Alice Kuhn est assise sur son lit. Elle aimerait bien se lever mais n’ose pas. Köbi Kuhn, 66 ans, se penche sur sa femme. Il sourit et pose avec sollicitude ses mains sur ses épaules: «Viens, tu vas y arriver!» Elle prend un peu d’élan, il l’épaule, et la voilà debout. Encore un petit miracle à la clinique Schloss Mammern, en Thurgovie, où Alice Kuhn séjourne sans interruption depuis quelques mois. En fait, les Kuhn avaient de tout autres projets.
Le 17 février, la femme de l’ancien entraîneur de l’équipe suisse de football (de 2001 à 2008) entre à la clinique universitaire de Zurich pour qu’on la prépare pour une opération de la hanche. Une semaine plus tard, à l’hôpital universitaire Balgrist, on lui implante une articulation artificielle sur le côté droit. «Nous partions de l’idée qu’après une courte rééducation elle serait de retour, en mars ou avril», raconte Köbi Kuhn. Au lieu de quoi, six mois et vingt-deux jours s’écouleront avant que sa femme remette les pieds dans l’appartement du petit immeuble familial de Birmensdorf (ZH), acheté peu avant la Coupe d’Europe de football 2008. Ce retour a eu lieu au début de septembre.
Il lit dans son regard
Leur vie de retraités, après le départ de Köbi Kuhn de l’équipe suisse en été 2008, ils se l’imaginaient autrement. Jouir de la vie, partir en voyage sur un coup de tête et assister à la Coupe du monde en Afrique du Sud avec leur fille Viviane, 38 ans. Il y avait longtemps qu’ils avaient acheté trois billets pour le match du 27 juin au Cap. Ce devait être le voyage de noces qu’ils avaient repoussé quarante-cinq ans auparavant. «Mais repoussé ne veut pas dire annulé, précise Köbi Kuhn, nous ferons tout ça quand ma femme sera de nouveau en pleine forme.» Alice lui sourit. Elle dit: «… et le Rigi…» Köbi Kuhn hoche la tête: «Oui, nous retournerons à coup sûr à notre maison du Rigi.» Sa femme, dit-il, a une mémoire phénoménale. «Mais les mots ne franchissent pas toujours ses lèvres.» Une séquelle des événements de juin 2008.
A cette époque-là, elle avait eu, chez elle, une crise d’épilepsie assortie de complications. Elle était alors restée dans le coma pendant trois semaines. Souvent, elle veut dire quelque chose mais n’y arrive pas. Alors elle regarde Köbi pour demander son aide. Et patiemment il essaie de la comprendre. La plupart du temps, il y arrive. Dans le cas contraire, elle s’exprime par écrit.
«Pendant la moitié de sa vie, ma femme m’a attendu. Maintenant, c’est à moi de m’occuper d’elle»
Köbi Kuhn
Alice Kuhn a traversé de nombreuses épreuves depuis ce printemps. Peu après son opération de la hanche, elle va moins bien. Déplacement à l’hôpital universitaire, soins intensifs. Pire: une artère de la hanche gauche éclate, deux litres et demi de sang, la moitié de la quantité présente dans son corps, s’écoule dans sa cuisse. Ça se passe pendant la nuit, personne ne le remarque. On ne s’aperçoit de cette catastrophe que le matin. Il faut opérer. Pendant des semaines, son état reste trop instable pour envisager un transfert au centre de rééducation de Mammern.
Enfin, le 12 mai, il a lieu. Les Kuhn vont passer d’innombrables heures dans la suite 96 avec vue sur le lac de Constance. Ils mangent au restaurant seulement quand ils ont de la visite: leur fille Viviane, des membres de la famille, des amis proches. Presque personne n’est mis au courant. Dès lors, tout aurait pu s’améliorer. «Regarde, les canards reviennent à terre pour chercher des escargots. Ils font toujours ça après la pluie», remarque Köbi Kuhn. Puis il reprend place auprès d’Alice et pose sa main sur sa jambe. Hélas, le drame continue. Le 25 mai, Alice Kuhn chute à Mammern et se casse le pied droit. Retour à l’hôpital universitaire, nouvelle opération. Köbi Kuhn passe tous les jours dix heures auprès de sa femme. Durant cette période, il redécouvre sa ville d’origine. «Je descendais souvent à pied dans la vieille ville. Zurich est magnifique!»
