Par
Christian Rappaz - Mis en ligne le 28.07.2010
Le bonjour d'un ami de la Suisse
Pretoria, le 5 juillet 2010
Chers toutes et tous,
Je m’en voudrais de laisser cette 19e Coupe du
monde se refermer sans vous présenter un grand ami de la Suisse. Son
nom est compliqué et ne vous dira pas grand-chose. Ce sont sa fonction
et, accessoirement, sa nationalité qui vous mettront sur la voie. M.
Khalil Ibrahim Al Ghamdi est Saoudien et arbitre. Vous le remettez?
Alors ce détail encore: c’est lui qui a joué du carton tel le
prestidigitateur à l’occasion du match Chili-Suisse, si funeste pour la
Nati. Ça y est, vous y êtes. Et je vous vois d’ici (re)bondir sur les
termes «grand ami de la Suisse» puisque, comme tout le monde, vous êtes
convaincu que c’est par lui que nos malheurs sont arrivés. Même Ottmar
Hitzfeld l’a dit: «Ce monsieur ferait mieux d’arbitrer des matchs de
plage.» Allusion à l’exclusion de Valon Behrami, coupable d’avoir
exagérément joué à l’avion au goût de notre Lucky Luke du carton.
On
a donc profité de ce face-àface pour lui faire part de la colère des
Helvètes et lui dire tout le mal que les gens pensent de lui chez nous.
Eh bien, vous me croyez si vous voulez, il n’a pas bronché. Rien. Pas
un regret, pas une excuse. Au contraire, sans jamais se départir de son
sourire en coin, il a écarté toutes les critiques, assurant avoir
dirigé les débats dans toutes les règles de l’art. «Sans quoi la FIFA
ne m’aurait pas confié France-Mexique dans la foulée.» On aurait pu lui
rétorquer que ce match n’avait pas grande importance, mais on a eu peur
qu’il nous retourne que même Massimo Busacca ne l’a pas eu. Bref.
A
bout d’arguments, nous lui sortons sans rire la thèse du complot contre
un pays qui ne veut pas des minarets. Non valable. S’il avoue avoir
vaguement entendu parler de cette affaire, il jure sur la tête du
Prophète qu’avec lui politique et religion n’ont pas leur place sur un
terrain de foot.
Non, son job, il l’a fait au plus près de sa
conscience, insistet- il. D’autant que, contrairement à ce qu’on croit,
la Suisse, il adore. Ses lacs, ses montagnes, ses rivières, ses hôtels,
son accueil, ses habitants sympas et chaleureux, Genève, Zurich,
Interlaken et tout le toutim. Un vrai paradis pas fiscal pour un sou
qu’il a sillonné en long, en large, en travers et en famille à deux
reprises. Et bientôt trois, puisqu’il compte y revenir tout soudain.
«Peur? De quoi? La Suisse est un pays très sûr et les Suisses des gens
bien élevés.» Et même pas rancunier avec ça…
Ma vie en Afsud, c’est…
Johannesburg, le 28 juin 2010
Bien chers toutes et tous,
Vous êtes beaucoup, lectrices, lecteurs, amis, parents ou alliés, à nous demander à quoi ressemble la vie en Afrique du Sud. Difficile d’être exhaustif par carte postale, mais on peut vous en donner une petite idée à travers quelques clichés.
En fait, tu sais que tu es en Afrique du Sud quand ou parce que…
… tu te réveilles en transe à 3 heures du mat’ convaincu qu’il y a au moins 100 souffleurs de vuvuzelas autour de ton lit. Cauchemar!
… il fait –10°C degrés la nuit où la Suisse s’apprête à entrer dans l’été. Super!
… on se moque de toi partout où tu passes parce qu’on t’a pris pour un Français. Ouf!
… tu passes aux yeux des potes et des collègues pour un reporter de guerre. Gratifiant mais tout faux.
… Federer partage la une du journal à cause des origines sud-africaines de sa maman. (Elle est de Durban, là où la Suisse a battu l’Espagne. Royale coïncidence.)
… tu prends les grands phares du chauffeur d’en face parce que t’as oublié qu’on roulait à gauche. Re-ouf!
… au bistrot, il y a des Blancs qui servent et des Noirs qui consomment. Pas partout…
… la délégation suisse vivait recroquevillée sur elle-même, perdue au milieu de la savane, loin des autres et du monde, dans une petite Suisse qu’elle a recréée pour elle, rien que pour elle. Au sud, rien de nouveau.
… tu vois le nom, le portrait, l’effigie, la statue, l’affiche de Nelson Mandela trente fois par jour. Au moins.
… tu passes d’un coup d’ailes des rigueurs de l’hiver (Joburg), à la douceur de l’été (Port Elizabeth, Le Cap, Durban).
… tu te crois au centre-ville d’Amsterdam en écoutant parler les Afrikaners.
… tu vois des impalas et des phacochères par la fenêtre de ta chambre.
… tu passes les contrôles et les fouilles aux entrées des stades les doigts dans le nez parce que les flics et les volontaires sont hypercools. (Si, si, ça existe…)
… tu vois fumer des réacteurs de centrales à charbon tous les 20 kilomètres. Beurk!
