Sur les écrans vient de sortir le film Invictus, qui raconte la réconciliation du peuple sudafricain grâce au sport et à la Coupe du monde de rugby en 1995. Vous, l’ancien international belge de rugby, l’avez-vous vu?
Je vais vous étonner, mais non. Je n’ai pas eu le temps d’aller au cinéma. Mais on m’a promis le DVD. Je le regarderai tranquillement. Je connais le scénario. Cela va certainement m’intéresser. Mes amis témoins de l’événement, dont Bernard Lapasset, président de la Fédération internationale de rugby, qui avait remis la coupe à Mandela, me disent que la partie rugby du film est très bien faite.
A une autre échelle, pensez-vous que les Jeux de Vancouver, qui font une large place aux Indiens, vont permettre d’améliorer les relations entre les Canadiens et les populations indigènes?
Je crois que oui. Nous l’avons vu de manière remarquable avec les aborigènes à Sydney. Le CIO avait fait d’importants efforts pour les intégrer, pour promouvoir leur culture. Tout cela a culminé avec la victoire de Cathy Freeman sur le 400 mètres. Elle était d’ailleurs le dernier relayeur de la torche. C’est elle qui avait allumé la flamme olympique.
Vous êtes président depuis 2001, année du 11 septembre. Vous étiez vous-même à Munich en 1972. Etes-vous inquiet d’un éventuel attentat?
Le mot inquiet est trop fort. Mais c’est une chose à laquelle je pense constamment. Notre première priorité, c’est la sécurité des athlètes et des spectateurs. Nous travaillons très étroitement avec les gouvernements des pays hôtes. Vous savez… Munich, c’est quelque chose que je n’oublierai jamais, qui reste gravé dans ma mémoire, comme dans celle de tous ceux qui y étaient.
Au Canada, vous vivrez vos cinquièmes Jeux olympiques en tant que président du CIO. Ressentezvous toujours la même excitation?
Mon excitation n’a pas changé depuis mes premiers Jeux en tant qu’athlète (ndlr: en 1968 à Mexico). A quelques jours de la cérémonie d’ouverture, je me sens comme un sportif qui s’est bien entraîné et qui est prêt à l’action. Nous avons beaucoup travaillé. C’est une préparation de sept ans, qui s’est bien passée. Et maintenant, que les Jeux commencent!
La région est connue pour ses terribles tempêtes de neige. Pour beaucoup, la météo reste le principal risque. Et pour vous?
Pour moi aussi. Car, au niveau organisationnel, je n’ai pas de crainte pour Vancouver. La météo représente toujours un problème pour les sports d’hiver. Il arrive souvent, en Coupe du monde de ski alpin, qu’on annule une course à cause de bourrasques de vent ou par manque de visibilité. L’avantage des Jeux, c’est qu’ils se déroulent sur seize jours. Nous pouvons reporter les épreuves. Il y a des exemples célèbres. A Sarajevo, en 1984, la descente hommes a été repoussée durant deux semaines pour se dérouler finalement le dernier dimanche, juste avant la cérémonie de clôture.
«La Norvège a organisé de splendides Jeux. Pourquoi pas la Suisse?»
Jacques Rogge
Les Jeux de Vancouver seront marqués du sceau de l’écologie. Simple mode ou réelle volonté?
L’écologie est une philosophie que nous avons mise en route déjà à Lillehammer, en 1994. C’étaient les premiers green Games. Depuis, nous avons fait de très gros efforts, que ce soit à Athènes, Salt Lake City, Pékin ou Turin, du point de vue de la durabilité et du respect de l’environnement.
Pourtant, pour les Jeux de Sotchi, en 2014, on va faire sortir un complexe de sports d’hiver du néant au bord de la mer Noire. Est-ce vraiment compatible avec l’écologie?
Je le dis et le répète. La construction et l’utilisation de chaque infrastructure est régie en fonction du respect de l’environnement selon les normes internationales les plus strictes. En ce qui concerne Sotchi, les Russes ont ainsi accepté à notre demande de déplacer le village olympique et la piste de bobsleigh, parce qu’ils étaient trop proches d’une réserve naturelle.
Pour 2018, seules trois villes, Annecy, Munich et Pyeongchang, en Corée du Sud, sont candidates. Est-ce le signe d’un déclin des Jeux d’hiver vis-à-vis de ceux d’été, auxquels les plus grandes métropoles postulent?
