Angelica, 43 ans, a tout pour être heureuse. Elle aime son indépendance et sa vie de femme active, sa tribu d’amis, son travail d’ingénieure en informatique et le salaire qui va avec, son grand cinq-pièces et demie de la banlieue lausannoise. Elle est célibataire mais pas désespérée. «Tu vois le tableau?» rigole-t-elle. Aujourd’hui, le bonheur absolu serait pourtant que la pièce au fond du couloir se transforme en chambre d’enfant. Un berceau à la place du bureau. Alors, il y a moins d’un mois, elle s’est rendue à Barcelone, en Espagne, pour se faire inséminer. Une fécondation in vitro avec don d’ovocytes et de sperme: le début de sa vie de mère, espère-t-elle. Cette décision, elle l’a prise seule, décidée à ne plus attendre d’avoir trouvé l’homme de ses rêves pour accomplir son désir le plus cher.
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Comme Angelica, toujours plus de Suissesses se rendent sur l’internet pour savoir comment et sous quelles conditions devenir mère sans homme à ses côtés. Verom020976 résume ainsi sa quête sur un forum: «J’ai 34 ans et je suis célibataire. J’ai du mal avec l’amour et les hommes et j’ai l’impression que je n’arriverai pas à trouver le futur père de mon enfant. Alors j’ai bien réfléchi et décidé d’avoir un bébé toute seule. Sinon, j’ai bien peur de trop attendre et de le regretter dans le futur.» Pour parvenir à ses fins, cette internaute a plusieurs options: faire appel à un ami, draguer dans un bar à la recherche d’un partenaire d’un soir ou même accepter l’offre généreuse de Polisson92 (!): «Bonjour, je suis de la région parisienne et ma semence est à votre disposition. Je suis brun aux yeux bleus.»
Si aucune de ces réponses ne la convainquent, il lui reste l’insémination artificielle dans une clinique étrangère ou l’adoption. Car, en Suisse, la loi interdit le recours à la procréation médicalement assistée pour les femmes non mariées, mais permet l’adoption par des célibataires âgés de 35 ans révolus. Une autorisation qui reste plutôt rare dans les faits: en Suisse en 2009, treize personnes ont adopté seules, 258 en couple. Marie-Véronique Blanc, responsable des célibataires sur le site d’@dopte.ch, confirme: «Le parcours vers l’agrément est long, voire pénible. Et même si la démarche est identique, que l’on soit en couple ou seule, il est vrai qu’une mère célibataire doit faire preuve d’encore plus de ténacité et de courage.»
UN PHÉNOMÈNE EN ÉVOLUTION
Celles qui choisissent l’insémination en milieu médical échappent donc à la décision d’autrui. Pour autant qu’elles aient les moyens de se rendre à l’étranger, en Espagne, en Belgique, au Danemark ou en Angleterre, pays où la législation est plus permissive en matière de procréation médicalement assistée, rien ni personne ne peut les arrêter. En 2010, pour leur faciliter les démarches, la compagnie Swixmed, basée à Zurich et spécialisée dans le tourisme médical, a même ouvert un département qui organise voyage et soins à Alicante pour des femmes ou des couples en mal d’enfants. «En 2010, nous avons ainsi envoyé 248 patientes à la clinique IVFSpain et, parmi elles, 17 étaient des femmes seules», déclare Jan Sobhani, directeur de Swixmed. En 2011, la clinique s’attend à recevoir le double de demandes. Mêmes statistiques à la clinique Eugin, à Barcelone: sur la centaine de patientes suisses, une dizaine sont des célibataires. Au téléphone, la réceptionniste répond même en français, avec une pointe d’accent vaudois. «Les patients en provenance de la Suisse représentent environ 1% de notre activité, mais ne cesse d’augmenter, se félicite la directrice des soins médicaux, Valérie Vernaeve. A nous de tout faire pour les accueillir au mieux: parler leur langue est l’un des facteurs.»
MÈRES HORS LA LOI
A raison d’une dizaine de Suissesses célibataires par clinique, combien sont-elles à se faire inséminer chaque année à l’étranger? Le phénomène est impossible à chiffrer. Il faudrait le chercher parmi les femmes qui déclarent à l’office du tuteur général ne pas connaître l’identité du père de leur enfant. Anna Hauser, psychologue et secrétaire générale à la Fédération suisse des familles monoparentales, note que ces femmes sortent des statistiques habituelles des familles monoparentales. «Comme elles ont généralement plus de moyens et sont mieux intégrées socialement, elles sont moins sujettes à la précarité que les autres familles monoparentales», analyse-t-elle. Au Centre de procréation médicalement assistée de Lausanne, la gynécologue Katja Schwenn en rencontre parfois, à la recherche d’un conseil ou d’une référence de clinique étrangère. «Elles ont entre 38 et 45 ans et viennent parce qu’elles n’ont pas trouvé de compagnon pour envisager un projet de famille. Elles ont souvent effectué une grande réflexion autour du sens de leur vie, de la maternité.» Pour la gynécologue, ces femmes se sont résignées à inscrire leur désir d’enfants hors de la donnée romantique d’un couple. «Et c’est bien là ce qui choque, rétorque Marianne Modak, sociologue de la famille à la Haute Ecole de travail social et de la santé à Lausanne. Ces femmes se sentent libres d’oser faire un enfant sans homme, sans mari. Elles se passent de leur autorisation et de leur contrôle.» Paradoxalement, la sociologue y lit aussi une injonction à la maternité qui reste forte dans notre société. «A force de marteler que le destin des femmes est d’être mères, ces célibataires ne pensent pas pouvoir s’épanouir hors de la maternité.» Pour Stéphanie Pache, chercheuse à l’Institut universitaire d’histoire de la médecine, à Lausanne, si on les accuse de faire des enfants pour elles, sans penser au bien-être de l’enfant, c’est parce qu’en agissant ainsi elles privent leurs progéniture d’une double filiation. «Et parce que, dans l’imaginaire collectif, il n’y a pas de bonne mère sans mari.»
