D’aussi loin que l’humanité s’en souvienne, depuis que les humains ont su fabriquer d’autres petits d’hommes, ils ont tenté de savoir comment s’y prendre pour ne pas en avoir. L’histoire du contrôle des naissances est donc vieille comme le monde. Au temps des pharaons, les Egyptiennes mélangeaient des excréments de crocodile et du miel pour s’en faire des suppositoires vaginaux; les Grecques faisaient pareil avec des onguents de plomb et d’encens mélangés à de l’huile d’olive. Le premier préservatif, asiatique, daterait du XVIe siècle et l’invention du stérilet, un anneau d’argent torsadé, est sorti de l’imagination de l’Allemand Ernst Grafenberg en 1928.
C’est dire que dans les années 50, quand les Américains Gregory Pincus et John Rock mettent au point la première pastille hormonale capable d’empêcher une grossesse non désirée, ils ne fabriquent pas le premier contraceptif de l’histoire, mais le premier contraceptif médicalisé chimique, fiable et utilisable par la femme indépendamment de l’opinion de son partenaire.
Et c’est ainsi que cette pilule est devenue LA pilule, nom commun synonyme de succès interplanétaire. On estime qu’environ 100 millions de femmes la prennent dans le monde. En Suisse, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, en 2007, sur les 3 866 500 femmes que comptait notre pays, 2 857 114 d’entre elles auraient eu recours à ce contraceptif précis. Si, cinquante ans après sa création, la pilule continue de rythmer le cycle des filles d’Eve, c’est qu’elle a eu un impact spectaculaire sur la manière dont les femmes, et donc les hommes, ont construit et planifié leur vie. Le démographe Jean-Marie Le Goff, maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne et auteur d’un article sur le sujet, La diffusion de la pilule en Suisse, revient sur les gigantesques changements provoqués par cette toute petite pastille.
L’autorisation de commercialiser la pilule date de 1960. Dans quel contexte s’est déroulée sa diffusion en Suisse?
La pilule est arrivée en 1961 en Suisse. Soit très peu de temps après sa validation par l’Administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments. Cas particulier, en Suisse, il s’est agi d’une diffusion rapide et silencieuse, sans qu’aucune loi ne soit votée par les instances politiques. En France, par contre, les femmes ont dû attendre 1967 et la loi Neuwirth pour avoir légalement le droit de se procurer la pilule.
Comment peut-on expliquer cette spécificité helvétique?
L’explication est multiple. Dans les cantons protestants, les discussions sur la contraception étaient déjà lancées depuis une dizaine d’années au moins.
Depuis les années 20, les anarchistes néomalthusiens avaient lancé une certaine propagande auprès des classes populaires, les enjoignant à contrôler le nombre des naissances pour s’assurer une survie économique nécessaire. Mais ils se heurtaient à la résistance du corps médical. Avec l’arrivée de la pilule, procédé médicalement surveillé, les médecins sont restés garants de cette contraception et ont donc accepté de la prescrire. Les centres de planning familial ont aussi aidé à la populariser. Dernier aspect, la présence de nombreux laboratoires pharmaceutiques sur le territoire a, à mon sens, favorisé sa circulation.
La pilule a été la première à permettre de dissocier la sexualité de la reproductibilité. On assistait enfin à une reconnaissance du plaisir sexuel féminin?
C’était surtout ce que les détracteurs de la pilule avançaient: ils l’accusaient de favoriser des comportements sexuels débridés et contraires à la morale.
Pourtant la pilule n’a pendant un temps été distribuée qu’aux femmes mariées?
C’est vrai. En Suisse, en observant les parcours de vie, on note que même s’il n’était pas interdit d’obtenir la pilule hors mariage, ce sont d’abord les couples qui y avaient recours. Au fil des générations, la pilule a été prise de plus en plus tôt et s’est rapprochée de l’âge du premier rapport, vers 17 ans.