Non. Il faut bien comprendre que, pour des raisons géographiques et climatiques, il n’y a que quinze pays au monde qui ont la possibilité d’organiser des Jeux d’hiver. Et, sur ce nombre, certains étaient déjà engagés dans des candidatures d’été, comme les Etats-Unis, avec Chicago, ou le Japon, avec Tokyo. Les possibilités diminuent donc rapidement. Mais, avec trois candidatures, nous sommes tranquilles.
Aujourd’hui au Canada, en 2014 en Russie. Un petit pays comme la Suisse peut-il encore prétendre aux Jeux d’hiver?
Bien sûr. Si la Norvège, avec ses 4,5 millions d’habitants, peut organiser de splendides Jeux à Lillehammer, pourquoi pas la Suisse, avec une population de 7,5 millions, sa géographie, ainsi que sa connaissance et son amour des sports d’hiver?
Snowboard, skicross… Vous ne cessez d’intégrer des sports dits fun. C’est une volonté de rajeunir votre public…
Oui, c’est une volonté. Bien sûr, nous nous appuyons toujours sur les éléments classiques du programme qui font le succès des Jeux d’hiver – et Dieu sait qu’ils sont aussi spectaculaires! –, comme la descente ou le hockey. Mais il y a un marché pour les jeunes, qui apprécient des disciplines acrobatiques comme le skicross ou le snowboard. Et les jeunes, c’est notre matière première.
En revanche, vous n’avez pas accepté dans le programme le saut à skis féminin. Le CIO est-il machiste?
Pas du tout. C’est simplement que le groupe des sauteuses féminines n’a pas suffisamment de quantité et de qualité pour justifier des médailles olympiques. Les Jeux, ce n’est pas le sport pour tous. Ils sont destinés aux meilleurs athlètes du monde, à l’élite. Je m’explique. En saut à skis, il y a environ 160 femmes enregistrées dans le monde, dont seulement une dizaine de haut niveau, contre plus de 2500 chez les hommes. Nous sommes persuadés qu’elles vont progresser. C’est pourquoi nous les avons inscrites aux Jeux de la Jeunesse à Innsbruck, en 2012. Et j’espère qu’elles seront à Sotchi.
Chirurgien orthopédiste de formation, n’êtes vous pas préoccupé par l’explosion du nombre de blessures chez les skieurs?
Il y a plusieurs cycles dans la traumatologie du ski alpin. Il y a eu une époque où les fixations n’étaient pas assez sophistiquées et ne lâchaient pas assez vite. Il y avait alors énormément de lésions à la cheville et dans le bas du tibia. Nous sommes rentrés dans une autre phase. Les chaussures montantes ont élevé ces lésions sur le haut du tibia et les ligaments croisés. Ce problème est devenu plus aigu avec les skis carving qui tolèrent moins d’erreurs et qui apportent davantage de contraintes au niveau du genou.
Mais ne va-t-on pas trop loin avec la technologie? Ne dépasse-t-on pas les limites du corps?
C’est la question. Il faudra se demander s’il ne faut pas revoir le matériel. Les contraintes des skis deviennent telles que les ligaments du genou ne tiennent plus.
Vous avez été champion du monde de voile. Aurez-vous le temps de suivre l’autre grande compétition sportive de février, la Coupe de l’America?
Ernesto Bertarelli m’avait gentiment invité à Valence pour son commencement prévu le 8 février. J’ai dû décliner. Dès le 4 février, je serai à Vancouver pour régler les derniers préparatifs. Mais c’est évident que je vais suivre le résultat. Ce qui me fascine, ce sont les bateaux. Durant ma modeste carrière en voile, j’ai beaucoup navigué sur catamaran. J’ai d’ailleurs encore fait des régates à la Nautique de Genève en 1987. Les multicoques, c’est toujours très spectaculaire, grisant.
Cette Coupe de l’America donne lieu à une guerre d’avocats. Craignez-vous un recours croissant à la justice dans le sport, ainsi qu’aux Jeux?
Non, c’est particulier à la Coupe de l’America. Ce recours à la justice est le fait de deux syndicats animés par des milliardaires qui investissent une partie non négligeable de leurs moyens dans leur passion. C’est en soit une belle chose. Mais quand il y a trop d’avocats qui commencent à tourner…
A Vancouver, votre meilleur moment sera-t-il la cérémonie d’ouverture où tout commence ou celle de clôture où tout finit?
Lorsque j’étais athlète, je préférais évidemment la cérémonie d’ouverture. En tant que responsable, je serai content le lendemain de celle de clôture, lorsque le dernier athlète aura quitté le village olympique.