La vie semble s’être arrêtée, comme définitivement figée dans une indicible douleur. A Pfaffenheim, littéralement la «maison du prêtre», bourgade pleine de charme perdue dans les vignes d’Alsace, à un jet de pierre de Colmar, deux jeunes garçons du village ne sont pas revenus de leur dernière plongée en Suisse, dans le lac des Quatre-Cantons. Et c’est toute une commune qui a pris le deuil. Ils s’appelaient Florian et Johann Schuller. Ils avaient 20 et 22 ans. «Chaque gamin que j’ai eu à l’école a laissé une trace en moi, mais ces deux-là, ils étaient parmi les meilleurs du village, serviables, actifs, pas vantards, insiste Romain Siry, le maire de la localité, un vieil ami du poète-chanteur Jean Ferrat. Ces deux-là étaient des assoiffés de vie… Alors, forcément, je suis triste et en colère.» La famille Schuller était très active dans la vie du village: la mère des deux jeunes disparus est directrice de la garderie d’enfants La Ruchette, mais aussi conseillère municipale. Ses fils avaient suivi sa voie: Johann, par exemple, avait été pendant quatre ans le maire du Conseil municipal des jeunes, et Florian l’un de ses conseillers. Et quand une section de Jeunes sapeurs-pompiers avait été créée dans le bourg, il avait fait partie de l’aventure, comme son frère Florian après lui et leur sœur Jessica aujourd’hui.
Anesthésiés
Dans la maison familiale, un peu sur les hauteurs, au bout d’une impasse, tous leurs proches sont réunis dans la même communion du souvenir, mines graves, visages défaits, tous prostrés dans l’incompréhension de la fatalité, révoltés en silence contre l’injustice et la brutalité du destin. En ce dimanche de Pâques, dans le séjour, quelques œufs en chocolat sont posés sur la table, mais personne n’a le cœur à les manger. Comment se résoudre à parler au passé de ces deux êtres chers, hier encore pleins de projets, pleins d’avenir? «C’étaient d’abord deux grands sportifs, témoignent Lionel et Isabelle Schuller. Ils étaient partis heureux dimanche vers 13 h 15 direction la Suisse, après un match de foot qu’on avait gagné 2 à 0 contre l’équipe d’un village voisin. Et vers 17 heures, on nous appelait pour nous dire qu’ils étaient portés disparus…» Les parents Schuller sont dignes et contiennent leurs émotions. Mais ils savent que rien ne sera plus jamais comme avant. «On est comme anesthésiés, hors de la réalité», confie Isabelle dans un souffle. «Ils ne sont plus là, ni pour nous faire rire ni pour le reste, lâche Lionel. Moi, la première image qui me revient sans cesse, c’est quand j’ai coupé leur cordon ombilical à leur naissance. C’est irrationnel. Le plus dur est devant. Mais on va se battre pour notre petite dernière, Jessica, qui a 17 ans. Il faut bien qu’on vive pour elle.»
Bulles d’air
Johann et Florian s’entraînaient depuis plusieurs mois en prévision de leur examen de niveau 3 de plongée. Le jour du drame, dimanche 28 mars dernier, au large de Beckenried, dans le canton de Nidwald, ils étaient accompagnés d’un camarade de la région de Mulhouse plus âgé qu’eux, rodé à l’expérience des grands fonds et qui les initiait à la plongée entre 40 et 60 mètres. «Ils connaissaient bien le lac des Quatre-Cantons et s’y étaient rendus souvent», précisent Isabelle et Lionel. En pleine plongée, le moniteur a soudainement expliqué par gestes à ses deux élèves qu’il avait un problème technique et qu’il fallait remonter à la surface. Parti un peu en avant d’eux, il ne les aperçoit tout à coup plus derrière lui. Une grande montée de bulles passe sous ses yeux. Il tente de redescendre pour les rechercher, mais la visibilité à cette profondeur est de deux à trois mètres, et remonte aussitôt pour donner l’alerte. Il est 16 h 25. «Quand nous avons été prévenus, racontent Isabelle et Lionel, on a pris la voiture et foncé en Suisse. On a d’abord cru juste à un accident, on a espéré qu’ils étaient échoués sur une berge, dans un endroit inaccessible. On a gardé l’espoir jusqu’au bout.»
Aidée d’une caméra sous-marine pour scruter le fond du lac, la police de Nidwald mettra plusieurs jours à retrouver les deux frères, qui gisaient par 110 mètres de profondeur. D’abord Johann, puis Florian, enfin remontés à la surface après cinq jours d’une longue attente. «Nous n’en voulons absolument pas au moniteur, insistent Isabelle et Lionel, il n’aurait pas été capable de leur faire faire n’importe quoi. On lui conserve notre confiance. De même, on voudrait merci aux autorités suisses de la manière exemplaire dont ils ont géré les recherches. Ce n’était pas une plongée improvisée, ils savaient ce qu’ils faisaient.» Les deux frères ont-ils été touchés par le mal des profondeurs? Ont-ils paniqué dans la noirceur de l’eau glacée? L’un a-t-il voulu sauver l’autre? On ne le saura probablement jamais. «Ce dont je suis certaine, c’est que si l’un a eu un souci, l’autre est forcément venu l’aider, ils étaient soudés comme des jumeaux», murmure la maman.
Dernier hommage
Désormais, pour Lionel et Isabelle, il faudra apprendre à survivre. «On avait des gamins souriants, polis, avenants, qui aimaient rendre service. Les gens les aimaient bien. Ce n’étaient pas de petits casseurs, juste des passionnés dans tout ce qu’ils faisaient», explique le papa. Ils aimaient le foot, le hockey, la plongée, les voyages. Johann, le plus âgé, était dans la vie active depuis août dernier: il était commercial dans une entreprise de matériaux de construction à Mulhouse. Pompier volontaire à Rouffach, le village voisin, il avait même rêvé d’en faire son métier et d’être pompier de Paris, mais avait été recalé pour un problème médical. Florian, le plus jeune, fréquentait le lycée Schweitzer à Mulhouse et se destinait au métier d’actuaire.
Un hommage solennel sera rendu aujourd’hui mercredi à Pfaffenheim aux deux frères disparus. L’église du petit village alsacien sera certainement beaucoup trop étroite pour contenir tous ceux, amis et proches, qui voudront venir leur dire un tout dernier adieu.