Aux Etats-Unis et en France, la pilule a été vue comme un moyen de contrôler la démographie et, ainsi, de diminuer la paupérisation et les conflits sociaux. La pilule était donc un enjeu politique?
Les Etats-Unis comme la France s’intéressent beaucoup à la famille, à la natalité, beaucoup plus qu’en Suisse. C’est aussi pour cela que les oppositions étaient plus marquées là-bas qu’ici. Ce que l’on constate, c’est que jusqu’à l’arrivée de la pilule le nombre d’enfants désirés par femme était inférieur au nombre d’enfants avérés.
Depuis 1965, le nombre de naissances n’a cessé de diminuer, mais également le nombre d’avortements.
D’un point de vue sociologique, qu’est-ce que la pilule a véritablement changé?
Elle a permis aux femmes de prendre la maîtrise de leur corps, et donc de leur vie, tout en les rendant responsables de leur désir d’enfant. La contraception était jusque-là dépendante du bon vouloir de l’homme. Elle a aussi rendu possible une planification de son existence en retardant l’arrivée du premier bébé dans un couple, en espaçant les grossesses, en stoppant l’enfantement.
Tout cela a favorisé l’entrée sur le marché du travail des femmes, leur émancipation. Elle a aussi favorisé une liberté dans la manière d’envisager l’acte sexuel et un certain confort, la possibilité de ne pas avoir ses règles. Mais elle a aussi changé certaines normes: on a pris l’habitude de définir le cycle menstruel en cycle normé de 28 jours, alors que ce n’était pas forcément aussi rigide auparavant. De même, si, avant la pilule, le standard pour la femme était la fécondité, depuis sa démocratisation, le standard est devenu la non-fécondité.
La pilule a été un symbole très fort de liberté. L’apparition du sida a sonné la fin de l’insouciance?
Certains ont même parlé de parenthèse enchantée… Ce devait être des hommes! Mais même si, avec le sida, l’usage du préservatif, et donc d’une contraception masculine, s’est banalisé, la pilule n’a en rien perdu de sa popularité. Dans les faits, le risque d’une grossesse non désirée a toujours été plus concret que celui de tomber malade.
LA NAISSANCE DE LA PILULE
1916
Margaret Sanger, sixième d’une fratrie de onze enfants, est une
militante américaine. Elle ouvre son premier centre de planning
familial à Brooklyn; il ne restera ouvert que dix jours.
1919
Minna Tobler-Christinger, médecin féministe engagée dans le
mouvement ouvrier, réclame dans le journal Die Vorkämpferin du 1er
avril le droit des femmes à l’autodétermination en matière de contrôle
des naissances et la décriminalisation de l’avortement.
1930
le pape Pie XI interdit la pilule, ainsi que toutes les méthodes artificielles qui entraveraient la possibilité de procréer.
1936
à Zurich, le couple de médecins anarchistes Fritz et Paulette
Brupbacher militent pour le droit à une sexualité libre, à la
contraception et à l’avortement. Ils suivent les idées du professeur
Auguste Forel, pionnier de l’éducation sexuelle en Suisse.
1951
Margaret Sanger rencontre le biochimiste Gregory Pincus lors d’un
dîner. Elle le convainc de se lancer dans la création d’une pilule,
premier contraceptif hormonal, avec l’aide de John Rock, spécialiste de
l’infertilité.
1954
le premier centre de planning familial suisse est ouvert à Bâle
(Lausanne 1963, Genève 1965, Zurich 1966, Fribourg 1974, Porrentruy
1976).
1960
la Food and Drug Administration américaine autorise l’utilisation de
la pilule.comme contraception. L’Enovid, de Searle, devient la première
pilule du monde. Un demimillion d’Américaines l’utilisent déjà comme
«moyen thérapeutique».
1960
l’Allemagne de l’Ouest devient le premier pays européen à autoriser la pilule.
1961
la France connaîtra, en mars, la condamnation de «tout procédé
contraceptif ou moyen stérilisant qui a pour but d’entraver la venue au
monde des enfants» par l’Assemblée des cardinaux et archevêques.
