Quatre mois après le séisme qui a ravagé les Abruzzes et fait 308 victimes, 25 000 personnes vivent toujours sous tente. Parmi elles, Jacqueline, une Sédunoise établie à Tempera, et son mari. Même s’il confirme que Silvio Berlusconi tient ses promesses de reconstruction, le couple n’est pas près de rentrer à la maison.
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Christian Rappaz - Mis en ligne le 04.08.2009
Après la terreur et la désolation, la canicule. Le thermomètre flirte avec les 38°C à L’Aquila en cette dernière semaine de juillet. Un comble pour la ville réputée la plus froide d’Italie. Comme si la capitale des Abruzzes (72 000 habitants) n’avait pas suffisamment connu l’enfer lors de cette nuit apocalyptique du 5 au 6 avril dernier, où la terre s’est déchaînée, secouant la province comme du lait dans un shaker, selon l’expression de ses habitants. Un séisme d’une magnitude de 6,3 sur l’échelle de Richter, long d’une quarantaine de secondes. Une éternité pour les 120 000 habitants du chef-lieu et des dizaines de villages environnants, dont la moitié s’est retrouvée sans abri.
C’est le cas de Jacqueline et Enzo Gallucci, un couple italo-suisse que L’illustré avait rencontré quelques jours après la catastrophe (Jacqueline est originaire de Sion où son mari travaillait comme peintre en carrosserie au milieu des années 50). Bien que leur villa ait plutôt bien résisté à la furie de la terre, elle a été déclarée provisoirement inhabitable, à l’instar de la plupart des habitations de Tempera, élégante banlieue de L’Aquila de 500 âmes. A 68 ans et respectivement 81 ans, Jacqueline et Enzo ont donc été contraints de rallier l’un des deux camps de sinistrés du village dressés par la très efficace protection civile italienne. C’est là, dans une tente heureusement climatisée de quinze mètres carrés que vit le couple depuis ce 6 avril de triste mémoire, entouré de ses quatre enfants et huit petits enfants, eux aussi privés de toit. «On nous a proposé une chambre d’hôtel au bord de la mer mais on préfère rester près de la maison», confie Enzo, sourire aux lèvres et moral au beau fixe malgré ces conditions précaires. «Dans notre région, les gens n’ont pas l’habitude de se plaindre», assure-t-il en brandissant comme un étendard un vers du célèbre poète local Gabriele D’Annunzio: «En Abruzzes, les gens sont forts et gentils et ont l’âme candide comme la neige du Gran Sasso.» (Ndlr, la chaîne de montagnes dominant la région.)
C’est dans cette volonté qu’Enzo affirme avoir puisé la force de recommencer à vivre. Passé l’état de choc, il a nettoyé la maison (trois bennes de gravats et de marchandises détruites), réparé ou remplacé le mobilier endommagé, redonné un semblant de vie au jardin. «Il a été formidable», relève Jacqueline, admirative, qui a aménagé une cuisinette dans le garage.
Berlusconi brode la lingerie et remplit les frigos
Profondément angoissée par les petits mouvements de terre qui secouent encore quotidiennement la région, elle ne se risque que très brièvement à pénétrer dans les autres pièces. Pas question pour elle de dormir à la maison en tout cas, contrairement à son mari qui s’y ose de temps en temps depuis une dizaine de jours. «Mais je ne dors pas beaucoup, concède-t-il. Dimanche passé, vers minuit, j’ai senti bouger mon lit et j’ai couru dans le jardin en slip.» Les sismologues estiment qu’il faudra près d’une année pour que la région retrouve sa stabilité. Une situation qui incite les familles les plus aisées à construire à leurs frais de coquettes maisonnettes en bois dans leur propriété ou à s’installer dans une caravane. «Si quelqu’un nous en prête une, nous lui laisserons volontiers la maison trois semaines l’été prochain», propose Enzo, désireux de trouver une autre solution que la tente pour son épouse.
"La terre tremble encore tous les jours. On range, on répare sa maison et le soir on rentre dormir sous tente"
Car pour l’instant, Jacqueline, qui s’émeut encore du tremblement provoqué par la mise en marche de l’essoreuse de sa machine à laver, n’imagine pas rentrer définitivement chez elle avant l’hiver, comme l’a promis aux rescapés Silvio Berlusconi peu après le séisme. Un engagement que le président du Conseil italien semble tenir, au dire d’Enzo. «Les chantiers se multiplient et les ouvriers travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les infrastructures, les routes, le gaz, l’électricité sont peu à peu remis en état.» Empêtré dans des affaires de moeurs, Il Cavaliere espère redorer son image en menant au pas de charge le dossier des Abruzzes.
