Directeur médical de l’Hôpital Albert-Schweitzer de Deschapelles, à 80 km au nord de Port-au-Prince, le Dr Rolf Maibach y travaille depuis quinze ans. Réputé dans tout le pays, son établissement soigne gratuitement 50 000 patients par année, le double sans doute en 2010, en raison du tremblement de terre. Portrait.
Par
Christian Rappaz - Mis en ligne le 26.01.2010
Allongée dans son lit, Chonie, 6 ans, dort comme un ange, la main dans celle de Chrismène, sa mère, qui veille tendrement sur elle. Une sonde plantée dans le thorax reliée à une petite pompe électrique absorbe, millilitre par millilitre, l’hémorragie qui comprime les poumons de la fillette. Chonie a été écrasée par un morceau de béton, à Port-au-Prince, lors du terrible séisme. Sa mère l’a aussitôt emballée dans une couverture et embarquée dans un bus, bondé, en partance pour le nord. Sans la lucidité et le courage de sa mère, la petite n’aurait pas survécu. A son chevet, il y a aussi Rolf Maibach. Les traits tirés, cheveux blancs en bataille, le pédiatre suisse de 66 ans est harassé. Il est sur le pont non-stop depuis quatre jours. Mais de voir le bonheur sur le visage de Chrismène agit comme un antidote à l’épuisement. «C’est pour cela que je suis ici. Le sourire d’un patient soulagé, c’est mon salaire. Cela vaut bien plus que tous les dollars.»
«Quand je suis en Suisse, le sourire des Haïtiens me manque horriblement»
Dr Maibach
Rolf Maibach vient des Grisons. Il achevait tranquillement ses vacances de Noël lorsque la catastrophe a frappé l’île des Caraïbes. «La DDC (ndlr: Direction du développement et de la coopération) m’a appelé pour me demander d’avancer mon retour. Je suis parti tout de suite.» L’ancien responsable d’un service de pédiatrie en Engadine connaît bien le chemin. Cela fait près de quinze ans que ce médecin, qui parle couramment le créole, apporte son savoir à l’Hôpital Albert-Schweitzer, construit en 1956 à Deschapelles, à 100 kilomètres de Port-au-Prince. «Quand je suis en Suisse, le sourire des Haïtiens me manque horriblement. J’ai une admiration sans borne pour leur faculté à survivre et à se réjouir avec trois fois rien…»
«J’ai fondu en larmes en arrivant à l’hôpital»
Pourtant rompu aux grandes catastrophes, le docteur a «fondu en larmes en arrivant à l’hôpital. De tristesse en voyant toutes ces vies brisées, mais également d’émotion en découvrant l’extraordinaire travail réalisé par les médecins haïtiens. L’objectif de nos centres étant de parvenir à l’autogestion, je crois que, là, on y est.» Ou du moins on y était. Car la catastrophe a changé la donne. En vingt-quatre heures, l’affluence a quadruplé. Le nombre de patients a passé de 115 à plus de 500. Les trois salles d’opération tournent à plein régime depuis une semaine. «Les 80% des interventions concernent l’écrasement des pieds, des jambes ou des bras; le reste touche la tête ou le thorax. L’urgence est maximale, sous peine de mort assurée», affirme Rolf Maibach. Par bonheur, l’équipe habituelle, composée d’une douzaine de médecins et de chirurgiens avec six assistants, a pu être renforcée par des spécialistes américains et suisses. «Nous avons en revanche bientôt épuisé nos stocks de matériel et de médicaments», s’inquiète le Grison, également soucieux pour la réserve de diesel alimentant les énormes génératrices: «Près de 1000 litres de fioul par jour sont nécessaires.»
