font tout un cirque,
montrent leurs muscles, crient avant de partir et tout ce stuff, pour
qu’on entre dans leur jeu. Ils peuvent perdre leur course, ainsi. Moi,
j’ai juste besoin de me sentir relax. Je ne pense à rien jusqu’à ce que
le speaker dise «A vos marques».
Comment vous préparez-vous mentalement ?
Il
m’est très facile de passer à la course. Je m’entraîne onze mois par an
pour cela, tout est en moi. Quand je me présente, il ne me reste plus
qu’à exécuter. I just keep cool. Si tu penses trop à ce que tu as à
faire, tout s’embrouillera.
Quelle sorte de relation entretenez-vous avec votre coach?
Nous
avons commencé à travailler ensemble en 2003. C’était cool. Je n’aime
pas trop qu’on me pose plein de questions. J’ai pris un coach qui
comprend cela, et avec qui je me sens bien. J’étais blessé et il s’est
occupé de moi. M’avoir pris alors que j’étais diminué pour faire de moi
un champion, c’était du super travail.
Avant de courir, vous jouez avec la caméra, vous faites des gestes pour le public. Pourquoi?
Les contacts me relaxent. J’ai juste besoin de me sentir cool et de laisser aller.
Vous entraînez-vous avec plaisir?
Parfois,
c’est très dur; je ne demanderais rien d’autre que de rester tranquille
devant la TV. Mais si je veux être le meilleur, je n’ai pas le choix.
Est-il facile de rester au sommet, comme vous l’êtes?
Cette saison, tout ce que je veux, c’est rester invaincu. C’est une saison facile, sans Mondiaux ou Jeux olympiques.
Quels sont vos buts principaux?
Je
veux aller jusqu’aux Jeux de 2016. Un jour, j’ai demandé à Michael
Johnson pourquoi il avait arrêté sa carrière. Il m’a dit qu’il pensait
avoir accompli ce qu’il désirait, qu’il commençait à s’ennuyer. Moi, je
sais pourquoi je cours. Je veux être une légende. Les Jeux de Londres
sont mon prochain but.
Vous êtes très impliqué dans l’humanitaire…
A
travers ma fondation, j’aide des écoles de mon pays. Je leur fournis
les nécessités les plus simples, des crayons, des livres. Quand je leur
rends visite, je dis aux enfants que c’est pour qu’ils deviennent
docteur. Mais ils me répondent tous: «On veut être comme toi, on ne
veut pas être docteur…»
Quelle sorte d’enfance avez vous eue?
J’ai
appris la discipline et le respect. Quand j’étais petit et que je
marchais dans la rue, mes parents me demandaient de saluer les
cinquante personnes que je croisais.
Où pouvez-vous vous améliorer?
Franchement, je suis très fort mentalement. Je ne peux pas apprendre beaucoup plus sur une piste d’athlétisme.
Quels sont vos modèles?
D’abord
le sprinter jamaïcain Don Quarrie. Mais le meilleur, celui qui m’a le
plus inspiré, a été Michael Johnson, pour sa force de travail.
Suivez-vous un régime?
A
la vérité, je n’ai aucun régime! Mon coach a essayé pendant deux
semaines de me forcer. Je mange des spaghettis, du poulet, du riz, des
nuggets, parfois des donuts. Nous avons de toute façon une nourriture
très équilibrée en Jamaïque.