Mille jours après votre entrée en fonction, quel est votre bilan?
L’esprit est positif. Une nouvelle ère commence, nous devons moderniser la police, l’adapter à son époque. Beaucoup de changements de personnes opérés à la tête de différents services doivent encore être effectués. Deux rapports sur la police genevoise montrent qu’il y a encore des remises en question à faire, mais nous ne les avons pas attendus pour nous mettre au travail.
Les syndicats vous reprochent toujours d’être peu présente sur le terrain et peu accessible.
C’est un reproche permanent. L’entreprise compte 1600 collaborateurs, c’est difficile de contenter tout le monde. Une partie de mon travail se fait beaucoup en dehors des frontières genevoises. Prenez mon agenda de la semaine passée. Lundi à Lucerne, jeudi à Berne, vendredi à Neuchâtel. Des réunions au niveau suisse dans lesquelles je représente la Suisse romande. C’est aussi grâce à ce travail de coopération que le policier qui a besoin d’une info en Espagne peut mieux travailler.
Les statistiques 2008 font état d’une augmentation de 20% des cambriolages. Votre analyse?
Cette augmentation massive est due en grande partie à une structure de crime organisé composée de ressortissants géorgiens. Nous avons créé une cellule spéciale, au sein de la police judiciaire, baptisée TRESOR, qui a pour but le démantèlement de ce réseau. Un but atteint le 5 mai dernier au petit matin par l’arrestation d’un gang de 45 personnes.
Concrètement, comment lutter contre cette nouvelle délinquance qui vient de l’Est?
Nous devons être plus réactifs, notamment en augmentant le niveau du renseignement. Je trouve qu’à l’heure actuelle les dispositifs cantonaux sont trop lourds, trop lents; il faudrait passer à la vitesse supérieure avec la création d’une cellule spécialisée au niveau fédéral, comme il en existe déjà une à Genève. Je milite pour cela au sein de la Commission criminelle suisse. L’Eurofoot m’a beaucoup appris. On devrait reprendre l’idée d’un état-major de conduite intercantonal que l’on pourrait activer pour lutter contre ces cambriolages, ou par exemple pour lancer une campagne commune sur la délinquance routière. En 2010, c’est une chance, on aura pour la première fois des statistiques de la criminalité au niveau suisse. Il y a une nécessité de coordination si l’on veut relever les défis d’aujourd’hui. L’alerte enlèvement en fait partie.
Huitante et un policiers blessés en 2008, comment le vivez-vous?
Attristée devant l’irrespect de plus en plus manifeste pour l’uniforme, le mépris face à l’autorité. Et le fait de voir fleurir certaines affiches politiques à Genève montrant un conseiller d’Etat affublé d’un bonnet d’âne ne fait qu’accentuer cette dérive. C’est la police qui prend en pleine figure cet effritement des valeurs morales.
La crise a-t-elle une incidence sur ces chiffres?
Nous sommes attentifs à certains phénomènes comme le vol d’essence ou de denrées alimentaires de base. Ce genre de délit est effectivement lié au contexte économique.
L’augmentation depuis quatre ans de la prostitution est aussi lié à cette crise?
Il existe une prostitution que l’on dit de fin de mois qui n’a pas pour l’instant vraiment augmenté. Nous la surveillons de près. En revanche, nous sommes plus préoccupés par un phénomène relativement mal connu en Suisse: la traite d’êtres humains. Il y a aujourd’hui des estimations alarmantes. Nous avons mis en place un groupe de travail piloté par l’Office des droits humains. Nous voulons savoir si cette traite existe réellement à Genève, combien de personnes elle touche, comment lutter contre elle.
Une traite d’être humains en Suisse en 2009?
Oui, c’est effectivement effrayant d’imaginer que cela puisse exister à notre époque. Malheureusement, cette traite ne s’arrête pas à la frontière de notre canton. Nous publierons un rapport sur le sujet à la fin de l’année.
Vous recrutez sur Facebook. Est-ce si difficile de trouver de nouvelles recrues quand on sait, selon le rapport de la Cour des comptes, qu’un gendarme genevois coûte 180 000 francs par an à l’Etat? Et qu’il finit sa carrière avec le salaire d’un directeur d’école?