«Tant de misère et de souffrance m’ont longtemps déprimé»
Dr Maibach
Selon Rolf Maibach, l’hôpital devrait soigner 100 000 patients cette année. Le double de l’affluence ordinaire. «Et tout cela gratuitement», rappelle son codirecteur. Un défi de taille pour l’institution, que la crise mondiale n’a pas épargnée. «Nous avons dû réduire nos effectifs de moitié (de 900 à 450 personnes), le budget annuel ayant passé de 7 millions à 3,2 millions. Les Américains ont bien consenti une rallonge d’un million de dollars, mais celui-ci sera étalé sur les trois prochaines années. Heureusement, la contribution de la Suisse n’a pas diminué. Au contraire, grâce au soutien de la Confédération et aux donateurs privés, les six dispensaires installés dans les montagnes, là où les gens sont les plus démunis, restent opérationnels.» Le financement est donc l’autre combat permanent du pédiatre alémanique, qui ne renoncera pas avant d’avoir définitivement assuré la pérennité de l’hôpital. Accompagné de Raphaela, son épouse, responsable du laboratoire, Rolf Maibach fait front avec un courage admirable. «Tant de misère et de souffrance m’ont longtemps déprimé. J’avais l’impression de n’en faire jamais assez, de recevoir beaucoup plus que je donnais. Puis mon mentor, le Dr Walter Munz, un descendant du Dr Schweitzer, m’a appris à réprimer ce sentiment, à réaliser mon engagement avec plaisir, à mon rythme et selon mes moyens.»
Bientôt avec René Prêtre?
Rolf et Raphaela Maibach ne sont pas les seuls Suisses de l’établissement. Une jeune infirmière bernoise, Marianne Kaufmann (26 ans), travaille dans leur mission depuis janvier 2008. «Ici, j’ai vraiment l’impression d’être utile, d’être considérée pour mon travail médical, alors qu’en Suisse j’ai le sentiment de travailler dans un hôtel, de passer mon temps à répondre à des gens qui rouspètent parce que leur repas n’est pas assez chaud ou que la lumière est trop faible», confie la jolie blonde, qui a épousé un Haïtien, Patrick, le 16 janvier dernier. «La date était arrêtée depuis longtemps et nous n’avons pas voulu la changer malgré les circonstances. La fête, nous la ferons plus tard. Quand la vie sera un peu plus joyeuse. J’ai perdu beaucoup d’amis et de connaissances.»
Une tragédie qui n’a pas laissé insensible un autre médecin suisse, René Prêtre, le cardiologue jurassien récemment élu Suisse de l’année. «Je ne le connais pas personnellement, mais j’ai lu qu’il serait prêt à nous rejoindre à Haïti, se réjouit Rolf Maibach. Ce serait un plus formidable. Car, ici, nous ne pouvons pas opérer les enfants du cœur…»
Compte postal: 90-180966-3
«Ma femme est indestructible!»
Reinhard Riedl croyait avoir perdu à jamais sa femme. Mais l’incroyable miracle est arrivé: Nadine Cardozo-Riedl a survécu. Après quatre jours d’angoisse, prisonnière sous 4 mètres de débris. Affaiblie mais indemne, la copropriétaire de l’hôtel Montana a pu raconter au «Bild am Sonntag» l’enfer qu’elle a vécu.
Ce n’est pas donné à tout le monde de passer du jour au lendemain de la détresse à l’euphorie. C’est pourtant ce qui est arrivé à Reinhard Riedl. Souvenezvous, la semaine dernière nous vous relations son témoignage poignant. Le sexagénaire allemand avait annoncé lui-même la mort de sa femme, Nadine Cardozo-Riedl, copropriétaire du Montana, l’un des fleurons de l’hôtellerie de Portau-Prince. Un contact avait été, dans un premier temps, établi avec sa femme. Puis plus rien. Dans l’urgence de la course contre la mort, il a fallu faire rapidement un choix difficile. Même Reinhard accepte la terrible décision: «Sortir le corps de Nadine n’est plus une priorité, et c’est normal, avait-il déclaré. Il faut penser aux vivants et tout faire pour les sauver.»
Une résurrection
Et puis l’incroyable nouvelle tombe le lendemain: Nadine a survécu! Quatre jours après le séisme. Ce n’est plus un miracle, mais une résurrection. Comment a-t-elle pu survivre? C’est Nadine qui raconte elle-même, par téléphone, la suite au correspondant du Bild am Sonntag du 24 janvier dernier.