LA FAMILLE EN PLEINE MUTATION
Mais voilà, dans une société où, selon un rapport de l’Office fédéral de la statistique, «la famille est une institution en pleine mutation», le regard que l’on porte sur cette situation devra sans doute évoluer. «Face à la diversité des situations familiales, il devient difficile pour les sociologues de trouver une définition unique qui les regrouperait, décrypte Marianne Modak. La famille en tant que modèle normatif, un couple hétérosexuel marié pour la vie avec deux enfants, même s’il reste dans la tête de chacun, ne représente plus la réalité de la majorité.»
Une chance pour Angelica et son futur bébé: loin d’être des marginaux, ils ne seront alors qu’une pièce de plus dans le patchwork bigarré des familles suisses.
Pour en savoir plus: «La production d’enfants: une injonction ambivalente», «Nouvelles questions féministes», No 30/1, Ed. Antipodes, mars 2011.
A Genève, Isabelle, 54 ans, traductrice, et ses deux filles, Isadora, 14 ans, et Isaline, 9 ans, adoptée en célibataire en Lettonie en août 2010.
TROIS TÉMOIGNAGES
«Isadora a un père, la petite n’en aura pas»
«J’ai eu Isadora à 40 ans avec mon ex-mari. A la minute où ma fille est née, j’ai su que je voudrais renouveler l’expérience et avoir un deuxième enfant. Mais, trois ans plus tard, nous nous sommes séparés, son père et moi. Je m’étais donné jusqu’à 45 ans pour rencontrer quelqu’un et essayer d’avoir ce second enfant. Et puis, un jour, à un vernissage, j’ai rencontré une femme, mère célibataire d’une petite fille adoptive, qui m’a dit que l’on pouvait adopter un enfant en solo. Je ne savais pas que c’était possible.
DIX-NEUF MOIS D’INTERVIEWS...
» J’ai posé des questions, je me suis renseignée. En mars 2004, à 47 ans, j’ai écrit ma première lettre à l’Office de la jeunesse de Genève. Il m’a fallu dix-neuf mois pour obtenir l’autorisation d’adopter, en septembre 2005; dix-neuf mois d’interviews, de questions, d’enquêtes par des assistantes sociales, dont on a souvent la nette impression qu’elles sont défavorables à des adoptions par des célibataires, même si c’est tout ce qu’il y a de plus légal. Par moments, je me de-mandais si elles avaient compris que les divorces existent. La question récurrente, c’était de savoir si j’aurais le soutien de mon entourage et si l’enfant aurait un référent masculin. On vit entourées d’hommes, je n’aurais jamais élevé mes filles coupées du monde! C’était un combat pénible. Et, surtout, on ne sait jamais si ça va finir par marcher. Mais je n’ai jamais douté.
» Une fois que j’ai obtenu l’autorisation d’adopter, j’ai choisi la Lettonie, pays qui m’attirait et l’un des rares à ouvrir l’adoption aux célibataires. Ne pas distinguer les couples des célibataires me paraît parfaitement normal. Pour dire franchement, je trouve qu’il y a des enfants qui sont mieux sans père. D’ailleurs, même si j’avais rencontré quelqu’un pendant la procédure d’adoption, je savais qu’il n’aurait pas été le père de mon futur enfant. Pour moi, c’était très clair dès le départ: Isadora a un père, la petite n’en aura pas.
» Avec Isadora, nous sommes allées chercher Isaline en Lettonie en août 2010. J’avais 53 ans et ma perle de la Baltique 8 ans et demi. Depuis, c’est comme une évidence, comme si elle avait toujours été là, un vrai bonheur à trois. Cette adoption, c’est mon histoire à moi. Je n’ai pas besoin d’un père pour ma fille, même si c’est ce que beaucoup d’hommes craignent en rencontrant une célibataire.»
«Si j’étais mariée, on me rembourserait jusqu’à trois fécondations»
Dans la banlieue de Lausanne, Angelica, 43 ans, ingénieure informaticienne, attend les résultats de son test de grossesse.
