L’ÉNIGME SUISSE QUE FAIT-IL PENDANT CINQ HEURES?
Qu’a donc fait Matthias Schepp pendant cinq heures, entre 13 et 18 heures, le dimanche 30 janvier, date à laquelle il disparaît de Saint-Sulpice avec ses fillettes? C’est peut-être toute la clé de l’énigme. Est-ce en Suisse qu’il se serait débarrassé d’Alessia et de Livia? Beaucoup d’éléments pourraient porter à le croire. En quittant sa maison du chemin de Champagne, il laisse des lasagnes prêtes à être servies dans le four, les deux sacs contenant les rechanges des fillettes et, surtout, leurs doudous. A Marseille, le lendemain 31 janvier, il est capté seul par les caméras de surveillance des banques quand il effectue plusieurs retraits dans des distributeurs automatiques dans le secteur de la rue de la République, aux alentours de midi. Il est seul encore à bord de son Audi quand il stationne dans un parking privé entre 11 h 03 et 16 h 10, près de la Canebière. A 16 h 30, il embarque sur le ferry à destination de Propriano, en Corse… Les éléments qui accréditent la thèse qu’il était ce jour-là à bord avec ses jumelles ne proviennent que de témoins oculaires et auditifs, difficiles à valider formellement. La veille, journée du 30 janvier, est peut-être capitale. Résumons.
13 h Matthias récupère ses fillettes qui jouaient chez son voisin, chemin de Champagne, à Saint-Sulpice.
15 h 50 Alors qu’il est en voiture, il envoie un SMS depuis Morges à Irina pour l’informer qu’il ramènera les fillettes le lendemain à l’école des Pâquis, à Saint-Sulpice.
18 h 04 Matthias Schepp passe la frontière suisse à Genève. Le trajet entre Morges et la frontière dure cinquante minutes. Reste ici une heure creuse. Qu’a-t-il fait pendant tout ce temps?
18 h 15 Matthias est aux environs d’Annecy, dans un timing normal.
19 h 40 Dernier SMS, reçu d’Irina, aux environs de Lyon, il tient là encore un horaire normal dans sa trajectoire. Ensuite, Matthias Schepp coupe son portable.
LES SACS DES FILLES
Le 9 février dernier, la mère lance un appel dans l’émission «Chi l’ha visto», sur la Rai3. Au côté de son frère Valerio, elle brandit les deux sacs contenant les rechanges des fillettes, qu’elle retrouvera le soir de leur disparition au domicile de Matthias.
MORGES, LE SMS QUI INQUIÉTERA IRINA
Le dimanche 30 janvier, Matthias envoie un SMS à Irina à 15 h 50, via l’antenne cerclée, lui annonçant qu’il ramènera les jumelles le lendemain à l’école. Qu’a-t-il fait jusqu’à 18 h 04, heure à laquelle il passe la frontière à Genève.
LA POLICE SURVOLE LE LÉMAN
Le 7 février, les enquêteurs de la gendarmerie vaudoise intensifient leurs recherches. En collaboration avec les polices italienne et française, des centaines d’inspecteurs sont mobilisés.
«ELLES N’ONT PAS SOUFFERT. ELLES REPOSENT EN PAIX»
ENQUÊTE ARNAUD BÉDAT ET JEAN-MICHEL VERNE (EN CORSE)
L’espoir est de plus en plus mince, réduit à presque rien. Mais Irina s’accroche, tant bien que mal, tant qu’elle peut, comme un marin agrippé au bastingage dans une mer démontée. Désemparée, anéantie, sous médicaments, elle ne veut et ne peut se résoudre au pire, près de vingt jours après la disparition de ses enfants de Saint-Sulpice, le 30 janvier dernier. Comment admettre qu’Alessia et Livia, 6 ans, ont peut-être disparu à jamais par la folie d’un père qui les aimait trop, après un terrifiant jeu de piste vers la mort? Et qui a avoué à Irina, dans une missive écrite le 3 février, les avoir emportées avec lui: «Tu ne les reverras plus. Elles n’ont pas souffert et reposent maintenant dans un endroit tranquille.»
