Au soir du 3 mai 1996, des passants découvraient, à la sortie de Rolle, un jeune homme gisant sur le trottoir, inanimé, sousalimenté, sans un sou et sans papiers. Conduit à l’hôpital de Nyon, l’inconnu déclare s’appeler Manfred Belotto et être né à Trieste en 1981. Il est, ditil, seul rescapé d’un accident de voiture dans lequel ses parents ont perdu la vie quelques mois plus tôt en Italie. Il a alors été recueilli puis séquestré par un oncle, à Zurich, qui a abusé sexuellement de lui. Parvenu à s’échapper, il a pris le train jusqu’à Lausanne puis marché jusqu’à Rolle où il s’est effondré.
Ainsi commence, ce 3 mai 1996, un épisode extravagant qui va occuper la police vaudoise pendant un mois avant qu’elle découvre qui est vraiment Manfred Belotto. Un mystificateur, un détraqué de la double personnalité qui a déjà derrière lui une série impressionnante d’impostures commises à travers toute l’Europe.
Quatorze ans plus tard, un film revient sur la trajectoire délirante de ce jeune imposteur. Non pas pour évoquer son passage en Suisse, mais pour relater de façon romancée l’incroyable usurpation d’identité qui a fini par l’expédier, deux ans après l’épisode de Rolle, dans un pénitencier du Texas où il a purgé six ans de réclusion. Le film vient de sortir en France. Il s’intitule Le caméléon.
COMME UN BEAU DIABLE
En 1996, sur La Côte vaudoise, quand Manfred Belotto raconte son étrange parcours d’orphelin, l’enquête de police se heurte vite à une série d’invraisemblances: à Trieste, personne n’a entendu parler de ce garçon; l’oncle de Zurich n’existe pas; et l’accident de voiture qui aurait coûté la vie à ses parents n’a jamais eu lieu.
D’où tombe donc cet énergumène? Impossible de prendre ses empreintes digitales: il se débat comme un beau diable quand on prétend les relever. Seuls son signalement et sa photo sont donc diffusés en Suisse et sur le canal d’Interpol Europe. Sans l’ombre d’un résultat.
Manfred est placé dans un foyer pour jeunes de Lausanne, puis au Centre thérapeutique pour adolescents de l’hôpital de Cery. C’est là, finalement, qu’on parvient à relever ses empreintes digitales et à les introduire dans l’ordinateur d’Interpol.
La réponse tombe sans tarder. Manfred Belotto s’appelle en fait Frédéric Bourdin. Il est Français, né près de Paris, et il a 22 ans. Au cours des quatre dernières années, il a déjà sévi en France, en Espagne, au Luxembourg, en Belgique, en Irlande, en Grande-Bretagne et en Italie. Interpol le connaît sous au moins dix pseudonymes. Son scénario est à la fois répétitif et bourré de fantaisie: il surgit de nulle part, se dit mineur et victime d’abus sexuels puis se laisse dorloter en brouillant les pistes sur son parcours.
VALLORBE – SAN ANTONIO
Frédéric Bourdin est refoulé en France le 1er juin 1996, via la gare de Vallorbe. On est alors loin d’imaginer qu’on le retrouvera quelques mois plus tard au sud des Etats-Unis dans la peau d’un adolescent disparu pour de bon, probablement après avoir été assassiné.
Nicholas Barclay vivait en famille à San Antonio et avait 13 ans quand il a disparu, en 1994, après un match de basket. Depuis lors, plus signe de vie. Jusqu’à ce jour de septembre 1997 où ses parents reçoivent un appel d’Espagne. Au bout du fil: Nicholas! Le garçon dit avoir été kidnappé à San Antonio par un réseau de proxénètes qui a fait de lui un esclave sexuel avant qu’il parvienne à s’échapper. Miracle!
La famille vient le chercher en Espagne, dit le reconnaître, l’accueille à San Antonio, le loge, le dorlote. Curieusement, Nicholas parle maintenant l’anglais avec l’accent français; il s’en explique par le fait que ses ravisseurs le battaient s’il parlait sa langue natale; Nicholas ne ressemble pas non plus à Nicholas; il a l’air bien plus âgé; même la couleur de ses yeux a changé. Peu importe! Nicholas est reconnu, accueilli, adopté par sa famille comme le vrai Nicholas.
C’est finalement la police qui s’en mêle. Alerté par tant de bizarreries, le FBI mène l’enquête et découvre la vérité. Nicholas est en fait Frédéric Bourdin. On est au Texas et ça ne rigole pas: l’imposteur est jugé pour usurpation d’identité et condamné à six ans de réclusion. Il les purgera jusqu’au dernier jour dans un pénitencier américain.
Comment expliquer qu’une famille se laisse abuser par un mystificateur au point de croire reconnaître en lui son propre enfant ? La thèse du film – et celle de Bourdin –, c’est que la famille en question n’était en fait dupe de rien. Elle jouait la comédie, elle aussi, pour une sinistre raison: c’est elle-même qui aurait tué et fait disparaître Nicholas. Quand Bourdin l’imposteur a débarqué, elle l’aurait donc accueilli comme une aubaine susceptible d’éloigner les soupçons.
Vérité, cinéma ou fabulations? Ce qui est sûr, c’est que le bagne n’aura pas guéri Bourdin de sa manie. A peine sorti et revenu en France, il récidive.
L’AFFAIRE BALLEY
Le 21 février 2004, les gendarmes de Grenoble (Isère) reçoivent l’appel d’un homme disant s’appeler Léo Balley. Un nom qui évoque un drame sans fin dans la région des Alpes françaises. Le petit Léo Balley avait 6 ans quand il a disparu dans le massif de Taillefer, alors qu’il campait avec son père et d’autres adultes. Il n’a jamais été revu.
Au téléphone, le «revenant» dit avoir été kidnappé puis séquestré par une famille du nord de la France. Il vient de s’échapper et veut revenir sur les lieux où il a été enlevé.
C’est bien là, dans le massif de Taillefer, que les gendarmes le retrouvent un ou deux jours plus tard, arpentant la montagne en solitaire. On le recueille, on l’hospitalise, on le chouchoute. Jusqu’au moment où tombent les masques. Derrière le faux Léo se cache le vrai Bourdin. Heureusement, cette fois, les parents de l’enfant n’ont pas été prévenus, histoire de leur éviter la plus douloureuse des déceptions. Mais Bourdin retrouve le chemin de la prison pour quelques mois. A peine sorti, on le retrouve dans une classe de Pau (sudouest de la France) où il se fait passer pendant un mois pour un élève de quatrième.
Jouer les adolescents, se rajeunir et passer pour un gamin qui a été abusé par des adultes: Frédéric Bourdin explique cette manie qui a gouverné plus de dix ans de sa vie par l’enfance traumatisante qu’il a vécue. Fils d’un père algérien qu’il n’a jamais connu, il aurait été élevé par une «famille de merde, la pire des bactéries», qui l’aurait abusé sexuellement avant de l’abandonner dans des homes à l’âge de 12 ans.
Aujourd’hui, l’homme dit avoir tiré un trait sur ce passé de saute-destin. Il vit dans la Sarthe, près du Mans, dans le nordouest de la France. Il est marié, a deux enfants, bientôt trois.
Le Bourdin nouveau n’aime guère la presse, mais il lui arrive de répondre à quelques interviews. Quand on lui demande de quoi il vit maintenant, il répond «d’amour et d’eau fraîche». Quand on lui demande comment il s’appelle, il répond «Frédéric Bourdin». Peut-être bien, tout compte fait, qu’il va mieux.