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Neuchâtel
La villa de leurs rêves est devenue un cauchemar
On n’est jamais trop prudent lors de l’acquisition d’une maison. Pour avoir fait confiance à un entrepreneur, la famille Piccari a, en onze ans, tout perdu: argent, travail, logement, et même la santé mentale.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 09.02.2010
En apparence, rien ne les distingue d’une famille sans problèmes, si ce n’est ce désabusement douloureux dans les yeux de Madame et ce faux calme de Monsieur, qui se fissure dès qu’on entre dans le vif du sujet. «Vous voyez cette boîte de médicaments, lance-t-il. J’en prends vingt par jour pour contenir ma colère!» La famille Piccari avait un rêve, apparenté à celui de la majorité des Suisses: acheter une maison, vivre dans un chez-soi qu’on peut transmettre à ses enfants. Un rêve qu’elle réalise lors de l’achat d’une villa préfabriquée en aluminium à Chez-le-Bart (NE) en 1999. Loin d’imaginer que ce rêve allait se transformer en cauchemar: onze ans plus tard, au fil des procédures et des dettes accumulées, les Piccari sont ruinés. Pis, le couple n’a pas résisté au choc.

C’est au domicile du père, à Neuchâtel, que l’on évoque l’incroyable cascade de malheurs qui a brisé l’unité familiale. Un troispièces au bord de la route cantonale, loué par les services sociaux. Les enfants écoutent sans ciller. Cette histoire leur a fait perdre beaucoup d’illusions sur le monde des adultes. Anthony, le cadet, veut devenir avocat, «pour venger l’injustice subie par mes parents».

8400 francs par mois

Alvaro, 57 ans, ancien cadre chez Adecco, gagnait 8400 francs par mois. Il vit aujourd’hui avec huit fois moins. Chantal, 49 ans, son épouse, au chômage, doit quitter sa location et cherche une maison à louer pour elle, ses enfants et ses yorkshires. «C’est dur quand on a des dettes. Je n’avais jamais connu cette humiliation avant l’âge de 40 ans. Pour souscrire un abonnement de portable, je dois le mettre au nom de mon fils!» Difficile de croire qu’on puisse passer ainsi de la lumière à l’ombre sans y mettre un peu du sien. Pourtant, leur avocat, Me Daniel Brodt, est formel. Cette affaire l’a pris «aux tripes», confie-t-il. Il n’avait jamais été témoin d’un enchaînement de coups durs aussi terrible. «Leur seule erreur, c’est d’avoir fait confiance à quelqu’un qui n’était pas fiable. Ils ont signé un type de contrat qui les liait pieds et mains.»

En juillet 2000, les Piccari étaient pourtant si heureux de rentrer dans cette villa au bord du lac, vendue clés en main par une société fribourgeoise, Villalu SA. Son coût? Cinq cent soixante mille francs. «Alvaro a pris toute sa caisse de pension, explique Chantal, j’ai vendu mon kiosque à journaux.» Le couple emprunte encore 365 000 francs auprès d’un organisme financier recommandé par le constructeur. «On s’est offert un supplément pour construire la piscine et aménager un beau jardin.»

Mais, dès leur installation, ils s’aperçoivent que les défauts de fabrication s’additionnent. La maison n’est pas aux normes cantonales. «Votre maison ressemble à une cabane de jardin sur le plan de l’isolation périphérique», avertit le service cantonal du territoire. Des taxes n’ont pas été payées par le constructeur, ce qui oblige la commune à mettre les Piccari aux poursuites. «On suait en été et on grelottait l’hiver, raconte Chantal, en regardant des photos d’un bonheur qui n’a pas duré. Les portes et les escaliers branlaient. Lorsqu’il pleuvait, le bruit était si fort qu’on n’entendait plus la TV.»