1961
le 1er juin, le labo pharmaceutique Schering sort l’Anovlar,
première pilule d’Europe, immédiatement diffusée en Suisse.
Initialement, un cycle d’Anovlar ne comprenait que 20 comprimés, mais
en 1964 déjà il est commercialisé en plaquettes-calendrier de 21
comprimés.
1967
le 28 décembre, le général de Gaulle promulgue la loi Neuwirth, qui légalise le comprimé contraceptif oral.
2010
le British Medical Journal publie la plus grande étude: 46 000
femmes suivies sur 40 ans. Les 100 millions de femmes qui utilisent la
pilule vivent plus longtemps et ont moins de risques de mourir
prématurément de n’importe quels facteurs, y compris de cancer et de
maladies cardiaques.
«POUR PRENDRE LA PILULE, J’AI DÛ ALLER EN CACHETTE DANS UNE PHARMACIE»
CHRISTIANE BRUNNER, ancienne conseillère aux Etats, 63 ans.
«En 1961, quand la pilule est arrivée en Suisse, j’avais 14 ans, je
fréquentais un collège pour jeunes filles et, en matière de sexualité,
je n’étais pas très dégourdie. On n’avait jamais eu de cours
d’éducation sexuelle à l’école et, à la maison, pour ce genre de
choses, ma mère était nulle. Mais dans les couloirs, j’entendais mes
copines parler de cette fameuse pilule, comme un secret qui se transmet
entre deux portes. Mes parents ne pouvaient pas concevoir le sexe hors
mariage et j’ai attendu mes 17 ans pour qu’une amie me donne le nom
d’une pharmacie qui la vendait discrètement sans ordonnance. Je la
cachais dans mon sac à main, la prenait partout avec moi. Cette pilule,
c’était un soulagement, une libération. On n’était plus tributaire
d’une grossesse non désirée ou du bon vouloir d’un mec qui devait avoir
un préservatif (rare dans les années 60) ou se retirer. Je l’ai prise
toute ma vie, ne l’arrêtant que pour avoir mes enfants.
Beaucoup
de bruits circulaient autour de ses effets secondaires. On disait:
«Elle fait prendre du poids, gonfler les jambes. Il faut attendre des
années après sa prise pour pouvoir tomber enceinte.»
Moi, je n’ai
jamais rien connu de tout ça. La pilule, à l’ère des premiers Tampax,
c’était la liberté: moins de flux, des règles plus régulières, moins
douloureuses. Mais je me rappelle aussi les sueurs froides quand on
l’oubliait! Je me souviens également d’un ami roumain venu passer une
année en Suisse et qui, au moment de son départ, en 1972, m’a demandé,
tout gêné, de lui en procurer pour son amie restée en Roumanie, où la
pilule n’existait pas. En multipliant les passages dans une pharmacie
de Genève, avec l’aide de copines, nous avons réussi à lui en procurer
de quoi tenir une année!
Cet anniversaire, ça m’évoque ma
jeunesse, un autre monde, avant le sida, le préservatif, le refus
d’absorber de la chimie. Dans l’histoire de la femme, l’invention de la
pilule est un moment clé. Mais je rage toujours: à quand la pilule pour
hommes dont on parle pourtant depuis des années?
«LA PILULE, UNE MINICONTRAINTE POUR UNE MAXILIBERTÉ»
THÉRÈSE COURVOISIER, chargée de communication, 35 ans.
«Pour moi qui suis de la génération sida, la pilule, c’est comme un
automatisme, le symbole du passage à l’âge adulte. A 18-20 ans, j’ai
déménagé de chez mes parents, pris mon appart et… la pilule. Ce n’était
pas un moyen pour être dévergondée, mais presque une hygiène de vie,
une évidence, l’envie «de faire les choses bien»: on ne vit plus à
l’époque des diligences, la pilule existe, donc je la prends. Sans
juger autrui, je dirai qu’on n’a pas le droit de jouer à la roulette
russe. Un enfant, c’est du sérieux.
