1 - Economie: rebond ou rechute?
«Nous avons touché le fond. Mais le fond est très bas…»
Les Etats-Unis viennent d’annoncer officiellement la fin de la récession. Est-ce le cas de la Suisse?
Une récession est considérée comme terminée lorsque le produit intérieur brut (PIB) d’un pays se révèle positif deux trimestres consécutivement. Il s’agit donc d’une considération technique qui demande confirmation. Techniquement, la Suisse pourrait sortir de la récession à la fin de l’année, mais pas encore de la crise.
On peut dès lors imaginer un rebond de notre économie dans la foulée?
Pour l’instant, je penche plutôt pour une stabilisation. Même si le recul de notre PIB se limite à environ – 1,7% en 2009, une belle performance comparé aux – 2,5% américains et aux – 4,2% de la zone euro (UE), nous n’avions pas vécu une telle chute depuis 1975. Si j’osais une métaphore, je dirais que nous avons certainement touché le fond, mais que cette fois le fond est très bas…
A en croire la Bourse, qui vient d’enregistrer neuf mois de hausse consécutive, les marchés financiers sont plutôt optimistes?
La Bourse ne reflète pas l’état de l’économie réelle. Avec les plans de relance, les gouvernements ont injecté des centaines de milliards, ce qui a dopé l’activité et induit une reprise artificielle. L’heure de vérité sonnera lorsque les effets de ces plans cesseront. C’est à ce moment-là seulement que nous verrons si les facteurs fondamentaux s’avèrent suffisamment solides pour soutenir une vraie relance.
On vous sent prudent, peu enclin à risquer des pronostics…
C’est difficile d’être affirmatif, il y a tellement de facteurs d’influence. Qu’en sera-t-il des prix des matières premières et des énergies par exemple? Quand nos principaux partenaires économiques, l’Allemagne en particulier, retrouveront-ils leur vigueur afin de soutenir nos exportations? Ces questions sont encore en suspens à cette heure…
2 - Chômage: flux ou reflux?
«Nous n’éviterons pas les 5%, voire plus malheureusement»
3,9% de chômage (155 000 personnes), soit une augmentation de 60% en 2009. Ça fait peur…
Effectivement. Et le pic n’est pas encore atteint. Nous aurons peu de chances d’éviter les 5%, voire plus malheureusement. Il y a toujours un effet retard de douze à dix-huit mois entre l’amélioration de la conjoncture et le reflux du chômage. Cela étant, il faut une nouvelle fois relever que notre taux de chômage est de moitié inférieur à celui d’autres pays.
Près de 6% des chômeurs ont entre 15 et 24 ans. C’est terrible, un pays qui laisse sa jeunesse au chômage…
C’est terrible, mais 6%, c’est, une fois encore, beaucoup moins que chez nos voisins. Il faut également analyser ces chiffres avec prudence. Le baromètre des places d’apprentissage est bon, par exemple. En revanche, le nombre de sans-emploi augmente fortement dès la fin de l’apprentissage ou à la sortie de l’université. On remarque cependant que ces personnes ne restent pas très longtemps au chômage. Mais le problème existe et il faut y remédier. La Confédération tente de le faire, via son troisième plan de stabilisation qui fait la part belle à la formation continue et attribue des facilités aux employeurs qui privilégient l’emploi jeune.
Le parti socialiste propose d’augmenter le nombre de jours d’indemnité chômage de 400 à 520. Pour ou contre?
Clairement contre. La dette de l’assurance chômage dépassera les 10 milliards de francs fin 2010. C’est énorme. Et puis 520 jours, deux ans puisque la durée effective d’une année de travail est de 260 jours, sont déjà en vigueur pour les personnes au-dessus de 55 ans et celles bénéficiant partiellement de l’AI. Quatre cents jours sont satisfaisants. Cela représente plus d’une année et demie de travail.
Qu’en est-il du chômage partiel, qui a augmenté de 80% cette année?
Les dernières statistiques sont assez paradoxales. Alors que les demandes continuent d’augmenter, le mois de juillet a débouché sur 2,135 millions d’heures de travail perdues contre près de 3,150 millions en juin. Beaucoup d’entreprises ont eu recours au chômage partiel pour éviter les licenciements, mais leurs possibilités s’épuisent et je crains un certain taux de transfert vers le chômage complet.