«J’ai toujours voulu des enfants. Mais, après quelques relations longue distance, j’ai vécu pendant dix ans avec un homme qui ne voulait pas d’enfants. A l’époque, je m’étais interrogée: «Est-ce que j’aime plus l’idée d’avoir un enfant ou cet homme?» Comme il comptait davantage qu’un hypothétique enfant, j’avais accepté de renoncer à la maternité, en espérant qu’il changerait peut-être d’avis. Nous nous sommes séparés à mes 40 ans et, à ce moment, mes envies de maternité sont revenues me hanter. Alors j’ai pris la décision de faire cet enfant sans compagnon, mais pas seule puisqu’il grandira entouré de ma famille et de toutes les personnes qui me connaissent et me veulent du bien. Donc dans une famille comme les autres, vu qu’aujourd’hui la plupart d’entre elles sont éclatées, divorcées. Comme je savais qu’en Suisse, c’était interdit, je me suis renseignée sur l’Espagne, les Etats-Unis et l’Angleterre. La différence des lois concernant la procréation médicalement assistée et l’adoption est absurde! Tout comme le fait que, malgré la loi, ce sont des généralistes et des gynécologues suisses qui s’occupent du suivi, avant et après l’insémination à l’étranger. Ils deviennent alors en quelque sorte nos complices. C’est très hypocrite: personne ne veut savoir d’où vient le bébé.
UN TRAITEMENT À 10000 FRANCS
» A la clinique Barcelona, le médecin m’a dirigée vers une fécondation in vitro avec don de sperme et d’ovocytes pour maximiser mes chances d’être enceinte: avec mes ovocytes, c’est 5% de chances d’être enceinte, avec ceux d’une femme plus jeune, on passe à 65%. Le calcul a été vite fait. En février, je m’y suis rendue avec une copine. Pour se détendre avant l’intervention, on a fait les magasins de chaussures. On aurait dit un contrôle gynécologique, mais les émotions étaient intenses. Ce traitement me coûtera environ 10 000 francs. Si j’étais mariée, on me rembourserait jusqu’à trois essais. A mon sens, il y a une vraie contradiction à vouloir conserver un Etat laïc et à parler d’égalité de tous aux yeux de la loi alors qu’on s’appuie sur un système de valeurs catholiques et conservatrices pour justifier l’interdiction qui m’est faite de devenir mère. J’espère que, si j’ai le bonheur d’avoir une fille, elle n’aura pas à renoncer à ses rêves parce que la société n’approuve pas son mode de vie et ses désirs.»
«La Suisse ne m’interdit pas d’être mère, elle m’interdit le procédé pour le devenir»
A Bernex, Laurence, 39 ans, enseignante, a commencé le processus pour se faire inséminer à Barcelone.
«Mon envie d’être mère date de mes 16 ans. Mais la vie a fait que je n’ai jamais rencontré le bon partenaire. Je me suis mise une limite à 42 ans et, passé cet âge, il faudra peutêtre que je me fasse une raison. Pourtant, je n’arrive pas à imaginer ma vie sans enfants. Je n’ai pas du tout fait une croix sur le couple, mais je sais que, même si je rencontrais quelqu’un demain, le projet d’enfant ne serait pas pour tout de suite. Accepter que ma famille ne sera pas forcément un père, une mère, un enfant a été un chemin difficile. C’est pour ça que j’ai attendu 39 ans. Parce que j’avais toujours le rêve qu’une famille normale soit possible. Et puis, il y a deux ans, j’en ai eu assez d’être seule et je me suis dit: «Qu’est-ce qui me manquerait le plus si j’avais le choix, un compagnon ou un bébé?» La réponse était toujours l’enfant. Alors j’ai décidé de devenir mère seule. Bien sûr, j’ai pensé à demander à un ami. Un don direct en quelque sorte. Certains me l’ont proposé sur le ton de la plaisanterie, mais je crois que, pour moi, ce n’était pas une solution. C’était les mettre, me mettre et peut-être mettre l’enfant à naître dans une situation ambiguë. Comment expliquer: c’est ton père, mais pas ton père? Comment définir les liens? Donc le don anonyme, dans une clinique étrangère, me semblait la seule solution.
CLINIQUE TROUVÉE SUR L’INTERNET
» Le choix de pouvoir devenir mère devrait être ouvert à tout le monde: la maternité est un droit, alors heureusement qu’existe cette option. Même si ça m’a un peu dérangée d’être en quelque sorte hors la loi. C’était avant que je ne réalise que la Suisse ne m’interdit pas d’être maman, elle m’interdit le procédé pour le devenir. La clinique, je l’ai trouvée sur l’internet et j’ai ciblé EasyJet: Barcelone, Valence, Bruxelles. Il y a quand même le côté financier qui entre en ligne de compte. Au final, selon mon budget, entre le voyage, l’hôtel et les 1450 euros de la procédure, un don de sperme simple, ça devrait me coûter près de 2500 francs. Je m’autoriserai cinq essais. On ne choisit rien du donneur, on sait seulement que la clinique choisira un donneur de la même race avec la même couleur de peau, de cheveux et d’yeux. Certains peuvent avoir l’impression que l’on s’achète un jouet. Mais, en fait, pour toutes celles qui le vivent, c’est un long chemin et le rêve final, c’est de mettre au monde un enfant.»