Jean Ferrat est mort à 79 ans, le 13 mars dernier, dans un hôpital ardéchois, après avoir combattu plusieurs années un cancer. Lui qui a résisté à la mode, à la médiocrité, à la complaisance a laissé le dernier mot à la camarde, mais très temporairement. Car les couplets de ce génial trouvère, parfois empruntés à des poètes (Que serais-je sans toi, Aimer à perdre la raison) continueront longtemps, et de la façon la plus juste, d’exalter l’amour et la justice dans le cœur des hommes. Ferrat, c’est, après Brel, Ferré ou Brassens, le dernier géant qui prend congé, dont l'œuvre était déjà inscrite au patrimoine de l’humanité. Depuis l’annonce de sa mort, ses chansons se téléchargent par milliers; et les plus jeunes, qui les ont souvent découvertes à l’école, sans forcément connaître la célèbre moustache du chanteur, ne sont pas les derniers à downloader.
Artiste censuré
Jean Ferrat avait beau n’avoir plus sorti d’albums depuis vingt-cinq ans, il en vendait toujours quelque 150 000 par année, loin du showbiz et de cette télévision commerciale qu’il abhorrait.
Longtemps censuré par la droite, son ennemie publique numéro un, pour des textes comme Ma France en 1968, pavé sonore dans le jardin du gaullisme: «Cet air de liberté dont vous usurpez aujourd’hui le prestige.» Il s’était déjà mis la gauche comme la droite à dos, trois ans plus tôt, avec Potemkine, chanson à la gloire des marins dont la mutinerie fut le prélude à la révolution russe. Qui ne plut ni à Moscou ni aux producteurs de la TV française. «Chantez autre chose», lui avaiton intimé avant une émission, lui préféra rester en coulisses…
«Avec Jean Ferrat, c’est une conception intransigeante de la chanson française qui s’éteint»
Nicolas Sarkozy
L’année suivante, il est interdit de plateau télé en raison de sa candidature sur la liste communiste aux élections municipales. Ferrat aura certainement souri de l’hommage un peu tiède de Nicolas Sarkozy. «Avec Jean Ferrat, c’est une conception intransigeante de la chanson française qui s’éteint», a souligné le président à l’annonce de sa mort. Mais son intransigeance allait bien au-delà. Ferrat chantait l’amour, la révolution et la nature. Qui peut voir autre chose qu’un plaidoyer écologiste avant l’heure dans sa célèbre Montagne? Son ami José Bové dit qu’il fut le premier altermondialiste. Un féministe aussi. «La femme est l’avenir de l’homme», a-t-il souvent déclaré avec Aragon.
Le seul politicien qui trouvait encore grâce à ses yeux était Olivier Besancenot, porte-parole du parti anticapitaliste. «Dis-lui de s’accrocher», avait-il confié au téléphone à son ami Michel Drucker quelque temps avant sa mort.
Fils de déporté
«Je suis certaine d’une chose, Jean ne va pas être content, car il n’a pas pu voter dimanche aux élections régionales», a dit avec une tristesse joyeuse Juliette Gréco, son amie de toujours.
Une révolte chez Ferrat, une inclination pour le parti des travailleurs qui prend sa source durant la guerre. Même s’il n’a jamais adhéré officiellement. «Durant l’Occupation, j’ai été protégé et hébergé par des communistes, des hommes admirables», répétait souvent le chanteur. Qui s’appelait encore Jean Tenenbaum à cette époque. Son père est juif et sera déporté en 1941. Le petit Jean est élevé par sa mère, coiffeuse. En 1963, il sort son premier 33-tours. L’incontournable Nuit et brouillard. Il a vu le documentaire d’Alain Resnais sur les camps de la mort et compose dans la foulée ce brûlant hommage. A contrecourant de la musique de l’époque, pleinement yéyé, et d’un Johnny Hallyday qui chante Mes tendres années. Ferrat se fout des reproches de mettre en musique des faits que beaucoup préfèrent oublier. Son père est mort à Auschwitz, alors il écrit: «On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours / Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour / Mais je twisterai les mots s’il fallait les twister / Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez.»
Une conscience morale
Il fera ses adieux à la scène en 1973, au Palais des Sports, devant 100 000 spectateurs. Brel était parti aux Marquises, Ferrat a opté pour Antraigues-sur-Volane, petit village d’Ardèche où il vivait depuis 1964.
On gardera en mémoire son immense talent, son côté balise morale, ses chansons qui savaient pourfendre les oppresseurs et caresser les amoureux, mais il ne faudra pas oublier que l’homme aimait rire aussi. «Je suis resté à Antraigues parce qu’on rigolait. Je n’ai jamais autant ri qu’ici», déclarait-il en 2007 au Journal du Dimanche. Parmi les milliers d’hommages qui se succèdent, Ferrat aura certainement été sensible à celui de Serge, 71 ans, son partenaire de pétanque. «Pour moi, sa mort c’est un coup de poignard. Jean, c’était une montagne. Une montagne qui chantait la Montagne!»