Ils sont des dizaines de milliers à avoir été placés durant leur jeune âge dans des conditions effroyables. Moins bien traités souvent que les animaux de la ferme dont ils s’occupaient. Aujourd’hui, ils attendent de la Suisse un mot d’excuse officiel. Une exposition itinérante retrace ces parcours inimaginables à l’heure de l’enfant roi.
Par
Patrick Baumann - Mis en ligne le 20.10.2009
«Si l’on gâche l’enfance, le reste est fichu.» «Etre un enfant placé, c’était pire que d’être apatride.» «En parler? On nous aurait ri au nez, ce qu’on vivait, ça n’intéressait pas les adultes!»
Des phrases comme des couperets, prononcées par Gilbert, Michel ou Jean-Louis, trois des 300 témoins à qui l’exposition Enfances volées rend hommage au Musée historique de Lausanne*. Entre 1920 et 1960, ils sont des dizaines de milliers comme eux, orphelins, enfants de fille-mère ou de parents divorcés ou indigents à avoir vécu l’enfer. Obligés de trimer dans des fermes ou des orphelinats sans jamais aucune marque de considération ou d’affection. A un âge où l’amour et le respect sont un ciment indispensables à la construction encore balbutiante de la personnalité.
Cette exposition unique en son genre va parcourir la Suisse pour finir son périple au Musée d’art et d’histoire de Fribourg au printemps 2012. Elle sonne comme une amorce de réparation. Une amorce seulement, car aucune excuse officielle n’a jamais été prononcée dans ce pays où l’on dit pourtant si facilement pardon et merci dans la conversation.
On a fait amende honorable pour l’attitude de la Suisse envers les juifs pendant la Seconde Guerre, pour les souffrances infligées aux enfants jenisch enlevés à leurs parents par Pro Juventute. Mais les milliers de victimes des placements arbitraires attendent toujours de voir leurs souffrances reconnues. «On espérait que, lors de l’inauguration officielle de l’exposition, cet été à Berne, Mme Widmer-Schlumpf prononce quelques mots de regret ou d’excuse, au nom des autorités fédérales, confesse Maja Baumgartner, coordinatrice de l’exposition.
Beaucoup de personnes concernées se trouvaient dans la salle. Elle ne l’a malheureusement pas fait, préférant se tourner vers l’avenir, la révision de l’Ordonnance fédérale de placement et l’importance du respect des droits des enfants. Est-ce la peur de voir un jour toutes ces victimes demander des réparations financières?» L’avenir, oui. Mais, pour faire table rase du passé, il faut le connaître et en assumer la responsabilité. «Une étude scientifique d’envergure nationale reste à faire, canton par canton, pour connaître le nombre de personnes touchées par ces placements durant quarante ans. On peut estimer les cas à plusieurs centaines de milliers; rien que le canton de Berne enregistre 30 000 enfants placés», poursuit Maja Baumgartner.
Oser témoigner? Ce ne fut pas toujours facile pour ces adultes qui se sont battus pour se reconstruire ou construire sur ce calvaire enfoui. D’autres ont sombré dans l’alcoolisme, la dépression. Michel, 66 ans, placé avec ses cinq frères et sœurs à l’orphelinat de Courtelary (BE), a un frère à l’AI qui ne s’en est jamais remis. Ce d’autant que les garçons ont encore été victimes d’abus sexuels. Abandonnés puis abusés, l’ignominie la plus totale. «Je ne demande pas de réparations financières, juste la reconnaissance des faits et un petit mot d’excuse», explique-t-il. «Je voudrais juste recevoir une lettre avec l’écusson vaudois qui me dise: «Vous êtes des nôtres, M. Simonet, on s’excuse pour les souffrances que vous avez subies», déplore de son côté Gilbert, placé dans une ferme à Châtel-Saint-Denis pendant treize ans. Traité comme du bétail, abandonné de tous. Aujourd’hui, à 62 ans, cet employé postal a toujours le sentiment qu’on pourrait frapper à sa porte pour le déplacer. «Pouvoir acheter mon appartement, c’était extraordinaire. J’avais enfin quelque chose à moi, j’étais enraciné, on ne pouvait plus m’expulser!»
