1 La main de Thierry Henry
«France-Irlande, c’est vraiment le pire scénario possible»
La qualification de l’équipe de France vous met-elle mal à l’aise?
Mon point de vue, c’est celui de l’arbitre. Et je sais que Martin Hansson, celui de France-Irlande, est mal à l’aise. Il est frustré, déçu. Pour lui, c’est le scénario catastrophe: un match à très grand enjeu, où tout se passe bien jusqu’à cette faute de main, durant les prolongations, qu’il ne voit pas. Cette main amène un but qui envoie une équipe en Coupe du monde et élimine l’autre… En plus, les images sont très claires, ce qui n’est pas souvent le cas. Franchement, ça ne peut pas être pire.
Le match ne sera pas rejoué. Pourquoi le grand public est-il choqué par l’injustice finale du résultat alors que le monde du football estime que ce n’est qu’un fait de match, et rien de plus?
Je ne sais pas si l’on peut dire «et rien de plus». Les lois du jeu disent que l’arbitre prend des décisions sur la base de ce qu’il constate. Durant un match, il prend une multitude de décisions qui ont de petites conséquences. Et, là, il prend une décision qui a d’énormes conséquences. Et c’est pour ça qu’il y a un énorme décalage: le public se focalise sur cette décision, les instances voient l’ensemble. Je comprends que cela puisse paraître injuste.
L’arbitre aurait-il dû aller poser la «question de confiance» à Thierry Henry?
Il aurait pu, mais ce n’est pas évident. C’est arrivé lors d’un match de Ligue des champions l’an dernier entre Celtic Glasgow et Aalborg: l’arbitre siffle – avec raison – une faute de dernier recours, mais se trompe sur l’identité du joueur qu’il expulse. L’équipe conteste. L’arbitre se rend compte de son erreur et pose alors la question de confiance: «Qui a fait la faute?» Personne n’a répondu…
Le joueur peut-il être sanctionné a posteriori?
C’est possible dans deux cas: les actes de violence et les simulations. Il existe des précédents mais, là aussi, c’est parfois complexe. Un joueur d’Arsenal a été suspendu en première instance pour avoir simulé un pénalty, mais le jugement a ensuite été cassé en seconde instance, car les images n’étaient pas suffisamment claires.
On parle énormément de la main de Thierry Henry, mais le vrai scandale de la semaine, c’est ce réseau de paris truqués mis au jour. L’UEFA parle de 200 rencontres de football arrangées dans neuf pays européens, dont la Suisse…
L’enquête n’est pas terminée et je n’ai pas tous les éléments, mais il semble que les corrompus soient des joueurs, des entraîneurs, des dirigeants et de loin pas que des arbitres.
2 Les solutions
«Avec deux arbitres de plus, on aurait vu la main de Thierry Henry. Et il n’aurait peut-être pas osé la commettre…»
Il y a deux arbitres au handball et trois au basket pour des surfaces de jeu à peine plus grandes qu’une surface de réparation et moitié moins de joueurs qu’au football. Pour un grand match de tennis, l’arbitre de chaise a neuf juges de ligne…
C’est le constat de Michel Platini: l’arbitre n’arrive plus à tout voir; ça va trop vite. Vous remarquerez d’ailleurs que l’on reproche finalement peu à l’arbitre de France-Irlande de ne pas avoir vu la main. Il y avait beaucoup de joueurs devant lui. Le football a, contrairement aux sports que vous citez, la particularité qu’une décision peut avoir une influence considérable. Une faute dans la surface, c’est pénalty. Un pénalty, c’est but et il y a peu de buts en football. Donc nous testons en ce moment l’arbitrage à cinq, avec deux arbitres supplémentaires postés dans la surface de réparation.
Cela aurait-il permis de voir la main de Thierry Henry?
L’un des arbitres aurait été exactement dans la bonne position, juste à côté du gardien. Et peut-être que si Thierry Henry voit un arbitre face à lui à ce moment-là, il ne met pas la main…
A cinq, ça fonctionne?
Cela change la dynamique, il faut gérer la communication, coordonner les déplacements, puisque l’arbitre court toujours en diagonale, mais c’est encourageant, oui.
