Liberté. Un mot qui résonne comme une évidence pour le commun des citoyens helvétiques. Pas pour Rachid Hamdani. Plus. Plus depuis 19 mois. Plus pendant 583 jours. Probablement plus jamais. Sûr qu’en ce mardi 23 février, à 15 h 40, au moment de décoller dans le vol TU 602 à destination de Zurich, le Vaudois doit y penser. Libre. Enfin! Dès ce soir, il va revoir sa femme, Bruna, ses enfants, ses petits-enfants et notamment les deux derniers, Joachim et Noam, qu’il n’a vus qu’en photo des profondeurs de sa longue captivité. Cinq cent huitante trois jours dont dix en prison, sept semaines seul au secret dans une résidence surveillée, et le reste confiné dans les locaux de l’ambassade de Suisse à Tripoli avec son compagnon d’infortune, Max Göldi.
C’est assurément aussi à lui qu’il pense en survolant Tunis en route pour une liberté qui ne reste encore qu’un espoir pour son compagnon. Car, cruel paradoxe, au moment où l’un recouvre sa liberté, l’autre s’enfonce plus profondément dans les tréfonds de l’angoisse, condamné à contempler les murs de la prison Al Jadaida comme seul horizon. Comme si, au-delà du millier de kilomètres qui désormais les séparent, leur sort scellé le 19 juillet 2008 à Tripoli restait toujours intimement lié. Bloqués plus d’un an et demi, en représailles à l’arrestation, quatre jours plus tôt, à Genève, d’Hannibal Kadhafi, lequel sera relâché deux jours après. Otages dont le seul tort est le passeport et la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Départ dans la nuit
Pour Rachid Hamdani, tout s’est soudain déroulé très vite. Blanchi de toute accusation par le tribunal libyen depuis deux semaines, enfin armé d’un visa en règle, l’ingénieur vaudois de 69 ans quitte Tripoli en voiture lundi 22 février vers 23 heures avec un membre de l’ambassade de Suisse sur place. Vers 1 heure du matin, il atteint la frontière séparant la Libye de la Tunisie. «Tout était parfaitement organisé, j’ai passé la frontière comme un VIP», dirat- il plus tard par téléphone à la TSR. Accueilli à la frontière par le consul honoraire de Suisse à Djerba, il rejoint «l’île aux sables d’or» chère à Flaubert, paradis des touristes et comme une oasis sur le chemin de la liberté pour l’ex-otage vaudois.
«Ce dossier est très complexe. Il ne faut pas oublier qu’il en va de vies humaines»
Christian Faessler, ambassadeur de Suisse à Tunis
Le lendemain, c’est l’ambassadeur de Suisse à Tunis, Christian Faessler, parti aux aurores de la capitale tunisienne, qui rejoint cet hôte un peu spécial. «Vous savez, cela fait partie de notre mission et de la beauté de cette profession, d’aider nos concitoyens qui en ont besoin.» Déjà à sa cinquième mission, bientôt à la retraite, l’ambassadeur a connu bien des situations difficiles, notamment en poste au Nigeria. «Là, moi je n’ai rien fait, dit-il, j’ai juste accompagné M. Hamdani sur le chemin de son retour en Suisse.» Un retour mené dans la plus grande discrétion, suivant la volonté de Berne. Aucune communication officielle, aucune déclaration des autorités, ni renseignements donnés aux médias. Il faut dire que, du côté de la Confédération, les négociations se multiplient.
Le Département des affaires étrangères est en contact étroit avec les Allemands à Berlin, Micheline Calmy-Rey et la présidente Doris Leuthard se succèdent auprès du gouvernement espagnol à Madrid. «Oui, le mot d’ordre de ne rien communiquer était très clair, confirme Christian Faessler. Mais il faut comprendre que ce dossier est extrêmement complexe, avec tellement d’acteurs différents en jeu. Tout ce qui peut être dit ou écrit peut être interprété. Il ne faut pas oublier qu’il y va de vies humaines. Max Göldi est toujours incarcéré en Libye.» Et son sort reste toujours aussi incertain. Alors que Mouammar Kadhafi a une nouvelle fois appelé à la guerre sainte contre la Suisse la semaine dernière, son fils Hannibal a rendu visite à Max Göldi dans un salon de sa prison ce lundi. Une façon de souffler le chaud et le froid sur une affaire dont on peine de plus en plus à déceler la logique.
Un homme courageux
Rachid Hamdani a, lui, retrouvé sa liberté en Tunisie, la patrie qui l’a vu naître. Mais des charmes du vieux quartier de la Casbah, à Tunis, son souk, ses portes de couleurs ouvragées et ses cafés aux carrelages ornementés, il n’a pas profité. Arrivé de Djerba en avion dans la capitale, il en est reparti presque aussi vite et des plus discrètement. Par un simple vol de ligne, le vol Tunisair 602 de 15 h 40.
«Je l’ai trouvé bien, raconte Christian Faessler, c’est un homme très courageux, pour qui j’ai beaucoup d’admiration. C’était très digne et calme. Bien sûr, il était heureux, mais en même temps très triste que son compagnon ait dû rester là-bas. Psychologiquement, vivre une telle situation est très complexe. Quand vous partagez une telle expérience, aussi rude, vous créez des liens très forts. Avec Max Göldi, ils sont très attachés l’un à l’autre, et tout le temps que nous avons passé ensemble M. Hamdani avait une pensée pour lui. On sent que ce sont des hommes qui ont beaucoup voyagé, qui sont curieux des autres et qui ont beaucoup de cran.»
Zurich, 17 h 50
A 17 h 50, ce mardi 23 février, Rachid Hamdani a enfin touché le sol suisse. Pour la première fois depuis 583 jours. Une voiture de la Confédération l’a immédiatement emmené rejoindre sa famille réunie chez l’un de ses fils. Là, il a pu voir et enfin embrasser ses deux derniers petits-enfants, nés durant sa captivité. Désormais, c’est Max Göldi que la Suisse attend. Avec au cœur l’espoir né de ce jour de liberté.