Le 19 septembre, votre arbitre Massimo Busacca a répondu par un doigt d’honneur aux fans des Young Boys et vous avez dû lui infliger trois matchs de suspension. Comment expliquez-vous son incroyable réaction?
Je peux l’expliquer, car je l’ai vécu moi-même. J’étais au sommet de la hiérarchie, comme Busacca.
Alors pourquoi?
Comme moi à l’époque, Massimo venait de diriger de grandes équipes européennes, dans des grands stades. Partout, on lui a donné du «Monsieur Busacca», on lui a répété qu’il était très bon. Puis il se retrouve à arbitrer un match en Suisse sur un terrain secondaire, à Baden. Bardé d’honneurs, il s’attend juste à un peu de respect. Or, pas du tout, c’est le contraire qui se passe: il est accueilli par des «Busacca, trou du c…», et cela pendant toute la partie. Mais c’est toujours ainsi!
Vous n’êtes donc pas surpris…
Massimo l’a été. Pour lui, c’était une fois de trop. Rester calme devant des insultes alors qu’on vient d’être célébré à Madrid ou à Milan, c’est tout un art. Il doit comprendre qu’un arbitre très connu n’atteint jamais ce respect dans son propre pays, jusqu’à sa retraite. Même un arbitre star comme Colina se faisait conspuer en Italie.
Il est plus intéressant d’insulter un arbitre connu…
Naturellement. Je le répète aux jeunes arbitres: dès qu’on connaîtra votre nom, tout commencera pour vous. Quand on est en haut de la montagne, on prend le vent de tous les côtés!
Vous est-il arrivé un événement pareil?
Une fois. J’ai répondu verbalement à un spectateur, lors d’un match à Red Star Zurich. Un épisode violent pour moi. Quand j’étais jeune, j’avais vu un arbitre suisse insulter un spectateur; je m’étais juré de ne jamais en arriver là. Là, à Red Star, l’espace d’un instant, je m’en suis souvenu. Ce fut comme un feu rouge qui s’allumait: «Urs, arrête-toi vite!» Si tu réponds, tu perds toujours. J’ai deux enfants, et c’est pareil avec eux. S’ils provoquent et que je réagis, ils iront toujours plus loin.
Entraînez-vous ces situations?
Nous travaillons avec des psychologues. J’appelle chaque arbitre avant chaque match de Super League. Nous analysons chaque situation à venir. Tout se prépare.
Les fans sont-ils moins bien éduqués qu’il y a dix ou vingt ans?
Ils sont en tout cas plus actifs, aussi de manière positive. A Zurich ou à Bâle, le public chante pendant nonante minutes. Il y a aussi plus de pression négative sur l’arbitre, plus de chants durs, plus d’insultes. Cela dit, de mon temps, on me traitait déjà de «trou du c…».
Et les joueurs? Pourquoi tombent-ils tout le temps?
Oui, de grands garçons de 90 kilos souvent par terre! A Baden, l’attaquant Degen hurle tout de suite alors qu’il n’y a jamais penalty. J’ai de la peine avec tout cela. J’aimais arbitrer en Angleterre. Regardez un Owen: même attaqué ou déséquilibré, il lutte pour ne pas tomber et tenter de marquer.
Et les d’accrochages avec les fans?
Il y a un autre élément en Suisse: le petit nombre de clubs de pointe. Un arbitre au sommet comme Busacca arbitre six ou sept fois les mêmes équipes, Bâle, Zurich, Young Boys. Il se crée une usure. Les fans n’oublient pas la moindre erreur et tout vire au négatif.
Les arbitres seraient-ils plus respectés s’ils étaient mieux payés?
Pas par les spectateurs. Mais vis-à-vis des joueurs, il est capital que nous devenions enfin professionnels.
Vous y travaillez?
C’est le plus important de mes objectifs. Il nous manque encore un sponsor pour conclure. Nos contacts sont avancés. Dans deux ou trois semaines, nous aurons un résultat. C’est porteur, un arbitre. Nous véhiculons des valeurs comme l’honnêteté, la souveraineté, la neutralité. Si tout va bien, les 4000 arbitres suisses porteront un badge du sponsor.
Et il y aura des arbitres suisses professionnels?
Oui. Trois pour commencer et huit ou neuf autres qui travailleront 20% en moins.
Quel rêve pour vous, à l’époque!