3 - Salaires: hausse ou baisse?
«La réduction de salaire ne doit pas être un tabou»
Les syndicats réclament des hausses de salaire de 2%. Vous êtes contre. Pourquoi?
Parce que cette exigence n’est pas en prise avec la réalité. Dans la situation actuelle, il faut accorder une priorité absolue à la sauvegarde de l’emploi.
2%, et même 1,5% corrigé de l’inflation, cela classe pourtant la Suisse à l’avantdernière place européenne, juste devant la Turquie, selon une étude réalisée auprès de 130 sociétés…
Pour moi, cette enquête ne signifie rien. Il y a plus de 300 000 entreprises en Suisse. Notre pays est plutôt bien positionné en matière de politique salariale. Il y aura des augmentations sectorielles, mais une augmentation de salaire généralisée serait suicidaire pour certaines branches.
Lesquelles?
L’horlogerie, le secteur des machines, de l’électronique, des métaux. A l’inverse, les pharmas et la distribution, qui ont fait de belles performances, supporteront une petite augmentation.
Le bâtiment aussi?
La construction a résisté, c’est vrai. Mais le nombre de demandes de permis de construire faiblit et le rythme ralentit. Et, lorsqu’on pense augmentation, on pense à l’avenir, pas au passé.
Pas d’augmentation = perte du pouvoir d’achat, baisse de la consommation et du PIB…
Faux. En période de crise, l’argument du pouvoir d’achat ne tient pas. Parce que les gens épargnent plus et dépensent une partie de leur argent pour des produits étrangers. En achetant une Citroën ou un ordinateur, c’est le pouvoir d’achat français ou taïwanais que vous renforcez en partie.
Le secteur public, qui rassemble 1 million de travailleurs, semble lui aussi résister. La preuve, la Confédération annonce un excédent de recettes de 700 millions pour 2009?
Et, pour 2010, combien de pertes? De plus, tout le secteur public n’est pas concerné par vos statistiques. Le canton de Zurich s’attend par exemple à un déficit important cette année.
Certaines entreprises ont même demandé à leurs employés de diminuer leur salaire. Une tendance qui va s’amplifier selon vous?
Je ne crois pas. Même si la réduction momentanée du revenu ne doit pas constituer un tabou, elle reste marginale. Mais, si elle permet à une entreprise d’éviter la faillite ou d’importants licenciements, pourquoi pas?
4 - Perspectives: 2010, mieux ou pire que 2009?
«Notre PIB dépendant à 50% de nos exportations, notre salut viendra de l’extérieur»
Le SECO prévoit une petite croissance de 0,1 à 0,4% et une inflation de 0,7% pour 2010. Vous souscrivez à ces pronostics?
C’est assez plausible et proche des autres pronostics. Selon moi, l’économie poursuivra sa stabilisation, mais les problèmes resteront aigus sur le marché du travail. Notre PIB dépendant à 50% de nos exportations, l’amélioration passe d’abord par une reprise de l’activité chez nos partenaires les plus importants.
Le bâtiment, l’immobilier continueront-ils de résister?
Il y aura un fléchissement, mais pas de crise à proprement parler. D’autre part, je pense que les investissements publics resteront élevés.
La paix sociale sera-t-elle préservée?
Je suis confiant. Certes, beaucoup de gens souffrent, les tensions augmentent, le ton monte même parfois. C’est normal. Mais je crois que, si tous les partenaires y mettent du leur, nous traverserons ce «stress-test» sans affrontements majeurs. Nous avons réussi à le faire dans les années 90, alors que la crise était encore plus aiguë.
Le Conseil fédéral, Doris Leuthard, notre ministre de l’Economie en tête, est-il à la hauteur de la situation?
A mon avis, il fait bien son boulot. Ses plans conjoncturels sont ciblés et réfléchis. Soutenir la consommation intérieure a ses limites. Notre salut, je le répète, viendra de la vigueur, ou non, de nos exportations.