La pilule, c’est une
minicontrainte pour une maxiliberté. Elle règle ton corps, te permet
d’avoir un contrôle sur ta vie. Je décide quand et avec qui j’aurai un
enfant, ce n’est plus la nature qui me l’impose. Grâce à elle, j’ai pu
avoir une carrière avant d’attendre l’enfant que je porte. D’ailleurs,
mon mari, prêt à être père, plaisantait en me menaçant de remplacer les
pastilles de ma plaquette par de l’Assugrin. Je la considère comme une
alliée et non comme un médicament. Au niveau de son coût, c’est sûr,
c’est un budget! Comme elle n’est pas remboursée, j’allais la chercher
en France: en Suisse, j’en avais pour 12 francs par mois, là-bas,
c’était 7 euros pour trois mois. Je me marrais en disant: «Je vais
chercher ma came.» Jeune adulte, l’angoisse c’était de l’oublier, mais
vers 33 ans j’avais plutôt peur qu’elle ne rende difficile le fait de
tomber enceinte. On entend tellement de rumeurs autour de sa
composition et de ses effets secondaires. Il ne faut pas oublier que
c’est quelque chose de chimique. C’est d’ailleurs pour cela que je
trouve très bien qu’elle continue à devoir être prescrite sous contrôle
médical. Moi, j’ai eu de la chance. Je n’ai jamais eu ni effets
secondaires ni problème pour être enceinte. Une fois que j’aurai
accouché, je la reprendrai. Il me semble qu’elle n’a que des avantages!
«LES MECS PARLENT PRÉSERVATIFS, LES FILLES PILULE»
LEILA BOUBAKER, gymnasienne, 16 ans.
J’ai commencé à prendre la pilule quand j’avais 14 ans, parce que
j’avais de très grosses douleurs à chaque fois que j’avais mes règles.
C’est ma mère, qui est médecin, qui m’a dit que la pilule pouvait
diminuer ces douleurs et soigner un peu mes boutons. A l’époque, pour
moi, la pilule, c’était juste un moyen de ne pas tomber enceinte et, de
ce côté-là, pour le sexe, c’est sûr, je n’en avais pas besoin! Je l’ai
prise comme on prend un médicament.
Pourtant, c’est vrai, je
pense que c’est quand même une étape, comme un passage, un truc
d’adulte, de grande. La prendre, ça faisait un peu bizarre. Je
l’avalais tous les matins, comme un petit rituel avant de me brosser
les dents. Malheureusement, je ne l’ai pas très bien supportée. Elle
m’a rendue malade. J’étais tout le temps fatiguée, j’avais des maux de
tête. A tel point qu’au bout d’une année, je l’ai arrêtée. Aujourd’hui,
je fais sans, mais je vais peut-être en reprendre une autre, moins
dosée. Prendre la pilule, ce n’est pas un secret. L’acheter ne me
mettait pas mal à l’aise. En classe, avec mes copines, on en parle
souvent: on compare celles que l’on prend, on échange des trucs sur
celles qui sont bien pour tel ou tel problème. Bon, c’est sûr, on en
parle surtout entre filles. Je pense que les mecs parlent préservatifs,
les filles pilule. Dans notre génération, la pilule c’est une sécurité
en plus du préservatif. On est même assez critiques envers celles qui
ne la prennent pas. Du moment qu’on a la chance que ça existe, si on
n’a pas trop d’effets secondaires, je ne vois pas pourquoi on s’en
priverait. En couple, la pilule, c’est le signe qu’on pense que ça va
durer. Dans la vie, ses avantages, c’est qu’elle nous règle vraiment.
Du coup, on sait exactement où l’on en est dans le mois, pourquoi l’on
est de mauvais poil aussi! Mais je ne la prendrais pas pour le confort,
du style en continu. Ça me ferait bizarre de stopper complètement mes
règles. Trifouiller trop ses hormones, ça me paraît suspect.»