«LA RETRAITE N’EST PAS UNE NOUVELLE VIE»
Le Valaisan jure avoir traversé avec bonheur et sans nostalgie sa première année de retraité du Conseil fédéral. Il livre sa recette à ses ex-collègues Moritz Leuenberger et Hans-Rudolf Merz.

Par Christian Rappaz - Mis en ligne le 02.11.2010

Il a pris un coup de vieux, prétendent certains. A 68 ans, le constat n’aurait rien d’étonnant. Ce n’est pourtant pas l’impression qui saute aux yeux lorsque Pascal Couchepin nous accueille dans son bureau de la place Centrale, à Martigny.

Au contraire, assis devant son écran d’ordinateur 24 pouces flambant neuf, l’ancien président de la Confédération, que l’informatique a longtemps rebuté, semble s’amuser comme un adolescent en déambulant dans son nouvel univers. Son buzz: un site sonore de poésie sur lequel se bousculent tous les grands auteurs français. «Un régal», s’emballe-t-il, enthousiaste, en nous priant de nous joindre à lui pour écouter quelques poèmes. Autour de lui, des livres. Accumulés par centaines depuis qu’il occupe ce bâtiment du début du XXe siècle dont il est propriétaire. C’est là que se niche sa vraie passion. Un an presque jour pour jour après avoir quitté le Conseil fédéral, l’homme n’a en réalité pas vraiment changé. L’interview est réalisée au pas de charge. La séance photo, qu’il abhorre plus que tout, est liquidée en quelques minutes. Comme avant. Le ton est toujours aussi monocorde et froid, son regard toujours aussi glacial. Même s’il consent à troquer son costume d’ancien conseiller fédéral contre celui de mari ou de citoyen ordinaire au gré des questions, Couchepin reste Couchepin.

Lors du Sommet de la francophonie, on vous a vu heureux de vous retremper dans le grand bain politique, au côté du gotha. Ce bonheur ne dissimulait-il pas un peu de nostalgie du pouvoir?

Pas le moins du monde. Le pouvoir est accompagné d’une multitude d’épines. Pour quelques instants agréables, il y en a beaucoup d’autres très difficiles. J’ai aimé cette période, j’ai aimé ce métier, mais tout ça, c’est du passé. Je n’ai pas une seconde envie de recommencer. Quand on a goûté à la liberté, on ne souhaite pas revenir en arrière.

Quand vous voyez Joseph Deiss présider l’Assemblée générale de l’ONU, ne me dites pas que ça ne vous titille pas ou que cela ne vous rend pas un peu jaloux…

Pas du tout. C’est une chance pour la Suisse et pour lui. Il est à la fois à New York et appelé à souvent voyager. C’est une vie intéressante, mais austère. C’est la vie que j’ai menée pendant des années et, encore une fois, j’en ai assez.

Quel est le rôle d’un conseiller fédéral à la retraite et quel message cherche-t-il à faire passer finalement?

C’est le rôle d’un citoyen qui a plus d’expérience que d’autres, qui a vu de près le système politique suisse, qui connaît un certain nombre de dossiers et qui peut, à l’occasion, donner un avis fondé et adresser un message de confiance. Confiance en ceux qui nous ont succédé, confiance dans le système politique et économique suisse, confiance grâce à sa capacité d’analyser les problèmes des citoyens.

Qu’avez-vous fait de cette année?

Beaucoup de choses. Je me suis réinstallé à Martigny, ce qui a exigé un certain temps. Je marche davantage que par le passé, j’ai retrouvé la famille, des amis que j’avais un peu négligés. Je me suis remis sérieusement à la lecture, j’ai commencé des travaux dans la maison familiale, donné des conférences, présidé des comités. Bref, j’ai été très occupé. Tout compte fait, je n’ai pas eu plus de vacances que d’habitude.

Comment se reconstruit-on après une longue carrière politique?

Ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire. J’ai eu le temps de préparer mon départ. J’ai déménagé mon appartement de Berne, carton par carton, dix mois avant d’annoncer publiquement ma démission. Une fois parti, il faut une certaine discipline pour rester à l’écart des affaires. Puis on recommence à s’y intéresser tout en veillant à garder un certain détachement. Et le tour est joué.

Comment se sont passées vos «retrouvailles» avec Brigitte, votre épouse, qui vous a vu courir le monde pendant onze ans et avec qui vous vous êtes retrouvé quotidiennement face à face du jour au lendemain?

(Sourire.) Disons qu’il a fallu un certain temps pour que chacun retrouve ses marques, mais une fois cette période achevée tout est revenu spontanément à la normale.