Ce n’est que le 5 juillet qu’elle peut retourner à Mammern. Après des semaines de lit, elle doit réapprendre à marcher, à monter les escaliers. Il y a physiothérapie quatre fois par jour. Köbi Kuhn ne perd pas pour autant son sens de l’humour. «Et, moi, je fais l’infirmier.» Il répond au téléphone, l’aide à s’habiller, organise les rendez-vous. Ensemble, ils donnent de petites pommes et de petites poires à manger au daim dans son enclos. Köbi Kuhn retourne régulièrement chez eux, à Birmensdorf, arrose les plantes de leur appartement en attique et s’occupe des poissons dans leur étang.
Il fait tout ça par amour et par gratitude. «Pendant la moitié de sa vie, ma femme a dû m’attendre à cause du football, rappelle-t-il. Maintenant, c’est mon tour.» Tout le reste n’a aucune importance. «Et c’est plus sympa de prendre ensemble notre petit-déjeuner.» Ils s’épaulent depuis bientôt cinquante ans. Alice est la femme forte derrière le Suisse de l’année 2006. Elle tient son agenda et est réputée parmi les journalistes pour sa faculté à dire non.
«Nous rions souvent»
«Non», dit-elle encore volontiers aujourd’hui. Mais elle le dit plus doucement qu’avant. Köbi Kuhn lui sert alors de porte-voix.Son mari dans tous les rôles. Parfois même celui de clown, quand il met de l’ambiance dans la chambre à coups de blagues. «Nous rions souvent», confirme-t-il.
Fréquemment, en fin d’après-midi, quand sa femme suit sa thérapie, Köbi Kuhn a un peu de temps pour lui. Il part alors faire un tour sur ses patins in line ou nage son kilomètre dans la piscine de la clinique. Il est fier d’avoir perdu 10 kilos. Sa recette: peu d’alcool et léger régime, 1500 calories par jour. «Mais nous nous accordons quand même de temps en temps un petit dessert au restaurant.»
«Nous avons encore plein de buts et de souhaits. Mais surtout confiance»
Köbi Kuhn
A part ça, son ami de toujours et conseiller, Erwin Zogg, le distrait de sa «deuxième vie» d’infirmier affectueux. Cet ancien journaliste s’est arrangé pour que, dès 2008, Köbi Kuhn tienne une chronique footballistique hebdomadaire sur la page d’accueil d’Axpo Super League. Depuis janvier, il a un contrat de partenariat avec BMW. Et le football ne les quitte jamais: ils vont voir ensemble des matchs à Zurich ou à Stuttgart. Ils vont manger le soir avec Christian Gross, entraîneur de cette dernière équipe après avoir été celui du FC Bâle. En juin, ils sont allés deux fois en Afrique du Sud. Pour le match Suisse-Chili et pour le début du congrès de la FIFA en même temps que le match d’ouverture.
Il a tout organisé
Pour revenir rapidement auprès de sa femme, Köbi Kuhn était déjà assis dans l’avion de retour une heure après le coup de sifflet final. Pas le temps de traîner. «Ici, à Mammern, on voit des cas bien plus tragiques», dit-il pour se consoler. Pourtant, évidemment, sa femme a aussi parfois ses mauvais moments. Alors elle se demande si un jour tout ira de nouveau bien. Köbi Kuhn la ragaillardit. «Chaque fois, elle reprend vite le dessus.» Il accepte que tout ça exige plus de temps que prévu. Il ne peut de toute façon rien y changer.
«Et, maintenant, on rentre chez nous!» Il lui caresse de nouveau la joue. Quelle perspective la réjouit-elle le plus? «Toutes», murmure-t-elle. On ressent une certaine incertitude. Mais son mari a tout organisé à la maison. Quelques plans inclinés pour passer sans peine les seuils avec la chaise roulante. Un système pour l’aider à se lever du lit. Peut-être encore un monte-escalier, «à titre préventif, on ne sait jamais».
Et aussitôt l’optimiste qu’est Köbi Kuhn se retrouve. «Nous avons encore plein de buts et de souhaits. Mais surtout confiance.» Il regarde Alice avec tendresse. Elle sourit. Il dit: «Tout ira bien. Sûr.»
Traduction et adaptation: Jean-Luc Ingold