Un gendarme coûte 180 000 francs à l’Etat, mais il ne les gagne pas. Cette façon de présenter les chiffres frise l’escroquerie intellectuelle. Et puis ce métier est difficile, particulièrement à Genève. Il arrive qu’un gendarme qui fait ses courses le week-end se fasse insulter par une personne qu’il a déjà appréhendée. A comparaison raison, aime à dire la scientifique que je suis.
Dans l’affaire de l’arrestation musclée du fils Kadhafi, vous n’êtes pas intervenue pour défendre vos hommes?
J’aurais souhaité m’exprimer, mais, vous l’avez remarqué, cette affaire dépassait les simples enjeux cantonaux. Ce n’était pas à moi de répondre aux critiques, même si mes collaborateurs savent ce que j’en pense.
Dur, parfois, de se taire quand on a un tempérament latin et l’envie de monter au filet?
C’est un aspect difficile de mon métier, mais j’obéis aux ordres. Je rappelle aussi que, dans cette affaire complexe, il y a toujours deux Suisses retenus à Tripoli.
En matière d’obéissance, on dit que vous avez reçu une directive qui vous demande d’arrêter moins de délinquants en raison de la surpopulation carcérale à Champ-Dollon?
C’est la directive ghostbuster, tout le monde en parle, personne ne l’a jamais vue. Surtout pas moi.Soyons clairs: si nous appréhendons un dealer sur le terrain, on ne va pas surseoir à son arrestation parce que Champ-Dollon est plein. Nous arrêtons en moyenne quatorze personnes par jour, soit 5100 par an. En revanche, si nous prévoyons une opération d’envergure qui n’est pas urgente, nous la planifierons en tenant compte des disponibilités de la prison.
Parlons du Taser, dont vous avez équipé les groupes d’intervention. Une arme décriée par Amnesty International. Pourquoi ce choix?
Il y a eu beaucoup d’amalgames faits avec ce pistolet à capacité invalidante. Je rappelle que Taser est une marque. Dans certains accidents mortels relevés par ses opposants, notamment au Canada, ce n’était pas ce pistolet qui avait été utilisé, mais une autre marque. En tant qu’experte en balistique, j’ai lu tous les protocoles, je sais de quoi je parle. On a introduit le Taser en Suisse depuis 2003, sans problèmes; 80% des polices cantonales et municipales d’une certaine importance en sont dotées. Sur le plan statistique, on remarque finalement qu’il est peu utilisé. Son effet dissuasif est important.
Des policiers se sont permis d’annoter des passeports de Roumains en y inscrivant «mendiants». La police genevoise se considère comme un Etat dans l’Etat?
Bien au contraire. Une enquête est ouverte, aussi bien au sein de la police que chez les agents de sécurité municipale. C’est bien la preuve que nous sommes tous soumis aux lois et règlements en vigueur, sans exception.
La guerre des chefs de police dans le canton de Vaud vous a inspiré quelle réflexion?
Elle m’a chagriné par rapport à l’image que l’on donne à la population. Mais qui sont ces gens chargés de me protéger, doit-elle se demander. Nous avons également connu des problèmes similaires à Genève, j’en connais l’impact négatif sur le public.
Dans cette affaire, certains journaux ont évoqué votre prétendue liaison avec l’un des protagonistes. Pourquoi avoir saisi le conseil de la presse?
Ils ont été trop loin. Je respecte la liberté de la presse, mais ce n’est pas pour autant que je dois me montrer complaisante avec ces abus. Tout à coup, mon nom apparaissait dans cette histoire qui ne me concernait pas, c’était insupportable. Le conseil de la presse m’a donné raison. Ma sphère privée n’a pas été respectée et la recherche de la vérité non établie.
Vous avez une hygiène de vie particulière pour lutter contre le stress?
J’ai beaucoup de chance de vivre sur mes acquis de patineuse qui s’entraînait vingt heures par semaine en dehors de ses études. Je suis formatée pour travailler à un rythme soutenu!
Vous fêterez vos 40 ans en 2010. Un cap fatidique auquel vous songez déjà?
(Offusquée, mais gardant son sourire.) Vous avez vu ma date de naissance: le 19 juin 1970. J’ai encore 38 ans! Attention, je vais aller chercher le Taser! (Rires.)