Certes, l’époque a bien changé. Les théories de Piaget, l’émergence d’institutions pédagogiques comme l’Ecole Pahud, à Lausanne, ont fait découvrir l’importance du développement de l’enfant et la nécessité de lui offrir un cadre protecteur et aimant pour s’épanouir. «A l’époque, être fille-mère ou même divorcée, ne pas savoir gérer son argent suffisait pour qu’on vous enlève votre enfant à titre d’abandon moral», explique Maja Baumgartner. Gilbert a été enlevé à sa mère de force à la naissance. «Toute sa vie elle a dû payer à l’Etat les 40 francs de pension mensuels pour moi. J’ai pu la rencontrer à l’âge adulte, elle n’était pas responsable.»
A l’époque de l’enfant roi, difficile d’imaginer la souffrance et la solitude endurées par ces dizaines de milliers de gosses. «Aujourd’hui encore, sourit- il tristement, je cherche une réponse à cette question: comment a-t-on pu nous faire ça?»
* Musée historique de Lausanne, place de la Cathédrale 4. Du mardi au jeudi, de 11 à 18 h; du vendredi au dimanche, de 11 à 17 h. Jusqu’au 15 novembre. www.enfances-volees.ch
«J’ai honte que mon pays ait laissé faire ça!»
Gilbert Martinet 62 ans, Lausanne, placé à la naissance
«J’ai
failli être adopté à 7 ans par un gentil couple qui me visitait le
dimanche. «Ils te dorlotent trop, tu vas devenir une fille», a dit le
tuteur. On m’a envoyé chez des paysans sans enfants de
Châtel-Saint-Denis, des alcooliques sans éducation; un calvaire, j’ai
été traité comme un animal. L’été, tout seul à l’alpage pendant trois
mois avec interdiction de prendre mon livre de grammaire, je voulais
tant m’instruire pour échapper à cet enfer. On m’a caché ma date de
naissance en disant: «Les anniversaires ne sont pas pour toi.» J’ai eu
faim, je me suis cassé le dos à porter des fardeaux. Pour gagner plus
que la pension que ma mère continuait de payer à l’Etat, on me plaçait
encore chez d’autres paysans, qui me choisissaient à la sortie de la
messe, tâtant mes muscles comme on estime une bête. Je me suis senti
tellement humilié. J’ai honte que mon pays ait laissé faire ça à des
enfants. Jusqu’à 20 ans, on ne m’a jamais embrassé ni parlé gentiment.»
«On m’a posé comme un baluchon»
Jean-Louis Claude 67 ans, Genève, placé à 2 ans
«A
2 ans, on m’a mis à la pouponnière. Je vivais avec ma grand-mère, je
n’ai jamais connu ma mère. A 4 ans, j’ai été placé dans une ferme du
canton de Vaud. Posé comme un baluchon. La dame m’attachait à la
charrue tout nu parce que je n’étais pas encore propre. A 8 ans, j’ai
rejoint une institution catholique dans le canton de Fribourg. J’ai été
abusé sexuellement pendant des années. Le curé a été condamné, mais
c’était moi qui me sentais coupable.
A mes yeux, je ne valais
rien, on me l’avait dit: les enfants comme toi, ça ne compte pas.
Heureusement, un enseignant a cru en moi; j’ai fait des études, passé
une licence de lettres. J’ai travaillé avec des sans-abri. Je me suis
beaucoup occupé des autres, donc je me suis beaucoup oublié. Je suis
resté un solitaire, qui ne s’est jamais remis de son enfance.»
«On demande pardon à Kadhafi, pourquoi pas à nous?»
Michel Frêne 66 ans La Chaux-de-Fonds, placé à 4 ans
«On
m’a volé mon enfance et mon droit à l’instruction. A l’orphelinat de
Courtelary, où j’ai été placé avec mes cinq frères et sœurs (ma mère ne
pouvait nous élever), on était plus souvent aux champs qu’en classe.
Aucune tendresse, aucune affection, c’est une honte. Je ne me souviens
que des sacs de blé de 100 kilos à porter; on faisait tout à la main.
C’était comme à l’armée, il fallait se mettre en rang pour manger. Le
soir, si on parlait dans les dortoirs, il fallait se relever pour
décharger la nuit le char à paille. On a aussi été abusés
sexuellement.» Je ne m’en suis pas trop mal sorti, je voulais tellement
être comme les autres. Je suis devenu horloger, j’ai fondé une famille,
ma femme corrigeait mes fautes d’orthographe. J’attends toujours un mot
d’excuse officiel pour toutes les souffrances endurées. Le pays a
demandé pardon à Kadhafi, aux juifs, pourquoi pas à nous?»