«La Suisse est l’endroit parfait pour remettre ses idées en ordre»
Quand on serre la main de Lang Lang, le contact est doux, presque féminin. C’est que les mains du pianiste star sont assurées pour près de 60 millions de francs! Alors on y va doucement…
Lang Lang est un véritable phénomène. Il est actuellement plus populaire qu’aucun autre pianiste. Le public prend d’assaut ses concerts et l’adule comme une vedette pop. Son père était premier violon dans un orchestre populaire de Shenyang et Lang Lang a grandi dans une maison de musiciens. Dans son autobiographie, Le piano absolu, il raconte: «A 2 ans, je regardais un dessin animé avec Tom & Jerry au piano. Les images étaient soulignées par la Rhapsodie hongroise No 2 de Franz Liszt. J’ai trouvé cette mélodie si belle que j’ai voulu faire la connaissance de ce drôle d’instrument.»
Son père lui offrit un erhu. Mais cet étrange violon chinois ne suscita pas l’enthousiasme du petit. Alors, son papa gratte tous les fonds de tiroir pour acheter un piano. A 3 ans, l’enfant prodige est accepté au conservatoire. On l’emmenait sur le porte-bagage d’un vélo pour suivre les cours dans la grande ville. Suivit une carrière en flèche. Mais la véritable percée eut lieu en 1999, au Ravina Festival de Chicago. A cette occasion, le turbulent Chinois dut remplacer André Watts, un pianiste allemand, au pied levé. Du jour au lendemain, il devint célèbre après avoir interprété pour la première fois en public du Tchaïkovski.
Ce matin, le jeune maître est resté endormi. «Je vous prie de m’excuser, le banquet chinois d’hier soir m’a complètement embrouillé.» Le génie de la musique classique se présente pour une interview à l’hôtel Marriott, à Zurich, sa chevelure punk en bataille, comme d’habitude, au-dessus de ses grands yeux sympathiques. Il porte des bottes vernies (et non ses baskets Adidas favorites, spécialement conçues pour lui). Un blouson noir de motard, un T-shirt Armani Exchange et un foulard dessiné par lui autour du cou rappellent sa sainte horreur du frac et du nœud pap sur scène. «Trop rigide aux épaules, trop serré autour du cou. Je préfère les tenues style.»
Lang Lang joue trois concerts en Suisse pour The Classical Company. «Je suis ravi d’être ici!» affirme-t-il.
Lang Lang, est-ce votre nom d’artiste?
Non. Mais mes parents ont bien choisi. En Chine, les noms sont chargés de symboles. Le mien signifie «Homme brillant». Je suis content qu’ils ne m’aient pas appelé «Sombre nuage» ou quelque chose comme ça.
Vous êtes presque un habitué de la Suisse. Qu’est-ce qui vous plaît dans notre pays?
L’air y est super. C’est l’endroit parfait pour remettre ses idées en ordre.
Combien de concerts donnez-vous par année?
Environ 130. Avant, ça montait jusqu’à 150, j’ai dû ralentir un peu. Cet été, je prendrai congé pour étudier les langues dans un lycée de New York.
Où vivez-vous?
Mon logement de New York est ma base arrière. J’ai aussi encore un domicile à Pékin.
Quelle est la grande différence entre la Suisse et la Chine?
J’ai grandi jusqu’à 14 ans à Shenyang, ensuite nous avons déménagé aux Etats-Unis. Les différences sont énormes. La Suisse est beaucoup plus relax. Les deux pays ont de vieilles traditions, ce que j’apprécie.
A 3 ans, vous avez commencé à jouer du piano. Avez-vous connu une jeunesse heureuse?
Elle a été all right, je veux dire tout à fait OK. J’ai vraiment dû m’exercer énormément, mais je ne me suis jamais senti seul. Tous les gens autour de moi faisaient de la musique. C’était très vivant, une ambiance merveilleuse. Je le sais aujourd’hui: j’étais un privilégié.
Comment vous décririez-vous?
Je suis un pianiste. Un homme qui ne veut pas seulement se produire, mais voudrait transmettre ses expériences et inspirer les autres avec son savoir.
Avez-vous toujours votre piano avec vous?
Si je reste plus de trois jours dans une ville, j’ai besoin d’un piano à queue Steinway & Sons. On s’arrange pour m’en procurer un. C’est comme pour les autos: même parmi les plus prestigieuses, il y a de grandes différences. En privé, j’en possède seulement deux. J’ai acheté le Concert Grand à 18 ans, mon rêve s’est réalisé!
Etes-vous épuisé après un concert?
Avec des partitions classiques comme Liszt ou Beethoven, je perds du poids, c’est tout à fait normal. Le corps et l’esprit sont terriblement sollicités, physiquement et psychiquement.
Qu’est-ce qui vous fait plaisir, à part jouer du piano?
J’aime les films. Mes préférés du moment sont Avatar et Sherlock Holmes. Et je joue au ping-pong. Je préférerais le football, mais le danger de blessures est trop important.
Pour quelle somme vos mains sont-elles assurées?
Je n’ai pas envie d’en parler.
On parle de 70 millions de dollars?
Bon, pas autant, tout de même. Mon corps est assuré pour 40 millions d’euros. Le dos, les épaules, les bras, les mains, tout à la fois.
Avez-vous une amie?
Actuellement pas. Je vais attendre jusqu’en été, quand j’aurai plus de temps libre.
Pour quelle raison?
Je me retrouve tous les deux jours dans une autre ville. Dans ces circonstances, il est difficile d’entretenir une relation sérieuse. Heureusement, ma mère, Xiulan, m’accompagne dans tous mes voyages. Même pour mon père, ce rythme est trop soutenu.
Que souhaitez-vous pour l’avenir?
Grâce à ma fondation, Lang Lang International Music Foundation, je soutiens des enfants qui, sinon, n’auraient pas la possibilité de jouer du piano. A part ça, je suis ambassadeur de l’UNICEF. Et nous envisageons de donner un concert au bénéfice des victimes d’Haïti au Carnegie Hall, à Londres. Je ne peux pas donner seulement, je veux aussi donner de moi-même.
En concert le dimanche 27 juin 2010, 19 h 00, au Victoria Hall, Genève (billets: Ticket Corner)
Caroline Micaela Hauger (Schweizer Illustrierte) Traduction: Jean-Luc Ingold