«Te suis complètement fou. A Paide! Au revoir pour toujours»
Matthias Schepp, dans sa lettre postée le 2 février de La Valette-du-Var
Comment ne pas conserver l’impossible espoir, dans les tréfonds de son cœur de mère, comment ne pas imaginer qu’elles sont peut-être toujours en vie et reviendront à Saint-Sulpice, comme aux jours heureux? Les lettres postées par Matthias le long de son dernier parcours ne laissent pourtant plus guère de place au doute: «Sans la garde conjointe, je n’y arrive pas, écrivait-il à Irina depuis La Valette-du-Var, le 2 février. Je suis complètement fou, malade, détruit! A l’aide! Je n’en peux plus, je n’y arrive plus. (…) Tout ce que je voulais, c’était une famille. (…) Je suis vraisemblablement malade, mais je ne sais pas de quoi… Au revoir pour toujours! (…) Il n’y a plus rien à faire.»
Mécanique, presque froide, Irina assure avec dignité et multiplie les appels devant les caméras de télévision, soutenue par son frère, le fidèle Valerio, un chirurgien de renom arrivé en Suisse depuis la Belgique dès la nouvelle de l’enlèvement connue. Plus qu’une béquille, un soutien indéfectible mué en porte-parole, qui multiplie les points presse, gère les médias, calcule les apparitions d’Irina, négocie pour elle les interviews et les exclusivités – comme au temps de l’affaire Maddie McCann, une bataille féroce dans laquelle les médias italiens jouent un rôle omniprésent. Dès le début de l’affaire, Irina a cru avoir besoin d’eux.
LA PISTE ITALIENNE SE REFERME
Car c’est d’abord en Italie, son pays natal, que se sont concentrés tous les espoirs au début de la semaine dernière: avant le suicide de Matthias Schepp, on avait cru voir les fillettes dans la Péninsule en sa compagnie, notamment dans un bar d’Ascoli, pas loin du village de Cerignola, où il s’est suicidé le 3 février dernier sous l’EuroCity Milan-Bari. Mais il a fallu vite déchanter. Peu de temps auparavant, le même jour, vers midi, Matthias avait mangé dans une pizzeria près de Naples, à Vitri sul Mare. Seul. La participation d’Irina à la populaire émission de la RAI3 Chi l’ha visto, version italienne de Perdu de vue, n’a rien donné de concret… La police italienne a abandonné depuis ses recherches, convaincue désormais que les fillettes – dont les chiens de la brigade cynophile n’ont pas reniflé l’odeur - n’ont sans doute jamais mis les pieds en Italie.
LA CORSE, UN LEURRE?
Puis la piste a mené en Corse, le long de la côte orientale, entre Bonifacio et le cap Corse où les enquêteurs ont concentré ensuite leurs investigations. A Marseille, le 31 janvier, Matthias Schepp avait pris le ferry Scandola à 18 h 35 vers Propriano, peut-être en compagnie d’Alessia et de Livia. Détail troublant: il avait acheté trois billets pour la cabine 211. Arrivé le lendemain matin tôt sur l’île de Beauté, il était reparti le même jour, à 21 heures, de Bastia vers Toulon, sur un ferry de la compagnie Corsica Ferries. Seul cette foisci, c’est certain. Qu’a-t-il donc fait durant ces quinze heures passées sur l’île? Pourquoi ce curieux voyage dont on peine à comprendre la signification? N’était-ce qu’un leurre destiné à égarer les policiers? Depuis, quelques témoins jurent en Corse avoir croisé Matthias, seul ou avec ses fillettes. Mais les récits récoltés par les enquêteurs sont le plus souvent assez fragiles et pas toujours très fiables. Certains détails, comme l’habillement de Matthias ce jour-là, ne collent parfois pas. Ainsi, le témoignage d’Olga Orneck, qui jure avoir croisé les jumelles devant une boulangerie de Propriano, décrit le fugitif vêtu d’un pantalon clair, d’un caban et d’un tricot rouge. Une tenue qui ne correspond pas à celle enregistrée par la caméra de surveillance d’un distributeur automatique de billets de banque à Marseille, quelques heures auparavant. Les autres témoignages récoltés par la police, souvent de bonne foi, font plutôt état de la présence de Matthias seul en Corse.
LE COURAGE D’UNE MÈRE
En fait, rien ne vient vraiment confirmer qu’Alessia et Livia sont passées par la Corse.
