1 Le lien entre cannabis et schizophrénie est-il établi?
«Le cannabis en quantité importante est un gros facteur de risque pour des psychoses»
Une recherche de l’Université du Queensland (Australie) réalisée sur plus de 3800 jeunes adultes fumant du cannabis conclut que les individus ayant consommé pendant six ans ou plus ont deux fois plus de risques de développer une psychose. Qu’en pensez-vous?
Ce lien est en effet avéré depuis qu’on réalise ces études dites de cohorte, c’est-à-dire un examen des jeunes sur la durée. Nous avons actuellement assez d’évidences dans la littérature pour affirmer que le cannabis pris en quantité importante représente un gros facteur de risque pour développer des psychoses, dont la schizophrénie.
Doit-on relativiser?
Oui. A chaque fois qu’on établit un lien entre deux faits, il n’existe pas forcément une relation causale. On sait par exemple que beaucoup de jeunes «s’automédiquent» avec le cannabis. C’est une forme de médicament. Notamment en cas de dépression, de troubles anxieux.
Alors quel indice dénote un lien entre psychose et cannabis?
D’abord voir la situation se développer dans le temps. Si un problème psychique apparaît vers l’âge de 12 ans et qu’il s’aggrave alors que le sujet consomme du cannabis, ce produit a joué un rôle.
Quels jeunes ont le plus de risques d’être victimes de ces psychoses?
Les ados présentant des problèmes psychiatriques préalables sont plus à même de développer une psychose. Cela dit, il ne faudrait pas imaginer que le cannabis en est la cause. Il s’agit de fait d’un facteur qui y contribue. Disons qu’un certain nombre de jeunes en proie à une psychose ne l’auraient peut-être pas développée s’ils avaient été non-consommateurs.
2 N’a-t-on pas sous-estimé le danger du cannabis?
«Beaucoup de jeunes banalisent ce produit»
Les jeunes gens sont-ils suffisamment au clair sur les dangers du cannabis?
Beaucoup le banalisent. Le discours qu’ils entendent de la société, c’est que le tabac est mauvais pour la santé et le cannabis n’est finalement pas si grave.
Est-ce si faux?
Je pense surtout qu’on se penche trop sur la substance et pas assez sur ses modalités de consommation. Il existe une différence majeure entre un jeune qui fume un joint de temps en temps – «le joint festif», comme l’appelait un de vos collègues – et un consommateur régulier, voire quotidien. Les gens qui ont fumé une seule fois un joint ne vont pas devenir psychotique.
Le cannabis est-il plus puissant qu’il y a une dizaine d’années?
C’est exact. Le marché propose des formes de cannabis à des concentrations de THC deux, trois ou même quatre fois plus riches qu’autrefois. Or, le cannabis consommé à haute dose peut devenir hallucinogène.
Il existe donc le risque de tomber sur un produit fort et inattendu?
Certaines personnes, plus fragiles, consultent parfois pour des troubles paniques. Auparavant, cela se produisait nettement moins souvent.
3 Quel message souhaitez-vous donner aux parents?
«Communiquer reste la meilleure des préventions»
Qu’aimeriez-vous conseiller aux parents d’adolescents?
Ils doivent d’abord être au courant d’un aspect important: il est fondamentalement différent de consommer du cannabis vers 12 ans ou vers 16-17 ans. Le cerveau n’est pas le même à ces âges-là.
Pourquoi?
Le cannabis, c’est du poison pour les jeunes ados. A cet âge-là, leur cerveau n’est pas prêt à tolérer ce produit. Des études passionnantes montrent que la partie du cerveau qui contrôle les émotions et les impulsions se développe tardivement, entre 15 et 22 ans. C’est pourquoi il est par exemple peu utile de se contenter de dire à un ado: «Contrôle-toi mieux!»
Que se passe-t-il?
