La nuit du 26 décembre 1999, des millions de Suisses prièrent pour des proches en déplacement à l’extérieur, pour le toit de leur maison, pour leur véhicule parqué sous des arbres. Car le mugissement de la tempête qui s’était abattue sur le Jura puis le Plateau n’avait rien d’un temporaire coup de vent faisant craquer les encadrements de fenêtre. Baptisé Lothar, ce cyclone extratropical allait sévir jusqu’à la nuit suivante avec une puissance exceptionnelle pour des régions continentales. A Genève, il dépassa les 100 km/h. A La Chaux-de-Fonds, on mesura des pointes à 135 km/h. Quant à la station météo de la Dôle, dans le Jura vaudois, ses anémomètres indiquèrent 201,4 km/h.
Lothar ne mesurait que 300 km de diamètre mais, boosté par des différences de pression exceptionnelles, il se comporta comme un missile atmosphérique lancé d’abord à travers la France, puis la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche. Le bilan humain fut tragique: une cinquantaine de personnes perdirent la vie, dont quatorze en Suisse. Les dégâts matériels se chiffrèrent à 600 millions de francs pour les bâtiments et les infrastructures.
Mais c’est la forêt qui fut, sur le plan comptable, la plus touchée: en tout, ce seront 10 millions d’arbres qui tombèrent durant ou après la tempête. De quoi façonner un cube de bois massif de 235 m de côté, ou encore de recouvrir 185 terrains de football d’une couche uniforme de 10 m de planches. Facture de cet abattage sauvage: 750 millions de francs.
«Ce drame a permis aux professionnels de la forêt de mieux travailler ensemble»
Jean-François Métraux, inspecteur cantonal vaudois des forêts
Walter Schwab venait d’être nommé inspecteur cantonal des forêts de Fribourg quand Lothar avait sévi. «Je retiens deux grandes conséquences de ce désastre: la première, c’est qu’il a profondément transformé les métiers forestiers, notamment sur le plan de la mécanisation. Et la deuxième, c’est la perte d’une partie du capital des propriétaires privés et publics. Car la forêt met, selon les essences d’arbres, entre soixante et cent cinquante ans pour se reconstituer.» Le volume énorme de bois mis soudainement sur le marché a en outre fait plonger les prix de cette matière première, un prix qui n’est remonté que récemment.
Si Fribourg fut le canton romand le plus touché sur le plan forestier, Vaud a lui aussi subi de plein fouet la tempête. Jean-François Métraux rend d’abord hommage aux hommes: «Les forestiers, bûcherons, gardes-forestiers, entrepreneurs, tous ces professionnels de la forêt et du bois ont beaucoup souffert durant les mois de travail acharné qui ont suivi Lothar. Mais ce drame a permis aux professionnels de la forêt de mieux travailler ensemble. Il a également affiné les procédures de sécurité. Dans le canton de Vaud, nous n’avons d’ailleurs eu aucun accident mortel à déplorer durant la remise en état des forêts.» Dans le reste de la Suisse, quinze travailleurs ont tout de même perdu la vie dans ces travaux.
Il y a également un point positif relevé par les deux patrons cantonaux des forêts: la forêt abattue est redevenue plus naturelle. Sur le Plateau, les feuillus ont remplacé, le plus souvent naturellement, les résineux plantés massivement au XIXe et au début du XXe siècle. «C’est un véritable cadeau pour la nature, pour la faune, pour les écosystèmes, mais également pour l’esthétique. Mais c’est aussi très bien en prévision d’une nouvelle grosse tempête, car les feuillus ont des systèmes de racines plus profonds. Le seul bémol est économique: le marché du bois privilégie encore l’épicéa. Mais une évolution est probable», souligne Walter Schwab. Même tonalité positive chez son homologue vaudois, Jean-François Métraux: «Le retour des hêtres, des chênes, des frênes, des érables, des merisiers, des bouleaux à la place des résineux abattus par Lothar est une excellente chose, notamment dans ce contexte de changement climatique, face auquel les feuillus sont naturellement mieux armés.»