«Le monsieur avec la veste classe, c’est qui?» demande une jeune fille. L’homme au joli costume, c’est Jean-René Fournier, 53 ans, conseiller aux Etats PDC, ancien sous-directeur à l’UBS et actuel président du plus grand syndicat patronal du Valais. En face du politicien, une poignée d’adolescents en blouse de travail. Eux n’ont qu’une seule ligne sur leur CV: «chômage». Ils n’ont jusqu’ici connu que l’échec et essaient aujourd’hui de se construire un futur ici, au Semo (ou Semestre de motivation) de Monthey. Une institution, créée en 1994 pour s’occuper des jeunes au chômage, que Jean-René Fournier a accepté de venir visiter. C’est une première pour cet homme de droite proche des milieux économiques, même si, pour la petite histoire, ce major à l’armée connaît le moindre recoin de ce qui fut l’ancienne caserne de la ville. Durant huit mois, il y a commandé une compagnie d’infanterie de montagne.
AVENIR PROFESSIONNEL
Pourtant, Jean-René Fournier peine parfois à se situer. C’est que le bâtiment a été complètement modifié pour abriter non plus des recrues, mais une septantaine de jeunes Chablaisiens à la recherche d’un avenir professionnel. Il y a Sara, 17 ans. Elle a abandonné la menuiserie après une année et espère trouver un poste dans la vente. Ou Brian, qui a écrit «des dizaines et des vingtaines de lettres» dans l’espoir de décrocher un apprentissage de gestionnaire de commerce de détail. En vain. A 15 ans, il rêve aussi de «travailler un jour dans les ordinateurs», sans trop y croire. Jennyfer, elle, s’est retrouvée au Semo après avoir été limogée de sa place d’apprentissage malgré la moyenne. «Mon patron exigeait 4,5», soupire-t-elle. Dans les ateliers qu’il visite, Jean-René Fournier se fait un devoir de saluer chacun des jeunes, pose quelques questions, écoute. Mais, pourtant lui-même père de six enfants âgés de 14 à 29 ans, il marque une certaine distance avec les ados, eux-mêmes ne sachant pas trop comment se comporter avec cette personnalité venue les rencontrer. La visite se fait un brin formelle.
Il faudra un de ces drôles de hasards pour que la glace se brise. Dans une des salles de classe, la fiche de culture générale du jour a pour thème le loup. L’enseignante, Marie-Madeleine Rappaz-Iaia, interpelle aussitôt le parlementaire. Elle n’a pas oublié qu’en novembre 2006, alors conseiller d’Etat, il avait autorisé le tir d’un animal dans le Chablais, en violation de la loi. Lancé sur l’un de ses sujets de prédilection, Jean-René Fournier se livre à un petit cours sur ces loups d’exploration qui tuent comme s’ils devaient nourrir toute une meute. Les quatre élèves écoutent avec attention. Ivan, 16 ans, rêverait de posséder un loup. Jean-René Fournier leur parle avec ardeur de ces carcasses de moutons, de ces mouflons menacés, de la montagne. Il évoque la Patrouille des Glaciers – qu’il a courue à trois reprises – avec Mickaël, 15 ans, qui lui fait part de sa passion, plus urbaine: il est Yamakasi, adepte de se déplacer en ville en sautant ou escaladant les obstacles. Le politicien n’en a jamais entendu parler.
