Il bruine en ce matin gris. Mais les habitants n’ont même pas déplié leur parapluie. Apparemment, ici on est habitué à affronter les gouttes et nul ne s’offusque de cette légère ondée. Dans les polders, les moutons paissent une herbe vert intense dans des champs entrecoupés par les canaux de drainage. Nous sommes à Woerden, aux Pays-Bas, au centre de ce que l’on nomme le «coeur vert»: une immense étendue de campagne ceinte par les grandes métropoles de Hollande. C’est là qu’Ashraf El-Hojouj essaie péniblement de se reconstruire. Loin du soleil de la Libye où il a passé trente-cinq ans. Loin surtout des cachots de Tripoli où ce médecin palestinien a croupi plus de huit ans avec cinq infirmières bulgares, accusés à tort par le régime de Mouammar Kadhafi d’avoir inoculé volontairement le virus du sida et de l’hépatite à des enfants. A l’heure où l’on ne sait toujours pas ce que le leader libyen réserve aux deux otages suisses, Ashraf El-Hojouj témoigne.
Les deux otages suisses en Libye ont été condamnés à seize mois de prison ferme et attendent un nouveau jugement le 15 décembre. Comment analysez-vous cette situation?
C’est une honte! La justice libyenne n’a rien d’une justice indépendante. Ce n’est qu’un grand théâtre censé donner à l’étranger l’image d’une procédure légale conduite selon les règles. Mais, dans le fond, tout cela n’est que de la manipulation. Ce régime est officiellement reconnu par toute la communauté internationale, pourtant c’est un régime criminel.
Nos deux compatriotes pourraient se retrouver en prison. Comment sont les geôles libyennes?
Comme au XVe siècle. Dans la prison centrale, on était entre huit et onze prisonniers pour une cellule prévue pour deux. On dormait à tour de rôle. Il n’y a pas d’eau, vous pouvez à peine respirer tellement les odeurs sont nauséabondes. La nourriture est infecte. Croyez-moi, les chiens et les chats mangent mieux ici que les hommes dans les prisons libyennes. C’est un enfer.
Vous avez aussi été torturé, pourquoi?
Ils avaient un scénario très bien préparé: il fallait capturer des victimes pour pouvoir les accuser de leurs propres erreurs. Et ce n’est pas facile de mettre au point ce plan sans torture. Pour rendre les choses crédibles et pour pouvoir faire face à la communauté internationale, ils devaient nous mettre la pression pour que l’on avoue une responsabilité que l’on n’avait pas.
Avez-vous avoué?
Sous la torture? Bien sûr! N’importe qui dirait n’importe quoi. Vous savez, on a été torturés à l’électricité, on a été frappés, insultés sexuellement, drogués, attaqués par des chiens policiers… On a menacé ma famille, menacé de violer mes sœurs sous mes yeux. Ils avaient besoin de rendre les choses réelles.
Qu’est-ce qui vous a permis de tenir en prison?
Le soutien de ma famille, de mes proches. Il y a eu de nombreuses difficultés, mais ils n’ont jamais renoncé, se sont toujours battus pour moi. Le réconfort de personnes en Bulgarie aussi que je ne connaissais pas, d’un autre sang, d’une autre religion et le soutien reçu partout en Europe.
«Ils ont détruit notre passé et celui qui n’a pas de passé n’a pas d’avenir», avez-vous dit. C’est ce que vous ressentez?
Oui. Si mon passé n’est pas totalement éclairci, notre innocence reconnue, on n’a pas d’avenir. Aujourd’hui, les cinq infirmières bulgares, comme moi, vivent dans la misère. On essaie de se reconstruire, mais c’est comme de creuser une montagne avec ses mains. J’ai absolument tout perdu.
Vous avez été condamné trois fois à mort…
Oui, la première fois le 6 mai 2004, la deuxième fois le 19 décembre 2006 et la troisième le 11 juillet 2007, deux semaines avant d’être finalement libéré. Pour eux, c’était chaque fois un moyen de mettre la pression sur la communauté internationale. Ils nous utilisaient comme otages. Notre cas était totalement lié à l’affaire Lockerbie, même Kadhafi l’a dit. Finalement, on a été libéré et le terroriste de l’attentat de Lockerbie retenu en Ecosse aussi. Pendant notre détention, il y a eu de nombreuses exécutions. D’un côté, Kadhafi montrait ainsi sa force à l’opposition libyenne et, de l’autre, il mettait la pression sur la communauté internationale en lui rappelant qu’il y avait six condamnés à mort européens dans ses geôles, la forçant à trouver une solution.