Dimanche dernier, Irina a débarqué en Corse pour tenter de comprendre ce mystérieux rébus semé par Matthias dans sa folle cavale. Elle a guidé les enquêteurs sur les lieux qu’elle avait parcourus avec sa famille, alors unie, en 2008, à la recherche d’un endroit symbolique où Matthias aurait pu enterrer les fillettes. En fin de journée, dans une petite salle de l’aéroport Campo dell’Oro, à Ajaccio, elle est apparue avec une vingtaine de minutes de retard, les traits tirés, mais le regard extrêmement déterminé. Elle venait de survoler également les lieux supposés du passage de Matthias dans la journée du 1er février: Propriano, Favona, sur la côte est, puis Porto-Vecchio et Macinaggio, où Matthias aurait été vu par un témoin vers 14 h 45. Irina serrait dans ses bras les deux peluches de ses enfants: Casimir, le lapin rose d’Alessia, et Mathilde, le mouton beige de Livia. Dans une courte déclaration, elle a rendu hommage au travail de la presse et des policiers, puis a réitéré un appel à témoins pour tous ceux qui «en Italie, à Marseille, en Corse ont vu les enfants». Puis elle est repartie vers un lieu inconnu, sans doute en Allemagne, où elle s’est réfugiée voilà quelques jours, fuyant la pression médiatique.
TOUT S’EST EFFONDRÉ
Suisse, Corse, Marseille, sud de l’Italie: autant de lieux où les enquêteurs cherchent à retrouver la trace d’Alessia et de Livia, probablement mortes d’avoir été trop aimées par un père désemparé qui ne voyait plus aucune issue que de les emporter avec lui dans son dernier voyage. Son épouse avait réussi à le convaincre de suivre une thérapie. Sans succès.
Sa séparation, puis la procédure de divorce, le minait. Et puis il avait appris que sa femme devait partir travailler à Bruxelles, emportant avec elles les fillettes qui allaient, pensaitil, définitivement lui échapper. Les relations devenaient tendues, puis quasi inexistantes. Matthias rêvait de reconquérir Irina, sans espoir. Tous ses efforts tombaient à l’eau. Tout s’effondrait. Il n’était plus qu’un homme seul.
Tout indique aujourd’hui que Matthias Schepp a probablement commis l’irréparable. «L’homme que j’ai épousé n’est pas celui qui a enlevé mes filles, dira Irina. Il avait deux visages.» Personne n’a encore dressé avec exactitude le portrait de cet ingénieur de 44 ans, tant son profil paraît presque banal et sans fissures apparentes. «Un homme presque trop parfait», dira sa belle-sœur.
«Cherchez-les et trouvez-les! Je suis sûre qu’elles sont vivantes»
Irina Lucidi aux policiers, le 6 février
On le décrit comme soigné, sérieux, méticuleux, poli, timide et sans histoire. Parfois nerveux et violent, selon son épouse. Il est né à Toronto, au Canada, le 30 juillet 1967, et a un frère jumeau, Daniel, qu’on retrouve souvent à ses côtés, à Lausanne ou à Ettingen, dans le canton de Bâle-Campagne, où ils ont grandi ensemble.
Dans ce grand village-dortoir de 5000 habitants, c’est la consternation. On dévore tous les jours le Blick à l’heure du café, mais personne ne semblait vraiment le connaître. «Il me semble l’avoir croisé une fois à la Coop avec ses jumelles», croit se rappeler Nicole, un café crème à la main, dans l’unique tea-room du lieu.
A l’auberge de Saint-Sulpice, Hannelore Schnöll se souvient également bien de lui. Il venait régulièrement manger avec ses jumelles, souvent le dimanche à midi. «C’était un papa doux et tendre, racontet-elle, et ses filles étaient de vraies petites poupées. On voyait qu’il crevait d’amour pour elles.»
Quelques jours avant d’enlever ses fillettes, depuis l’ordinateur de son bureau, à Philip Morris, Matthias Schepp consultait des sites internet traitant des méthodes d’empoisonnement et des techniques de suicide. Puis rédigeait dans la foulée son testament. Sa décision était prise. Rien n’allait plus l’arrêter dans son plan machiavélique: celui d’emmener ses filles jusqu’au bout de sa folie, et de faire subir à sa femme la pire vengeance qui soit pour une mère: celle de ne, peut-être, jamais les retrouver, et d’errer dans une quête sans fin, seule pour toujours, sans avoir la possibilité de faire le deuil de ses filles.
«IL A DÛ PROJETER SA PROPRE SOUFFRANCE SUR SES FILLES»
Psychiatre et responsable au Centre universitaire romand de médecine légale, le Dr Gérard Niveau analyse les ressorts psychologiques de la dérive criminelle du père des jumelles.