Qu’est-ce qui attend Hans-Rudolf Merz et Moritz Leuenberger, vos anciens collègues, qui quittent à leur tour le Conseil fédéral? Un grand vide?

Il m’est difficile de me mettre à leur place, car chacun a sa manière de gérer cette période. Moi, je n’ai pas ressenti ce grand vide, parce que j’avais préparé toute une série d’occupations. Trop, d’ailleurs. Je pense qu’il est plus aisé de retrouver ses repères en milieu rural, au grand air, dans les grands espaces, qu’en ville. Mais ce qui a marché pour moi ne marchera pas forcément pour eux.

Quels conseils donneriez-vous aux gens pour bien réussir leur passage à la retraite?

Ecoutez, il y a quelques jours j’ai déjeuné avec un ami qui a 92 ans. Comme je lui en donnais dix de moins et lui demandais comment il expliquait cette verdeur, il m’a répondu qu’il s’était toujours intéressé à ce qui se passait dans le monde, n’avait jamais cessé de rencontrer des gens ni d’avoir des occupations un peu physiques. Le lendemain, j’ai rencontré des gens beaucoup plus jeunes qui s’ennuyaient. Mais je les soupçonne de s’être ennuyés toute leur vie. Je crois que la retraite n’est pas une nouvelle vie, mais la continuation de la précédente.

Revenons au Conseil fédéral. On a souvent reproché à votre équipe d’être incapable de travailler ensemble. Vous acceptez cette critique?

Non. Le consensus n’est pas quelque chose qui est donné, il se construit à partir d’opid’opinions et de caractères différents. Si des divergences sont effectivement apparues, nous avons su faire l’unité autour des dossiers importants, tels que le sauvetage de l’UBS par exemple. Les critiques font partie du jeu démocratique et c’est très bien ainsi. Comme disait le philosophe Alain, le pouvoir doit constamment être mis en doute pour être efficace.

Avec quatre femmes, la collégialité se renforcera peut-être. Quatre femmes au Conseil fédéral, c’est trop ou pas assez?

Hommes ou femmes, c’est égal. Si elles sont compétentes, c’est très bien. Si elles ne le sont pas, ce n’est pas bien. Au peuple et aux journalistes de donner leur avis, qui parfois est bien différent de la réalité.

Pas mal de parlementaires ont également peu goûté aux quatre démissions en cours de législature cette dernière année…

Ceux qui disent déplorer cette situation sont souvent les mêmes qui réclamaient la démission de MM. Leuenberger et Merz. Ces critiques ne sont pas très sérieuses.

Les sondages de popularité vous ont régulièrement été défavorables, mais vous avez toujours affirmé ne pas en être affecté. C’était vrai?

J’en ai parfois souffert, mais jamais plus de vingt-quatre heures. Un sondage reste quelque chose d’irrationnel. J’en ai récemment vu un qui donnait 80% d’approbation à une conseillère fédérale et à la question de savoir ce qu’elle faisait, 65% répondaient l’ignorer. Quel crédit accorder à ce genre d’exercice, finalement? Ce que je constate, c’est que j’ai toujours été réélu et même bien réélu.

La proposition de reculer l’âge de la retraite à 67 ans vous a coûté passablement de points de popularité. Avec ce qui se passe en France ces temps-ci, vous devez vous dire que vous étiez un visionnaire?

Ce n’est pas être visionnaire que de dire que, si on vit dix ans de plus qu’au temps de la création de l’AVS, on aura fatalement un problème de financement.

Vous campez sur votre position?

Il y a trois solutions à ce problème: soit vous augmentez les cotisations, soit vous réduisez les prestations, soit vous reculez l’âge de la retraite. Un jour ou l’autre, bientôt, il faudra trancher, nous n’y échapperons pas. Ma proposition reposait sur une projection de la situation en 2015. C’est demain, et la projection est plus que confirmée.

Pour terminer, que dites-vous aux gens qui n’arrivent plus à payer leur assurance maladie?

Les gens qui ont des problèmes bénéficient d’un appui de l’Etat par le biais des subventions et de l’assistance sociale. L’assurance étant obligatoire, à la fin tout le monde est assuré. Quelle solution avons-nous au système actuel? Supprimer les soins de santé? Supprimer leur qualité? Arrêter les progrès de la chirurgie, des médicaments? Personne ne veut de ça. Il faut donc continuer à essayer de trouver des solutions qui permettent d’encadrer l’évolution de ces coûts.