Alors que 75% des Suisses interrogés lors d’un sondage en septembre dernier se disent suffisamment informés sur la thématique de la biodiversité, la brochure publiée par l’Association suisse pour la protection des oiseaux/BirdLife, écoulée à plus de 80 000 exemplaires, vient d’être rééditée. Paradoxalement, la Suisse est mauvaise élève en matière de biodiversité. Le point avec François Turrian, directeur romand de l’ASPO.
Comment expliquer cet intérêt de la population pour la biodiversité?
Par rapport aux problèmes climatiques, on parle peu de la biodiversité. Or, il y a un besoin d’être informé sur cette notion qui n’est pas bien connue de la population. Le succès de notre brochure est lié au fait que la biodiversité y est présentée de manière condensée et accessible à un large public. Enfin, dans le cadre de l’Année internationale de la biodiversité, il est vrai qu’on en parle davantage depuis le début de l’année.
Quel est votre message?
Il est double. D’une part, la biodiversité est importante dans la mesure où elle nous concerne tous. D’autre part, il faut savoir que la biodiversité ne va pas spécialement bien en Suisse; nous avons des efforts particuliers à mener pour assurer sa préservation et éviter que le nombre des espèces continue à diminuer.
Ce constat est étonnant alors que la population s’intéresse à la biodiversité. Pourquoi ce paradoxe?
Le sondage montre que les trois quarts des Suisses s’estimaient suffisamment informés. Mais, paradoxalement, une majorité de la population a l’impression que la biodiversité se porte bien dans notre pays. Or, toute la communauté scientifique est unanime pour affirmer le contraire.
D’où vient ce décalage?
Une des explications est qu’on parle beaucoup dans les médias du retour du loup, de l’ours ou du lynx. Du coup, la population pense que la nature ne se porte pas si mal en Suisse. Dans le même temps, on passe sous silence un grand nombre d’organismes qui continuent de diminuer, voire de disparaître.
Quelles sont les principales causes de la disparition d’une majorité des espèces?
La première cause en Suisse, comme pour le reste de la planète, est la destruction des habitats naturels par la construction d’infrastructures et l’intensification de l’utilisation des ressources. Il faut savoir que les plantes et les animaux sont liés à des habitats particuliers. Si leurs biotopes disparaissent, leur avenir n’est plus assuré. Après, il y a d’autres facteurs, comme l’usage des produits chimiques et nos modes de consommation.
Le retard de la Suisse en matière de biodiversité n’est-il pas dû à la prise de conscience tardive de nos politiques?
La Suisse était plutôt un pays avant-gardiste dans les années 60-70 pour ce qui est de la préservation de la biodiversité. Mais elle s’est endormie sur ses lauriers. D’autres pays ont pris de nouvelles initiatives, comme le réseau Natura 2000 en Europe. La biodiversité n’est plus devenue une priorité dans l’agenda politique. D’autres préoccupations sont survenues, notamment liées aux crises économiques. Espérons que cette année 2010 de la biodiversité sera l’occasion pour la Suisse de se préoccuper de nouveau de la protection du vivant.
Y a-t-il une stratégie nationale sur la biodiversité?
Oui. L’année passée, le Parlement a «forcé» le Conseil fédéral de lancer une stratégie qui devrait être mise en place rapidement. On espère qu’elle sera ambitieuse et donnera clairement une nouvelle orientation de la politique suisse, ainsi que des moyens pour atteindre les objectifs. Un groupe, dont fait partie l’ASPO, est en train de travailler sur le dossier. On en saura plus sur les objectifs cet été.
Y a-t-il une réelle volonté politique?
En théorie, tout le monde s’accorde pour dire que la protection de l’environnement en général est importante. Mais quand il s’agit de prendre des mesures concrètes, on se rend compte qu’il y a encore de sérieux freins. On aura une première indication lorsque le Parlement devra ratifier, au début de l’année prochaine, cette fameuse stratégie nationale. Mais, vous savez, plus la population s’intéresse à la biodiversité, plus les politiques s’y intéresseront aussi…
Que pouvons-nous faire en tant que citoyens?
Notre brochure présente 33 gestes que nous pouvons faire, chacun à notre niveau. On peut exploiter les bénéfices de la biodiversité sans pour autant endommager les écosystèmes et condamner les autres espèces. Par exemple, consommons des poissons labellisés MSC, c’est-àdire pêchés dans le respect du renouvellement de leur population. Penser biodiversité, c’est penser aux autres espèces, mais aussi aux générations futures.
En fait-on assez?
Jamais assez! En conclusion, je souhaite inviter les Suisses à ouvrir leur cœur et leur esprit afin d’avoir un comportement plus respectueux de cette diversité du vivant.