Après avoir organisé le G8 à L’Aquila début juillet et fait construire pour l’occasion 1500 appartements préfabriqués qui ont été attribués à autant de familles sitôt leurs éphémères locataires partis, Sua Emittenza multiplie les apparitions dans la région. Ainsi, la semaine dernière, il a personnellement hissé le drapeau italien sur le toit des premières maisons reconstruites. «Il passera ses vacances dans la région pour s’assurer que le calendrier des travaux soit rigoureusement tenu», affirme Enzo, visiblement rassuré par la détermination de ce politicien «sympathique et efficace» pour qui il n’a pourtant jamais voté. Du moins pas avant qu’il n’impose sa dernière idée dont tout le monde parle: en prenant possession de leurs nouveaux appartements entièrement meublés et financés par l’Etat, les rescapés trouvent le frigo plein et leurs initiales brodées sur toute la lingerie. Ou comment apaiser les craintes des 25 000 personnes encore entassées dans les campings tout en faisant remonter sa cote dans les sondages…
Quatre mois après le séisme, rien n’a changé ou presque. Pour les habitants, tout est à reconstruire
«Le plus dur est de croire à l’avenir. Le tremblement de terre a ruiné le travail d’une vie»
Il
voudrait parler mais les mots ne sortent pas. Il a beau tourner durant
de longues secondes sa main droite dans l’air, comme pour tirer de
force les phrases de sa gorge nouée, impossible. Submergé par
l’émotion, ses yeux noirs remplis de larmes, il finit par dire «basta»
d’un large geste du bras. Quatre mois après la catastrophe, Giulio
Colaianni a encore la souffrance à fleur de peau. Un seul regard sur la
photo prise quelques heures après le drame, le montrant en train de
marcher, hagard et désemparé à travers les ruines de son village
d’Onna, épicentre du séisme, suffit à l’anéantir. Ce solide maçon de 53
ans aura besoin d’une bonne minute et des encouragements de Giustino,
son frère aîné, pour recouvrer ses esprits. Accroché au bras de Louisa,
sa femme, Giulio raconte par bribes ce matin froid du 6 avril, où la
terrible secousse a emporté 44 des 350 habitants du village, en 37
secondes. Parmi les victimes, Maria, sa mère de 83 ans. «Comme tous les
autres, elle est morte dans son sommeil. Elle n’a peut-être pas
souffert, suggère-til, visiblement soulagé, avant de poursuivre. Cette
nuit-là, notre fille cadette dormait auprès d’elle. Grâce à Dieu, elle
a survécu à ses graves blessures. Valentina (22 ans) a partiellement
repris son travail cette semaine. Par bonheur, Helena, sa sœur aînée,
se trouvait à Tornimparte, une petite ville située à trente kilomètres
de là, qui n’a pas été touchée.»
Aujourd’hui, la famille vit à
Bagno, à une encablure d’Onna, dans une caravane appartenant à une sœur
de Louisa. Elle tente tant bien que mal de se reconstruire. «Le plus
dur est de croire à l’avenir. Le tremblement de terre nous a tout pris,
a ruiné le travail de toute une vie», explique Giulio, en esquissant un
léger sourire à l’idée de retrouver un toit, même provisoire, d’ici à
septembre et, qui sait, peut-être une vraie maison courant 2011. Lors
du G8 de L’Aquila, début juillet, Angela Merkel, la chancelière
allemande, a promis que son pays financerait sa reconstruction.
«On a appris à tout recommencer»
Marilena
a le sourire ému en se voyant sur la photo prise dans sa rue, à
Tempera, le matin du drame. Accompagnée de Sorin, son beau-frère, elle
porte dans ses bras Miguel, le petit garçon de ce dernier, et de
Roberta, sa sœur. Emmailloté dans un linge éponge, le bébé a tout juste
1 mois à l’époque. «Notre appartement s’est effondré. En être tous
sortis vivants relève du miracle», rapporte-t-elle, étonnamment
souriante. Roumaine établie dans les Abruzzes depuis dix ans, Marilena,
baby-sitter et femme de ménage, dit avoir l’habitude des galères.
«Depuis petit, on a appris à tout recommencer», dit-elle sans le
moindre relent de révolte. Au contraire: «Si les autorités tiennent
parole, nous serons relogés dans un appartement battant neuf avant
l’hiver», se réjouit-elle.
«Les enfants ont besoin de nous»
Est-ce
la protection divine, la solidité de leur couvent ou la chance qui a
épargné la vie des trois sœurs de la Presentazione di Maria Santissima
al Tempio, résidant au centre du village d’Onna? «Sans doute un peu des
trois», devisent, philosophes, Sœur Lilia (69 ans) et Sœur Bertilla (64
ans). «A l’annonce de la catastrophe, nos deux Mères supérieures (en
noir sur la photo prise le 6 avril), sont immédiatement venues de
Pescara et nous ont proposé de rentrer avec elles. Mais nous avons
décliné.» Enseignantes, les deux religieuses ont choisi de poursuivre
leur mission auprès des enfants du village. «Ils ont plus que jamais
besoin de nous et des quatre institutrices qui nous épaulent. A la
reprise, ils seront 74.» Elles vivent sous tente, avec les réfugiés. C.
R.
«J’ai pensé à tout abandonner»
Contre
mauvaise fortune, Raffaele Gallucci (57 ans) fait bon cœur quatre mois
après le séisme qui a fortement ébranlé son supermarché situé à
cinquante mètres de l’hôpital de L’Aquila. Le bâtiment qui abrite son
commerce n’a pas subi de dégâts majeurs, seuls l’intérieur du magasin
et l’assortiment ont été mis à mal. «Trente-deux entreprises ont
travaillé d’arrache-pied durant cinq jours pour vider la marchandise et
remettre les locaux en état. Nous avons rouvert le 13 avril», explique
fièrement le commerçant, qui a renoncé aux subventions publiques pour
réactiver son enseigne dans ces délais. «Cela nous a coûté 300 000
euros que nous pourrons déduire aux impôts, confie-t-il, confessant
avoir été effleuré par le découragement. Quand je suis rentré dans le
magasin, j’ai songé un instant à tout abandonner.»