«Je prends des médicaments pour contenir ma colère»
Alvaro Piccari

On va de désillusion en désillusion. Des factures d’artisans n’ont pas été honorées. Le maçon sonne à la porte, il faut payer! «On a payé beaucoup de factures à double, s’indigne Alvaro. Le constructeur promettait que tout allait s’arranger, on gardait espoir!»

Une expertise indépendante va évaluer la mise aux normes de leur maison à 108 000 francs. Plainte pénale est déposée en 2001. Deux ans d’attente avant qu’un juge empoigne le dossier. En attendant, les factures réduisent comme peau de chagrin le budget familial. Deux coups de théâtre en 2003: Alvaro perd son emploi et le constructeur de leur maison se met en faillite. «Nous aurions sûrement gagné le procès au pénal, reconnaît l’avocat, mais, du coup, on a perdu, faute de combattant!» M. Piccari en perd aussi le sommeil et la tranquillité d’esprit. Il alterne les périodes de chômage et les séjours à l’hôpital psychiatrique de Préfargier. «Je ne reconnaissais plus mon mari, murmure tristement Chantal. Ce n’était plus l’homme solide et jovial que j’avais connu, il ne voulait plus me voir!» Un mari qui ne supporte pas de voir son rêve partir en fumée. Il veut confondre, au moins sur le plan civil, celui qui, à ses yeux, l’a escroqué. Epluche des nuits durant sa comptabilité. Une somme de 40 000 francs, destinée à couvrir les factures de construction, a été versée sur le compte d’une société qui n’existe plus. Auditionné par le juge instructeur, le patron de Villalu ne peut apporter d’explication détaillée. «Le juge n’a pas insisté. Pour moi, c’est de l’incompétence!» fulmine Alvaro, brandissant le PV des auditions. Il a soigneusement consigné toutes les pièces de cette saga judiciaire dans plusieurs classeurs fédéraux. L’affaire est allée jusqu’au Tribunal fédéral. En vain.

«Malheureusement, explique Me Brodt, le couple Piccari avait signé un contrat d’entreprise à forfait. Ce qui, juridiquement, n’obligeait pas Villalu SA à rendre des comptes sur l’utilisation des fonds. Du moment que la maison avait été livrée, le contrat était respecté.» Dans la foulée, l’homme de loi tient à mettre en garde les candidats à ce type d’achat. «Il faut impérativement faire analyser le contrat d’entreprise par un homme de loi, s’informer sur sa situation financière, prévoir des clauses protectrices.»

Saisie de la maison

Dès la fin de 2002, Alvaro Piccari ne peut plus honorer les traites de sa maison. Il porte également plainte contre l’institut financier, en l’occurrence une assurance, qui a délivré le prêt et devait s’assurer, par contrat, de la surveillance financière du chantier. L’assurance n’est pas condamnée. Pis, elle demande la saisie de la maison. Au terme de recours qui s’enchaînent, la famille doit quitter son domicile à l’automne 2007. Les Piccari ont tout perdu: argent, honneur et santé.

Le sentiment d’injustice qui ronge ce père de famille d’origine italienne inquiète ses psychiatres. «J’ai souvent menacé de faire ma propre justice. Alors mes médecins ont sollicité une rencontre avec le juge d’instruction et le procureur.» Une rencontre postjudiciaire rarissime. Mais Alvaro est arrivé en Zorro des tribunaux avec une liste de questions longue comme le jour. Les magistrats n’ont pu que lui réexpliquer la logique implacable qui a conduit au classement de son affaire. Retour à la case départ.

«Ma vie est détruite», soupire-t-il. Seules la peinture et la visite de ses enfants égaient ses longues journées de solitude. «Mais, si mon cas pouvait servir à mettre en garde ceux qui rêvent toujours de devenir propriétaires…» Morale de cette triste histoire telle qu’aurait pu la délivrer un La Fontaine des temps modernes: mieux vaut consulter très tôt un avocat que de finir trop tard chez le psychiatre.




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Tags: Famille Piccari, propriété, maison, Neuchâtel Aller en haut de page Haut de page

 

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