Vous pensiez alors être exécuté?
Je suis un homme, fait de chair et de sang, vous ne pouvez pas ne pas y penser. Quand on met un innocent en prison, que l’on vous torture, vous accuse de crimes ignobles, vous condamne à mort, vous n’imaginez pas la souffrance que cela représente! On détruit votre passé, votre présent, votre futur. Quand j’ai été kidnappé, j’étais à un mois d’obtenir mon titre de docteur, j’étais fiancé, devais me marier prochainement: ils ont tout détruit. J’ai toujours gardé espoir, mais vous ne pouvez taire les peurs au fond de vous. Quand vous discutez avec un prisonnier un jour, et que le lendemain vous entendez le coup de fusil de son exécution, cela vous reste au fond des tripes. Ce qui nous a donné espoir, c’est le soutien de la communauté internationale, un soutien qui, étrangement, manque dans le cas de vos concitoyens.
Oui, la Suisse semble plutôt seule…
Et c’est assez inquiétant. Même si elle n’est pas dans l’Union européenne, la Suisse fait partie de l’Europe. Pour moi, il en va de la responsabilité morale de l’Europe de soutenir la Suisse. Aussi longtemps que le gouvernement libyen ne verra pas d’implication internationale dans cette affaire, il ne cherchera pas à la résoudre. Kadhafi s’en fiche de garder les otages deux ou trois ans de plus. Kadhafi bafoue les droits de l’homme, toutes les règles internationales, et pourtant il est officiellement reconnu par la communauté internationale. C’est pour moi à la fois inexplicable et totalement dégoûtant. On ne peut pas accepter un régime dictatorial comme celui-là. C’est comme d’accepter Saddam Hussein ou Oussama Ben Laden.
Mais, dans le fond, que veut Kadhafi en retenant les deux Suisses? De l’argent?
Non, il en a bien assez. Il veut sa revanche sur l’Europe. Et il n’arrêtera jamais. Regardez: en 1999, il y a eu notre cas, en 2002 des touristes italiens enlevés par des Touaregs, ensuite des Allemands en 2003, puis un homme d’affaires russe en 2007 ramené par Vladimir Poutine en visite en Libye en 2008; et maintenant vos deux compatriotes…
Pensez-vous que les otages suisses doivent craindre pour leur vie?
Je pense surtout qu’ils ont peur pour leur vie. Et on ne peut savoir quel est l’effet de la pression psychologique sur eux. J’espère qu’ils arrivent à passer ces moments difficiles, qu’ils croient en l’amour de leurs proches et qu’ils gardent espoir parce que le gouvernement suisse fait le maximum pour eux. Je salue d’ailleurs la décision de la Confédération de stopper la normalisation des relations avec la Libye. C’était peut-être un peu tard, mais c’est la bonne décision et j’enjoins tous les pays européens d’en faire de même jusqu’à la libération de vos concitoyens. Il faut que les Suisses manifestent devant l’ambassade libyenne, que vous montriez votre soutien, c’est important.
Vous pensez que cela peut vraiment aider?
Oui, il faut montrer que vous n’êtes pas d’accord avec ce qui se passe, sinon ce serait entériner le comportement de la Libye vis-à vis de vos compatriotes.
Qu’est-ce qui peut favoriser la libération des otages?
Il faut que les citoyens suisses se mobilisent pour montrer leur indignation. Il faut arriver à fédérer des soutiens internationaux et en même temps ouvrir une action contre le régime libyen devant la cour internationale.
Comment analysez-vous l’impact de la votation antiminarets en Suisse sur cette affaire?
Kadhafi sera toujours un pêcheur en eaux troubles. S’il peut utiliser quelque chose, il le fera sans aucun scrupule. Il utilise et manipule tout, particulièrement la religion. Dans notre cas aussi, il disait déjà que c’était une guerre du christianisme contre l’islam. Mais je crois sincèrement que la situation de vos deux compatriotes va bientôt s’arranger. Le fait qu’ils aient été jugés montre que la Libye cherche ainsi une fin honorable à ce conflit. Donner une apparence de légalité à une affaire uniquement politique qui ne dépend que d’un coup de téléphone de Mouammar Kadhafi. Une façon de sauver les apparences face au monde occidental.