«Je m’attendais à des jeunes écrasés par la vie, alors qu’ils en veulent»
Jean-René Fournier
Au contact de ces ados, Jean-René Fournier ne cache pas une certaine surprise. «Je m’attendais à rencontrer des jeunes défaits, écrasés par la vie et les échecs, avoue-t-il. Mais, là, je ne vois que des personnes motivées, qui se cherchent encore certes, mais qui veulent trouver leur place dans la société.» Il félicite le directeur, Alain Granger, pour le taux de réussite de son institution: 85% des jeunes quittent le Semo de Monthey avec une solution professionnelle en poche. Cependant, l’éducateur ne peut cacher une lourde inquiétude. Frappé de plein fouet par la révision de l’assurance chômage dont il dépend, le centre devra réduire sa capacité de 70 à 65, alors qu’il y a déjà une liste d’attente. Entrée en vigueur le 1er avril dernier, cette révision avait été soutenue à Berne par Jean-René Fournier. Une fois dans son bureau, Alain Granger lui détaille les autres conséquences. Elles sont graves. «La durée maximale du stage au Semestre est passée de douze à dix mois. C’est parfois juste le temps qui manque pour relancer un jeune», regrette le directeur. Pour ne pas les lâcher complètement, son équipe a choisi de continuer à suivre certains ados hors de la structure, bénévolement. Surtout, Alain Granger est contraint de licencier parmi les 22 membres du personnel, «alors même que nous aurions besoin de davantage de moyens. De plus en plus, ceux qui arrivent chez nous ne savent pas écrire, pas calculer. Et je ne parle pas là d’opérations compliquées, mais de difficultés à effectuer les quatre opérations de base. Certains ne sont pas capables de rendre la monnaie.»
La discussion est engagée. «Vous allez me faire culpabiliser», fait mine de plaisanter Jean-René Fournier, avant de se défendre plus sérieusement: «Même s’ils n’étaient pas voulus, ce sont des effets auxquels on pouvait s’attendre. Mais il y avait urgence, il fallait sauver l’assurance chômage. Je revoterais pour cette loi.» Il se questionne néanmoins: «Peut-être aurions-nous dû nous préoccuper davantage des volets sociaux et éducatifs. Mais est-ce vraiment à l’assurance chômage de tout régler? Est-ce à elle d’assumer le fait qu’un nombre grandissant d’enfants terminent leur scolarité sans savoir lire ni écrire? Ne vaudrait-il pas mieux, en amont, soutenir les familles?» Alain Granger ne peut qu’acquiescer: «Beaucoup de nos ados viennent de familles monoparentales ou recomposées, avec de bas revenus et des horaires difficiles. Souvent, ce sont eux qui s’occupent de leurs frères et sœurs, et parfois même de leurs parents.»
MANQUE 1,2 MILLION
Reste qu'au final il manque 1,2 million de francs pour les quatre Semo valaisans. Alain Granger a approché les autorités cantonales, pour l’heure sans succès. Prenant congé, l’élu démocrate-chrétien promet de donner un coup de pouce. Il ne doute pas qu’une solution soit trouvée. Le directeur veut y croire. Jean-René Fournier, en Valais, c’est douze ans de Conseil d’Etat (1997-2009) et un surnom: le Gouverneur. Et si c’est le «monsieur avec la veste classe» qui le dit…
LE CHÔMAGE DES JEUNES EN CHIFFRES
UNE «BOMBE SOCIALE»
Plus de 15 000 Suisses de moins de 25 ans sont au chômage, une statistique qui ne comprend pas les 25 000 en fin de droit.
Au mois de juillet 2011, 15 150 jeunes (de 15 à 24 ans) étaient inscrits au chômage, soit un taux de 2,7% (contre 4,1% pour juillet 2010). Une amélioration chiffrée qui ne reflète pas l’exacte réalité. Car, en avril 2011, avec la réduction du nombre d’indemnités journalières prévue par la révision de la loi, ce sont 3000 jeunes qui ont été éjectés de l’assurance chômage. En juin, le conseiller national Otto Ineichen, président de la fondation Speranza, qui a pour but l’intégration au monde du travail, tirait ainsi la sonnette d’alarme. Il s’inquiète qu’en Suisse quelque 25 000 jeunes aient épuisé leurs droits et vivent de l’assistance sociale. «Ils forment une société parallèle grandissante.» Le radical n’hésite pas à parler de «bombe sociale». Reste qu’en comparaison internationale, la Suisse paraît encore privilégiée, le taux de chômage des jeunes se montant en moyenne à 20,6% au sein de l’Union européenne. Et, dans certains pays, il a explosé de manière catastrophique, comme en Espagne où il se chiffre à 46,2%.