Elle travaillait à son bureau lorsqu’elle a été surprise par le tremblement de terre de magnitude 7. En quelques secondes, elle se retrouve prisonnière sous 4 mètres de gravats. Son hôtel s’est refermé sur elle pour devenir littéralement un tombeau en béton. «J’étais totalement bloquée, ne pouvant bouger qu’au millimètre.» C’est un portail en fer qui l’a empêchée d’être broyée. «Au début, j’ai crié jusqu’à l’épuisement. Puis j’ai essayé de taper sur le portail avec une petite pierre pour faire du bruit.» Mais seul le silence lui faisait écho.
Elle a cherché à ménager ses forces, respirant péniblement le peu d’air que laissait filtrer le portail. Dans l’obscurité de sa prison, elle n’avait «plus la notion du temps», alternant les phases d’endormissement et de réveil. «J’ai vu ma vie défiler», souffle-t-elle.
Affaiblie, en proie au délire, la femme de 62 ans croit entendre la voix de son fils Silvanh. Dans le doute, elle lui répond. «Mais je n’étais pas sûre que tout cela était réel.» Elle ne croit pas si bien dire. C’est bien son fils qui l’a sortie de cet enfer. Bien qu’il eût annoncé à son père la douloureuse nouvelle, Silvanh voulait encore y croire. Le jeune homme de 30 ans était retourné sur les débris de l’hôtel familial, appelant désespérément sa mère. Son cœur a bondit lorsqu’il a entendu la voix de Nadine. Elle est vivante!
Il a fallu onze heures pour la dégager. «J’entendais du bruit, puis j’ai compris que quelqu’un faisait un trou au-dessus de moi.» Lorsque l’équipe internationale parvient enfin à elle, un seul mot sortait de sa bouche: «De l’air!» Transportée à l’hôpital de la Minustah (Nations Unies), choquée et déshydratée, Nadine Cardozo-Riedl s’en sort avec quatre opérations à la jambe. «C’est incroyable, confie Reinhard. Ma femme est indestructible!» Elle fait partie des 133 personnes sauvées des ruines. Selon un bilan provisoire dressé lundi dernier, le séisme a fait plus de 150 000 morts (mais les autorités haïtiennes craignent que 200 000 autres cadavres ne soient encore sous les débris), plus de 194 000 blessés, et près d’un million de sans-abri. Q. L.
Témoignage d’un résistant
«Notre espoir, c’est que le monde ne peut plus ignorer notre misère»
Torturé
sous le régime des Duvalier, spolié par Jean-Bertrand Aristide,
contraint à l’exil durant près de trente ans, Edouard Vieux, légende
vivante de la résistance à Haïti, ne croit pas à la capacité et à la
volonté de l’élite politique de reconstruire le pays.
Sur l’île,
les gens disent que vous êtes le plus farouche et le plus courageux
opposant politique de ces cinquante dernières années…
C’est
beaucoup d’honneur, je ne sais pas si j’en mérite autant. Mais le fait
est que l’idée de mourir pour défendre des valeurs comme la justice,
l’honnêteté ou l’équité ne m’a jamais fait peur. Et aujourd’hui, à 80
ans, encore moins qu’avant.
Vous dites avoir été souvent torturé?
Oui,
avant d’être contraint à l’exil, j’ai passé plusieurs années en prison
et subi pas mal de misères. Les Duvalier ont essayé de m’éliminer. En
me faisant enterrer vivant ou couper les testicules avec un rasoir.
Mais, par chance, et parce que ma détermination était plus forte que la
leur, je m’en suis toujours sorti.
A votre âge, vous poursuivez le combat?
Forcément.
Les présidents passent, mais la tyrannie, la corruption et le pillage
du pays continuent. A travers le monde, on raconte qu’Haïti a vécu
plusieurs coups d’Etat au cours de ces dernières décennies. C’est
totalement faux. Il n’y a jamais eu de coup d’Etat, seulement de petits
arrangements entre copains maquillés en coups d’Etat. La preuve: aucun
n’a laissé sa peau dans l’aventure…
On dit que René Préval, le président actuel, essaie de faire bouger les choses?