Oui, j’ai toujours entendu que c’était impossible. Bien sûr que c’est possible! En Suède, cinq arbitres sont des pros. N’attendons pas toujours sur les autres. L’arbitrage suisse est un modèle dans le monde entier. C’est incroyable: à chaque Coupe du monde, un arbitre suisse participe! Nous devons nous battre pour garder ce privilège. Aujourd’hui encore, nous sommes à la pointe: nous travaillons avec des entraîneurs pros, nous organisons des camps ultrapointus. Cela paie. Un Busacca ne tombe pas de nulle part.
Gagneront-ils bien leur vie?
Leur traitement de base sera d’environ 120 000 francs par an, plus les frais. Un job correct, intéressant. Peut-être des anciens joueurs seront-ils enfin attirés. Cela peut créer un changement de mentalité. J’en ai parlé à des joueurs ou exjoueurs comme Bernt Haas, Erich Hänzi. Ces garçons-là ont un truc unique: la compréhension du jeu.
Vous avez l’air passionné. Pas de nostalgie d’avoir dû arrêter à 45 ans?
Aucune. Pourquoi me lamenter et trouver cela dommage? La retraite se prépare. J’ai commencé à y penser vers 40 ans. J’avais prévu d’arrêter après l’Euro 2004. Est arrivé ce terrible match que j’ai arbitré entre l’Angleterre et le Portugal, la faute claire de Terry, que j’ai sifflée. La polémique et la violence qui ont suivi. Je ne pouvais pas terminer ainsi. J’ai fait six mois, c’était fini et c’était formidable. Le temps des pantalons courts est devenu le temps des pantalons longs.
Qu’avez-vous ressenti en arrêtant?
Une demi-heure après le dernier match, je mangeais une pizza dans le restaurant du FC Bâle. J’ai senti toute la pression s’en aller, d’un coup. Un truc physique, un soulagement incroyable.
Qu’avez-vous redécouvert?
Juste la liberté. Plus besoin d’être le meilleur dans toutes les situations, plus besoin de prouver. En outre, tout le monde s’est mis à me regarder différemment, comme si j’étais mort une première fois. Quand je vais au stade, ceux qui m’insultaient m’accueillent à bras ouverts. Je l’ai dit à Massimo: il te suffit d’attendre; quand tu prendras ta retraite, tu recevras tout le respect que tu réclames.
Que pensez-vous des nouvelles règles?
Avec des caméras, ce ne sera pas plus simple. On peut montrer 100 images et on n’aura pas de réponse. Avec la vidéo pour décider des hors-jeu ou des expulsions, je pense que le football perdrait beaucoup.
Le tennis en profite pourtant…
J’en parlais avec un grand tennisman allemand. Il me disait: en cas de challenge, qu’est-ce qui prouve qu’on me montre bien la bonne balle et pas une autre?
Vous ne croyez pas à l’honnêteté?
Je suis depuis trop longtemps dans le sport pro… Vous savez qui sont les gens les plus dangereux? Ceux qui viennent avant le match et vous promettent qu’ils sont honnêtes et qu’ils vont vous aider.
Et les quatrième et cinquième arbitres placés dans les 16 mètres?
On doit donner une chance à ces tests. Le problème est que les joueurs font momentanément moins de fautes, car ils se savent surveillés.
N’est-il pas étrange que le football puisse se jouer sur une seule action?
C’est tout le charme de ce sport. Si vous grimpez sur l’Everest, vous pouvez aussi tout perdre en une seconde.
Voyez-vous encore votre ancienne compagne, l’ex-arbitre Nicole Petignat?
Nous n’avons plus du tout de contact.
N’a-t-elle pas arrêté trop vite?
Oui et non. Je savais que Nicole ne s’arrêterait pas comme tout le monde. Elle est ainsi, entière. Avec elle, tout est positif ou négatif. Un jour, elle a dit stop d’un coup. Cela ne m’a pas surpris.
Elle a été une arbitre très courageuse…
Absolument. Il n’existe personne d’autre comme elle en Suisse. Pour toutes les autres, les tests physiques étaient trop durs. Nicole n’a jamais eu ce problème. Si elle avait été un homme, elle aurait été encore plus forte que moi.
Suivez-vous Massimo Busacca?
Je lui téléphone tous les jours. Il a eu des phases dures. Je lui dis de profiter de cette crise, de rester positif. Mes problèmes avec l’Angleterre m’ont fait connaître. C’est grâce à eux que j’ai pu entrer à la télévision allemande comme consultant. L’année prochaine, j’irai en Afrique du Sud.