… t’as une larme qui coule en voyant des gens rire, chanter, danser et fêter la victoire contre la France plutôt que l’élimination de la Coupe du monde. L’habitude de l’exclusion sans doute…
Voilà, peut-être en savez-vous un peu plus sur l’Afrique du Sud. A bientôt et courage à ceux qui s’en «foot»!
Soir de défaite, soir
de fête
Vanderbijlpark, le 21 juin 2010
Chères lectrices,
chers lecteurs,
Après deux semaines de compétition débridée, vous ne
pouvez plus l’ignorer: à la Coupe du monde, votre destin et votre
réputation tiennent à un fil. Un résultat qui bascule du bon ou du
mauvais côté, un coup de sifflet intempestif et hop, voilà votre image
et votre quotidien bouleversés. Tenez, il a suffi d’un pointu de notre
Gelson Winkelried Fernandes, intrépide dynamiteur d’une forteresse
ibérique réputée inexpugnable, pour qu’aux yeux du monde et surtout de
nos hôtes, le statut du «Footus helveticus» passe de visiteur sympa à
celui de star respectée. Noble perception hélas aussitôt laminée via le
penalty sifflé aux dépens des Bafana Bafana contre l’Uruguay par le
Tessinois Massimo Busacca. Ombre et lumière. Dans l’univers impitoyable
du ballon rond, nous sommes décidément peu de chose. Demandezle à nos
amis français… Heureusement, le Sud-Africain n’est pas rancunier. C’est
tout à son honneur car, en cheminant tant que bien mal à travers les
sentes obscures et caillouteuses du township d’Orange Farm ce fameux
soir de match, on s’est dit que beaucoup d’entre eux auraient des
raisons de l’être, bien plus sérieuses que ce penalty destructeur
d’espoir. Vous vous voyez vous, vous réjouir d’un match de la Suisse par
un froid sibérien, en dansant et chantant autour d’un pneu en fusion
faisant office de radiateur? Et comment vivrions-nous l’événement devant
un petit écran fonctionnant au gré des innombrables coupures
d’électricité? Mal bien sûr. Eux aussi. Sauf que, face aux coups bas de
l’existence et de leur gouvernement, ces plus démunis font front avec
une dignité et une pudeur qui laissent le visiteur nanti aussi coi que
mal à l’aise. Plutôt que crier leur rancœur et leur révolte, ils se
rabattent sur la fête, l’amitié et la convivialité. A peine
perceptibles, leur déception et leur amertume s’envolent dans un joyeux
mélange de flonflons et de vapeurs de bière.
Bien sûr, quelques
abrutis, cambrioleurs par métier ou par nécessité, brouillent l’image.
Une minorité. Les autres, tous les autres, vous accueillent à bras
ouverts, sans préjugés ni tromperies. Indépendamment de votre couleur de
peau, de votre origine, du résultat du match ou de ses péripéties.
Belle leçon de vie. Allez, à bientôt pour de nouvelles aventures. Et…
hop Suisse!
Le monde à l'envers
Vanderbijlpark, le 13 juin 2010
Chères lectrices, chers lecteurs,
Ouf! Enfin un peu de répit pour vous écrire ces quelques lignes. Depuis notre arrivée à Johannesburg, mercredi 9 juin, avec Blaise, le photographe, nous avons presque autant couru que Senderos, Grichting et Gelson Fernandes réunis. Entre formalités administratives et sportives, adaptation à la conduite à gauche avec volant à droite et à tout le reste, prise d’hébergement, match d’ouverture et chasse aux infos aux trousses du «colonel» Hitzfeld et de ses petits soldats, je ne vous dis pas. La course contre la montre fut permanente. On ne se plaint pas, notez. La Coupe du monde vaut bien son pesant de stress et d’adrénaline. Et puis, contrairement à ce qu’on nous avait dit, les gens sont très gentils ici. Ça aide. On s’en était déjà rendu compte lors de notre première visite, en avril. Blancs, Noirs, flics, volontaires ou badauds, tout le monde est serviable, affable, prévenant, amical, sympa, ouvert, soucieux de votre bien-être. Tout le contraire des turpitudes qu’on nous avait promises.
Pas de souci, nous restons malgré tout sur nos gardes. Comme vous, nous avons appris que des confrères portugais se seraient fait cambrioler en pleine nuit dans la région du Cap et qu’un photographe a été détroussé de tout son matériel. Blaise me confie avoir subi la même mésaventure il y a quelques années. A Rimini. Quinze mille francs de matos enfermé dans le coffre de sa voiture envolé! A mon tour, je lui raconte le cambriolage de la villa de mon voisin, en Valais, il y a deux mois, et l’impressionnant débarquement de la police antigang qui a suivi. Dans la foulée, je lui conte l’attaque d’une bijouterie à Crans-Montana, début mai, et l’incroyable chasse à l’homme qu’elle a générée avant de finir par la tristement célèbre fusillade de Martigny, le jour de la Pentecôte.
Eclat de rire. Entre nous, on se dit qu’il y a quelque chose de surréaliste de parler de tout ça alors que nous nous enfonçons dans Soweto, coude sur la portière, en répondant aux saluts amicaux des habitants, qui chantent, dansent et soufflent leur bonheur dans leurs vuvuzelas. On en conclut que c’est sans doute cela, le monde à l’envers…
Allez, je vous laisse. Les Suisses s’entraînent et les occasions de les voir sont rares. Faut pas les louper! A la semaine prochaine.