Vous
plaisantez. Il est aussi voleur et corrompu que ses prédécesseurs.
Raison pour laquelle notre pays n’existe pas, à vrai dire. C’est un
président fantoche, à l’agonie, dont tout le monde se moque. Il a signé
son aveu d’incurie le soir du tremblement de terre, en lâchant cette
phrase, qui passera à la postérité, à une radio américaine: «Mon palais
est détruit, ma maison est détruite, je n’ai plus de bureau, je ne sais
même pas où j’irai dormir ce soir…» Et, au-delà de sa débilité, il n’a
pas eu le moindre mot de compassion pour son peuple, qui a payé «son»
palais, par ailleurs…
Pouvez-vous citer l’un ou l’autre exemple de corruption?
Il
y a quelques années, sous couvert d’une réforme agraire pour laquelle
le président Aristide a réussi à soutirer 50 millions d’euros à l’Union
européenne, celui-ci a nationalisé toutes les terres agricoles pour
prétendument les redistribuer de manière équitable aux paysans. Par
parcelles, tenez-vous bien, de 2500 m2, surface beaucoup trop exiguë
pour développer une culture digne de ce nom. Afin, disait-il, de
garantir l’équité, l’attribution des morceaux s’effectuait par tirage
au sort.
«Le président actuel est aussi voleur et corrompu que ses prédécesseurs»
Le hic, c’est que, pour participer à cette loterie, chaque
paysan était contraint de payer 100 dollars américains aux sbires du
président, soit l’équivalent de plus d’un mois de salaire. A défaut
d’argent, ils pouvaient «prêter» leur femme ou une de leurs filles aux
fonctionnaires. Résultat, alors qu’à l’époque l’agriculture et
l’irrigation des terres haïtiennes étaient parmi les plus performantes
du monde, elles sont aujourd’hui inexistantes. Pis, avec les 50
millions d’euros, le gouvernement n’a même pas réalisé un cadastre
général du pays.
Un autre?
Plus près de nous, il y a trois
ans, le gouvernement m’a demandé de lui donner une parcelle de terrain
pour construire un pont important pour la région. Le projet était
devisé à 2 millions de dollars et devait être réalisé en trois mois. Il
a finalement duré deux ans et a débouché sur un minuscule ouvrage sur
lequel deux ânes chargés ne parviendraient pas à se croiser. Tout le
matériel, ciment, fers à béton, outils, machines ont été détournés et
vendus au marché noir par les ingénieurs et les architectes.
Et c’est comme cela pour tout?
Presque.
Le problème, avec la corruption et le banditisme institutionnalisés,
c’est que ces fléaux se transmettent jusqu’aux racines de la famille.
Aujourd’hui, même dans les familles bourgeoises, on ne parle jamais de
moralité. Tout tourne autour d’une seule ambition: s’arroger une
parcelle de pouvoir et, surtout, gagner un maximum d’argent. Par tous
les moyens, criminels comme le trafic de drogue ou le kidnapping,
véritable sport national. La moralité est totalement inexistante. Il y
a dix ans, une fille couchait pour s’acheter un téléviseur, désormais
elle le fait pour un téléphone portable et même pour la carte SIM.
En quoi le tremblement de terre peut-il changer les choses?
Depuis
deux semaines, la planète entière a les yeux rivés sur Haïti. Ceux qui
ne connaissaient pas le fonctionnement de nos institutions le
connaissent désormais, et ceux qui feignaient de l’ignorer ne peuvent
plus faire semblant de ne pas savoir maintenant. C’est en cela que
réside mon plus grand espoir de voir les choses enfin changer. A
condition, bien sûr, que le monde ne nous abandonne pas dès que les
premiers secours seront assurés. Si la communauté internationale ne
gère pas les aides et le financement de la reconstruction jusqu’au
dernier centime, tout cela n’aura servi à rien. Dites-leur, en Europe
et ailleurs, que tous les présidents qui se sont succédé depuis
cinquante ans n’ont jamais aimé leur peuple… C. R.