Je me suis aventuré sur le ponton et, aussitôt, Ric et Riquette* m’ont copieusement engueulé. C’était l’autre jour, dans le port de Rolle. Vous savez: l’un de ces pontons en bois auxquels sont amarrés des dizaines de bateaux.
Ric et Riquette forment un couple de grèbes huppés. Et eux aussi se sont amarrés là. Juste là. Sans complexe, à fleur d’eau, au pied du ponton, ils ont bâti leur nid et pondu leurs œufs dans l’enchevêtrement de chaînes et de bouées auxquelles sont attachés les voiliers.
Forcément, sur ce ponton, il y a du passage. Des promeneurs, des navigateurs du dimanche, des chiens, des gamins. Ric et Riquette les engueulent tous. Ils sont là chez eux. Ils ont décidé que tout ce qui passe à moins de deux mètres relève de la violation de domicile. Bec grand ouvert, toutes plumes déployées, ils se donnent des airs de John Wayne, prêts à en découdre pour protéger leur nichée, sauf que leurs menaces verbales ressemblent plus aux cris de fureur d’un bébé qu’aux grommellements d’un vieux cow-boy hollywoodien.
COMME LE RENARD
Ric et Riquette font partie de cette famille de plus en plus large, de plus en plus répandue, de grèbes huppés qui squattent les ports de nos lacs. En principe, un grèbe, ça niche dans une roselière. En pleine nature et loin de toute activité humaine, par exemple aux Grangettes, sur le Léman, ou à la Grande Cariçaie, sur le lac de Neuchâtel. Aujourd’hui encore, c’est bien dans ces endroits préservés que la grande majorité d’entre eux continue de se reproduire. Mais, depuis quelques années, le phénomène ne fait que s’amplifier: des colonies toujours plus nombreuses s’installent à l’abri des ports et tirent profit des installations humaines pour assurer leur confort, croître et multiplier. Le grèbe est devenu comme le renard: opportuniste. Le milieu des hommes ne lui fait plus peur. Au contraire, tous ces machins qui traînent au milieu des embarcations, c’est vachement chouette pour installer son bivouac!
Ainsi va donc la vie du grèbe portuaire: il construit son nid et l’arrime aux bouées, aux chaînes d’amarrage, aux moteurs de bateaux, aux gouvernails de voiliers. Là-dessus, à partir du mois d’avril ou mai, il pond une nichée, jusqu’à cinq œufs, et se met à couver.
Evidemment, ça ne plaît pas à tout le monde. Imaginez. Lucette, Raoul, Kevin et la tante Henriette arrivent le dimanche avec leur panier de pique-nique pour naviguer sur le joli bateau qu’ils n’ont plus touché depuis un an. Et voilà qu’un couple de grèbes niche avec ses œufs sur le moteur, le gouvernail, le support d’hélice ou le câble d’amarrage (biffer ce qui ne convient pas), empêchant tout départ à moins de détruire le nid…
S’ensuit un cas de conscience shakespearien. S’abstenir d’aller pique-niquer sur le lac? Ou anéantir une couvée de petits grèbes?
Des propriétaires de bateau appellent la Station ornithologique suisse de Sempach: «Qu’est-ce que je dois faire?! J’ai un nid de grèbes sur le moteur!» «Ma foi, dit Verena Keller, collaboratrice de la station et spécialiste de cet oiseau, on commence par leur rappeler la loi fédérale: elle interdit la destruction des pontes, quelles que soient les espèces. De toute façon, il suffit d’être patient: après vingt-huit jours de couvaison, toute la famille part vivre sur l’eau en abandonnant son nid. Ensuite, on conseille à ces gens de prendre contact avec le service de la faune de leur canton.»
Un service qui dépêche parfois un collaborateur dans le port pour tenter de déplacer le nid tout en sauvant la nichée. Hélas, les succès sont rares. Le grèbe est comme vous: il déteste être viré de ses appartements.
Pour le reste, les gardesports du Léman le reconnaissent volontiers: tous les propriétaires de bateaux sont loin d’appeler Sempach pour demander conseil avant de liquider d’un coup de rame, ni vu ni connu, ces empêcheurs de naviguer en rond.
COLS DE MANTEAUX
Tiens! Au port du Bouveret, voici même un marin du dimanche, en train de débâcher son bateau, qui reconnaît l’avoir fait. «Au prix où est la place de location, je ne vais quand même pas m’abstenir de naviguer à cause de ces grèbes! L’année passée, j’ai repoussé avec une gaffe le nid qu’un couple avait accroché au moteur de mon bateau. Ben, je peux vous dire que ça a chauffé! Ils n’étaient pas contents! Ils nous sautaient carrément contre!»
Un peu plus, on se croirait dans un remake de 20 000 lieues sous les mers, quand le capitaine Nemo essuie l’offensive d’un calmar géant. Mais c’est vrai: quand on lui cherche noise, le grèbe n’est pas commode. Il n’hésite pas à se défendre avec un courage qui frise l’inconscience.
Dieu soit loué, le temps est loin où cet oiseau était chassé sur nos lacs pour tirer de ses plumes des cols de manteaux. C’était le cas jusqu’au début du XXe siècle. Les pêcheurs l’ont encore pourchassé pendant quelques décennies, persuadés qu’il leur faisait concurrence, avant de se rendre compte qu’il se nourrit surtout de vulgaire poisson blanc.
Au fond, quelle chance on a! Voilà un oiseau d’une fabuleuse beauté – on fait parfois le tour du monde pour s’extasier devant des espèces qui n’ont pas la moitié de son charme; un oiseau si répandu en Suisse que nous avons, comme dit Verena Keller, une «véritable responsabilité internationale» envers lui; un oiseau, enfin, qui se dévoue pour jouer la star de nos ports et y assurer le plus épatant, le plus drôle, le plus touchant des spectacles. Mais qu’est-ce qu’on attend pour retourner pronto subito se faire engueuler au bout du ponton?
* Prénoms fictifs, identité véritable inconnue de la rédaction.
POUR EN SAVOIR PLUS
Les photos de ce reportage, toutes prises ces derniers jours dans des ports du Léman, sont l’oeuvre du photographe animalier et ornithologue amateur vaudois Jean-Marc Fivat.
Il est également l’auteur d’un livre sur les oiseaux paru en 2003 aux Editions Slatkine, Le Léman à tire d’ailes, toujours disponible.
Voir le site internet de ce passionné: www.jmfivat.ch
Des questions à poser au sujet des grèbes huppés (et de toute autre espèce de chez nous)? Les spécialistes de la Station ornithologique de Sempach (LU) sont d’excellent conseil.
Tél. 041 462 97 00; site internet: www.vogelwarte.ch puis version française.