3 La vidéo
«Une aide technologique oui, la vidéo non»
Pourquoi êtes-vous contre l’utilisation de la vidéo?
Nous craignons que le jeu ne soit dénaturé. Il y a une continuité, une fluidité dans le football que l’on ne retrouve pas dans les sports où l’arbitrage vidéo a été introduit. En football, il n’y a pas de succession d’actions et d’arrêts. Le ballon sort, on peut le rejouer de suite. Et tant que l’arbitre n’a pas sifflé faute, ça continue. On ne peut pas s’arrêter pour déterminer s’il y a faute ou pas faute. Le cas de France-Irlande est limpide, mais c’est rarement le cas. Les images ne sont pas toujours claires. Il faut faire attention à l’image: l’angle, la perspective ne traduisent qu’une réalité, mais pas la réalité. Au ralenti, les fautes paraissent plus graves qu’à vitesse normale. Il y a pas mal de cas où il faudrait faire attention. Et qui produit les images? Et que montre-t-on? Mais c’est vrai qu’il faut trouver une solution…
Donc ça vous pose un problème que tout le monde voie…
… et l’arbitre non… Oui, ça me pose un problème! Mais allons-y d’abord avec l’arbitrage à cinq. Dans le cas de Thierry Henry, cela aurait suffi. Et on garde l’esprit du jeu.
Vos arguments sont bons, mais on voit aussi qu’au rugby cela fonctionne bien, qu’en tennis le recours à la vidéo est devenu une attraction. Le foot est frileux?
Nous sommes assez conservateurs, je l’admets. Mais mon but, c’est de faire le maximum pour qu’il n’y ait pas d’erreur. En tennis, ils ont mis en place une technologie qui permet de dire si la balle est bonne ou non. On peut imaginer une technologie similaire en football pour déterminer s’il y a but ou pas but. Les arbitres y sont favorables, mais les études réalisées à ce jour ont montré que ce n’est pas encore au point.
4 Les arbitres
«Derrière la fonction, il y a des hommes avec leurs rêves»
Le problème, c’est que l’on voit beaucoup mieux à la télé qu’au stade. Les spectateurs, les journalistes, et même les arbitres, appellent quelqu’un devant le poste pour savoir s’il y a but ou pas.
Nous sommes dans un monde d’images et, d’une certaine manière, l’UEFA vend aussi un spectacle. Il faut aider les arbitres, mais il faut aussi accepter les décisions. Or, une retransmission télé, c’est devenu une succession de fautes repassées au ralenti. Tout de suite, on veut savoir: faute ou pas faute? Hors-jeu ou pas hors-jeu? Donc, on met le spectateur dans une position d’arbitre.
Est-ce pour cela que vous avez soutenu le projet de film sur les arbitres, que la TSR diffusera le mercredi 2 décembre?
L’idée, c’était d’humaniser. De faire découvrir des hommes derrière une fonction. Que l’on voie l’homme, impliqué, concerné, préparé, qui a conscience de ses décisions.
L’image publique de l’arbitre, c’est pourtant celle d’un homme sûr de lui, toujours soutenu par sa hiérarchie. Dans le film, l’épouse d’un arbitre italien se demande pourquoi il prend toujours cet air coincé sur le terrain…
Le rôle d’arbitre exige d’être déterminé parce qu’une décision est irrévocable. Il faut s’imposer, résister au stress. L’espace pour la discussion et le doute a lieu avant et après le match. C’est cela que je voulais montrer.
Il paraît que beaucoup à l’UEFA ont pris peur en voyant le film…
Nous avons été surpris. Ce n’est pas un film didactique, on ne prend pas le spectateur par le bras: lundi matin, entraînement, etc. Là, on entre directement et complètement dans le vécu des arbitres. La parole n’est pas contrôlée. C’est un film-vérité. On n’a pas l’habitude de montrer ça: douze équipes d’arbitres qui rêvent tous d’arbitrer la finale. On voit les yeux brillants de l’arbitre espagnol qui regarde la finale à la télé dans son village: c’est peut-être le seul Espagnol qui aurait aimé que son équipe nationale soit éliminée…
Le film «Les arbitres» sera diffusé le mercredi 2 décembre à 20.35 sur TSR2.