Texte Robert Habel
Par quel cheminement psychologique un père peut-il tuer ses deux filles?
On a du mal à concevoir que quelqu’un puisse tuer ses propres enfants. C’est profondément anormal, au sens darwinien du terme: l’instinct nous pousse à protéger notre progéniture. Comment peut-on arriver à cette extrémité? Cet homme devait être dans une grande souffrance morale et psychologique, ce qui entraîne un rétrécissement du champ de la conscience et une espèce d’obnubilation sur un seul point: il faut faire disparaître cette souffrance par n’importe quel moyen.
Mais pourquoi a-t-il tué ses filles avant de se suicider?
On dit dans la presse que c’était quelqu’un de très rigide, de très méthodique; on dirait dans notre jargon de psychiatre qu’il était très obsessionnel: il s’était fait une idée de sa vie et il lui était extrêmement difficile d’imaginer que les choses puissent se passer autrement. Il a dû projeter sa propre souffrance sur ses filles et il s’est dit qu’il n’était pas possible de les laisser souffrir autant que lui.
Ces deux filles étaient blondes comme lui et non noiraudes comme sa femme. A-t-il pensé, à cause de cette ressemblance, qu’elles étaient plus proches de lui?
Oui, cette ressemblance a pu augmenter une sorte d’identification avec ses filles. On constate souvent, chez les parents, une identification avec l’enfant du même sexe; le père, par exemple, projette plus facilement ses propres désirs et sa propre vie intérieure sur son fils. Mais, dans ce cas, c’est la ressemblance physique qui a pu jouer un rôle.
Vous pensez que l’idée de tuer ses filles, puis de se suicider, avait germé depuis longtemps dans sa tête?
Dans le cas d’un meurtre, l’individu passe par différentes périodes: l’idée germe progressivement, elle passe par des étapes successives. D’abord l’idée vient, mais elle est repoussée, puis l’idée se représente et elle est acceptée. Ensuite, la personne construit petit à petit le scénario. Je pense que cette idée était présente dans sa tête depuis plusieurs semaines.
Avant de se jeter sous un train, il prend un dernier repas et le patron de la pizzeria le trouve parfaitement calme et décontracté. Il a l’impression d’avoir accompli sa mission?
On constate souvent un soulagement dans la période qui précède le suicide: les gens ont pris leur décision, ils savent que c’est la fin. Mais la perception par quelqu’un d’extérieur n’est pas toujours représentative de ce qui se passe réellement à l’intérieur de la personne. Il nourrissait peut-être, intérieurement, des obsessions morbides. Le geste de tuer ses filles n’est supportable que dans l’idée qu’il va se suicider ensuite. Il y a une sorte d’autoéquilibre psychique qui s’établit: on accomplit un programme et, quand ce programme sera fait, on sera libéré. Il s’est fixé des objectifs et il les a atteints. C’est une sorte de rationalisation de l’horreur.
Sa femme avait déposé une demande de divorce: ce geste a-t-il pu être, pour lui, un facteur déclenchant?
Je ne voudrais pas faire porter à cette malheureuse femme une quelconque responsabilité dans ce drame, mais il est certain que le fait de poser, comme cela, un élément concret qui marque la rupture du lien conjugal, a dû être un facteur déclenchant. Si la demande de divorce avait été déposée dans un an, il aurait peut-être eu le courage de se remettre en question pour accepter la rupture. Mais il s’est enfermé dans son sentiment d’échec.
Il y a un plaisir masochiste à se dire que tout est fini et qu’il faut mourir?
Il y a peut-être eu, chez lui, une sorte de plaisir à la fois sadique et masochiste à accomplir ce programme totalement morbide et cruel. Il y a eu aussi une sorte de réassurance narcissique: il a été un peu Dieu pendant un moment, il a décidé de la vie et de la mort de ses filles et de lui-même. C’est une forme de reprise de pouvoir sur le destin. C’est peut-être pour cela qu’il a eu cette apparence détendue dans les derniers moments: il a eu l’impression d’avoir maîtrisé à nouveau le destin, même si c’était bien sûr dans une perspective totalement pathologique. Il a pu aussi avoir l’impression que, si sa femme avait pris le pouvoir en demandant le divorce, il venait de lui reprendre ce pouvoir en accomplissant son programme. Une façon d’accéder à une sorte de grandeur narcissique.