En fin d’enfance, le cerveau subit ce qu’on nomme le «pruning». Il sélectionne les circuits qu’il va utiliser et se débarrasse des inutiles. S’il active à cette période-là les circuits dits de récompense, stimulés par le cannabis ou l’alcool, le sujet a de grands risques de devenir dépendant. Du cannabis à haute dose à 12 ans, c’est une bombe atomique pour le cerveau!
Comment les parents peuvent-ils remarquer que leur enfant a un problème de cannabis?
Il n’existe pas de signes spécifiques, tels les yeux rouges. Il faut plutôt prendre garde aux signes indirects. Un ado qui s’isole, change de comportement, s’engage dans un absentéisme scolaire. De l’argent qui disparaît. Les parents doivent se montrer attentifs. Rien ne vaut la discussion. Tenter de savoir comment leur enfant passe son temps, qui il voit. Ce n’est pas fouiller sa chambre, c’est juste essayer de comprendre. Fixer des limites, parler. Communiquer est la meilleure des préventions.
Certains parents sont-ils complices?
Beaucoup n’imaginent pas qu’une telle situation puisse arriver à leur rejeton. J’ai vu des collègues tomber des nues. Or, quand on découvre la vérité, l’enfant a dépassé le stade de l’expérimentation. Il faut alors faire appel à des lieux de médiation, l’infirmière scolaire, le médecin de famille, les centres spécialisés. Une discussion avec les parents en présence de l’adolescent permet souvent d’avancer.
Les jeunes commencent-ils de plus en plus jeunes?
Oui, et c’est préoccupant. L’entourage met un certain temps à se rendre compte. Les jeunes arrivent souvent à notre consultation vers 16 ans, quand les vrais problèmes surviennent. Les parents n’ont pas vu ou pas voulu voir.
4 La distinction entre drogues douces et drogues dures est-elle toujours valable?
«Ce qui compte, c’est le rapport que le jeune entretient avec la substance»
Drogue dure, drogue douce. Cette frontière est-elle toujours vraie?
Cette distinction ne m’intéresse pas beaucoup. Savez-vous quelle substance est la plus addictogène? La nicotine. Elle est plus addictogène, dit-on, que la cocaïne. On pourrait donc dire que la cigarette est une drogue dure… Au sens médical, l’alcool est aussi une drogue dure. Il induit une tolérance, une forte toxicité.
Où se situe la priorité, alors?
Le débat tient surtout dans le rapport que le jeune entretient avec la substance. La prend-il de façon récréative, juste pour se sentir joyeux? Ou développe-t-il un lien de l’ordre de la dépendance? En a-t-il besoin pour s’endormir le soir, par exemple? La majorité des jeunes consommant du cannabis quotidiennement ont des problèmes. D’autres s’en sortent très bien en fumant occasionnellement. Nous ne sommes pas égaux devant les drogues. On n’entend pas tellement ce discours, car le public a de la peine à avoir un propos nuancé sur le cannabis.
Est-il facile de se procurer du cannabis?
Nous vivons dans un pays où l’accessibilité au cannabis est large. Il se cultive facilement. Nous avons un des taux de consommation les plus élevés d’Europe, plus haut que la France ou l’Italie. Mais la situation n’a pas empiré depuis quatre ou cinq ans. Les enquêtes de l’ISPA suggèrent même une petite diminution depuis 2002. La consommation de cannabis reste un problème, mais la majorité des jeunes n’y touchent pas ou peu, soyons clair.
Et par rapport à l’alcool?
Oh, je suis tout autant préoccupé par la biture express du vendredi que par le cannabis. Malheureusement, quand leur fils est ramené comme une épave, beaucoup de parents ne réagissent pas.
Comment jugez-vous le rôle des médias?
Ils donnent souvent une image stigmatisée de la jeunesse. Mon travail me permet d’affirmer que la majorité des jeunes va bien. Or, le panorama diffusé dans la presse présente une suite de violences: fumée, alcool, tournantes. Le message n’est pas réjouissant. Il ne s’agit nullement de banaliser le cannabis, mais la majorité des jeunes en a une vision saine, comme des autres produits, de leur santé et de leur vie!